lundi, 19 août 2019
 

Afrique du sud : David contre Goliath

L’histoire des ouvriers agricoles et des propriétaires terriens dans la vallée de Breede Reever

Début 2013, des mouvements de grève des ouvriers agricoles noirs contre leurs patrons fermiers blancs pour l’augmentation des salaires a eu lieu dans les zones rurales de la province du Cap occidental. Ils ont obtenu un accord pour un nouveau salaire minimum. Récit d’une réunion pour essayer de le faire appliquer.

Mercredi 6 mars à Ashton, à 180 km de Cape Town, les gens ont commencé à se rassembler tôt le matin en vue d’une réunion. Devant la bibliothèque, on pouvait voir des véhicules 4x4 coûteux et des berlines de luxe appartenant aux consultants et aux avocats représentant les 42 patrons fermiers qui avaient été convoqués à la réunion par la CCMA, Commission de médiation et d’arbitrage des conflits. La CCMA est un organisme parapublic chargé de résoudre les conflits entre les travailleurs et les patrons.

Dans le coin, sous un arbre, se tenaient les quelques représentants des ouvriers agricoles, les dirigeants de Mawabuye (Mouvement des droits à la terre), les responsables du syndicat CSAAWU (Syndicat des ouvriers agricoles, des manutentionnaires commerciaux et alliés) et les représentants des ONG faisant partie de la Coalition de solidarité avec les ouvriers agricoles. La plupart des ouvriers agricoles présents sont venus à pied à la réunion, d’autres avaient des chariots, un ou deux sont arrivés à l’arrière des 4x4 de leurs patrons.

Chaque groupe était plongé dans la discussion pour préparer la réunion. La séparation entre les deux groupes sautait aux yeux. Les paysans-patrons, leurs avocats et consultants étaient tous des Sud-Africains blancs. Les représentants des syndicats, les ouvriers agricoles et les militants de la coalition étaient tous, à une exception près, des Sud-Africains noirs. Cette scène illustre l’histoire des zones rurales de la province du Cap occidental, et décrit à quel point l’Afrique du Sud a peu changé. Elle montre aussi qui possède la terre et qui travaille dans les fermes pour produire les richesses agricoles.

Le soulèvement des ouvriers agricoles de ces cinq derniers mois a donné de nombreuses leçons au CSAAWU, à Mawabuye et à ceux qui sont solidaires des luttes des travailleurs et des pauvres de la campagne. La leçon principale a été le persistant refus des patrons agricoles de négocier avec les syndicats ou les comités des ouvriers agricoles. Tout au long de ces mois, nous avons entendu les organisations des paysans riches, telle Agri-SA, clamer qu’ils n’étaient pas mandatés pour discuter avec les syndicats ni pour négocier au nom de leurs membres. Les fermiers patrons refusaient de parler avec les comités des ouvriers agricoles, si ce n’est pour les insulter. Cette grève des ouvriers agricoles a démontré comment les patrons ont utilisé en leur faveur l’absence de conseils de négociation et comment cette absence affaiblit les ouvriers marginalisés.

cette réunion entre les paysans-patrons, les ouvriers agricoles et leurs représentants est une première du genre. C’était le résultat direct de la grève des travailleurs agricoles et des protestations qui avaient commencé en novembre 2012 à De Doorns. Le CSAAWU, un petit syndicat des ouvriers agricoles, indépendant, opérant dans la vallée de Breede River, dans Overberg et Kannaland, avait au cours de la grève invité les patrons fermiers à négocier sur les revendications ouvrières concernant les salaires ainsi que les conditions de vie et de travail décentes. Dans la plupart des fermes où le syndicat était présent, les patrons ont refusé la négociation.

En dépit d’une proposition formulée par Agri-SA de faire des négociations séparées dans chaque propriété, les militants de Mawubaye qui sont allés porter des lettres demandant des rencontres avec les paysans-patrons ont dû être escortés par la police jusqu’aux propriétés, tant il était difficile de pénétrer dans les fermes agricoles et de pouvoir parler aux ouvriers agricoles. Les syndicalistes sont systématiquement empêchés de pénétrer dans les fermes sous prétexte qu’il s’agit de propriétés privées. Les ouvriers agricoles qui rejoignent les syndicats sont constamment agressés et deviennent des cibles pour les patrons et leurs sbires.

C’est dans ce contexte qu’a eu lieu la réunion. Dès le début la négociation était tendue et polarisée. À la suite de l’introduction du CCMA, le syndicat a souligné les défis auxquels doivent faire face l’organisation et le droit des ouvriers agricoles de se syndiquer. Le syndicat a présenté la grève comme le symptôme des rapports de violence et d’exploitation dans les zones rurales, soulignant que cela ne peut continuer et a annoncé que les négociations séparées ont échoué. Toutes ces expériences justifiaient la demande d’un cadre qui faciliterait les négociations collectives autour des problèmes des ouvriers agricoles.

Les paysans-patrons ont réaffirmé qu’ils ne veulent pas discuter des relations de travail et qu’ils ne sont pas intéressés par « la politique » et « les questions émotionnelles ». Ils ont refusé de parler de l’intimidation des ouvriers ou du déni du droit d’accès des syndicats dans leurs fermes et ils étaient inflexibles sur leur manque d’intérêt pour la négociation collective. Leur principal argument était que le CSAAWU n’était pas assez représentatif dans les fermes pour négocier au nom des ouvriers. La plupart de leurs consultants et avocats ont indiqué que CSAAWU n’avait pas de mandat pour modifier le système actuel de négociations des salaires. L’un des avocats a même affirmé : « Le droit des négociations n’est pas automatique ; toutes les parties doivent être d’accord ». Il y avait un total déni de l’inégalité entre patrons et ouvriers et des conditions de travail inacceptables. Un paysan-patron de Robertson a dit : « J’ai rencontré les ouvriers de ma ferme et je leur ai expliqué que je n’avais pas les moyens de payer 150 rands par jour. Je leur ai proposé 85 rands par jour. Ils ont accepté. Tout le monde est heureux et satisfait dans ma ferme. » (1)

Cette réunion avec les paysans-patrons, leurs consultants et avocats témoigne des inégalités dans le secteur agricole. Les ouvriers agricoles des fermes et les travailleurs saisonniers resteront marginalisés et incapables de réaliser leurs droits à un salaire permettant la subsistance tant qu’on ne remettra pas en cause les rapports de pouvoir dans les fermes et qu’on ne les changera pas de manière structurelle.

Déjà les ouvriers agricoles se voient refuser leur victoire et les conquêtes obtenues lors de leur dernière grève : le ministère du Travail ainsi que le Business Day du 8 mars 2013 signalent que plus de 10 % des fermes, employant près de 75.000 ouvriers agricoles, ont demandé une exemption de l’application du nouveau salaire minimal de 105 rands par jour (2). Les paysans-patrons ont également augmenté les loyers et les frais d’électricité des ouvriers logés dans les fermes et les menacent d’expulsions et de licenciements.

Le nouveau salaire minium de 105 rands par jour, le droit de s’organiser, le droit d’adhérer à une syndicat, la liberté d’association et de recevoir un salaire minimum garanti sont des droits acquis durement dans ce pays qui doivent être défendus par de fortes organisations ouvrières dans les fermes et dans les communes rurales. ■

* Mercia Andrews est une militante des droits à la terre et membre du Democratic Left Front (Front démocratique de gauche). Elle a été très active dans les récentes luttes des travailleurs agricoles. Nous reprenons cet article de la revue Amandla ! n° 30 d’avril-mai 2013

Traduction : J. M

Notes

1. 150 rands équivaut à 11,50 € ; 85 rands à 6,52 €, ce qui correspond à un salaire mensuel (à condition d’être payé chaque jour sauf les dimanches) équivalant à 169,58 €.

2. L’équivalent de 8,08 €.

source : http://orta.dynalias.org/inprecor

 
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