samedi, 20 octobre 2018
 

Afrique du sud : « Le massacre des mineurs de Marikana : une monumentale escalade de la guerre contre les pauvres »

Cela fait maintenant deux jours qu’a été perpétré le bain de sang, froid, brutal, cruel et impitoyable de 45 mineurs de Marikana par les services de la police sud-africaine. Cela a été un massacre !

L’Afrique du Sud est le pays le plus inégalitaire du monde. La quantité de pauvreté est extravagante. Dans chaque township, il y a des cabanes sans assainissement ni électricité. Le taux de chômage se maintient autour de 40%. L’inégalité économique va de pair avec l’inégalité politique. Partout les militants sont confrontés à la répression sévère de la police et aux structures locales du parti.

L’exploitation minière a été au centre de l’histoire de la répression en Afrique du Sud. Les mines ont fait que Sandton soit Sandton [quartier d’affaires de Johannesburg] et que les bantoustans du Cap-Oriental soient les lieux désolés qu’ils sont encore aujourd’hui. L’exploitation minière en Afrique du Sud a également fabriqué des élites riches en Angleterre en exploitant des travailleurs en Afrique du Sud. Vous ne pouvez pas comprendre pourquoi la population rurale du Cap-Oriental est pauvre sans comprendre pourquoi Sandton et la City de Londres sont riches.

L’exploitation minière s’est récemment retrouvée aux informations en Afrique du Sud. Malema [ex-président de la Ligue de la jeunesse de l’ANC, exclu en début d’année pour indiscipline], un démagogue corrompu et autoritaire qui représente une faction de l’élite BEE [Black Empowerment Economy, mesures de discrimination positive], s’en est est allé exiger la nationalisation. Les forces progressistes à l’intérieur et à l’extérieur de l’alliance s’opposent à Malema, car il représente la fraction la plus prédatrice de l’élite et recherche une caution massive pour ses amis qui possèdent des mines non rentables. Ce que nous défendons, c’est la socialisation, sous contrôle ouvrier, des mines. Nous voulons également des réparations pour les centaines d’années d’exploitation.

Les choses commencent à changer, mais pas pour le mieux. Khulubuse Zuma, le neveu du président et Zondwa Mandela, le petit-fils de l’ancien président, et bien d’autres ayant des liens familiaux étroits avec les politiciens, sont devenus des magnats de la mine du jour au lendemain. La Chine, en pillant nos ressources, a elle aussi rejoint le train en marche.

Frans Baleni, le secrétaire général du Syndicat national des mineurs (NUM) gagne 105 000 rands par mois [10 000 euros]. Le NUM est devenu une voie d’accès à de hautes fonctions dans le gouvernement et même à des places dans les conseils d’administration des sociétés minières. Le syndicat est en train de perdre toute crédibilité dans les mines. Il est clair qu’il est maintenant coopté dans le système et qu’il fait partie des structures de contrôle. C’est la police qui utilise le NUM pour s’adresser aux travailleurs. La trahison des travailleurs par Baleni a fait de lui un homme très riche - un homme riche qui condamne et essaie d’en finir avec les luttes des pauvres. Il n’est pas surprenant que les travailleurs rejettent le NUM, en essayant de construire un syndicat alternatif ou en agissant par eux-mêmes, sans aucun syndicat qui les représente. Les travailleurs ont raison de chasser les dirigeants du NUM loin de leurs grèves.

La mine de Marikana est la plus riche mine de platine du monde, et pourtant ses travailleurs vivent dans des cabanes. La plupart des travailleurs qui ont été assassinés sont des foreurs de roches, le travail le plus difficile et le plus dangereux dans la mine. Ils font le travail le plus dangereux dans la mine et pourtant ils ne gagnent que 4000 rands par mois [380 euros]. Par leur sang et leur sueur dans les mines, ils ne produisent pas seulement de la richesse qui leur est aliénée, ils produisent aussi les gros chats, qui boivent du vin et dinent sur des corps nus et appellent cela des sushis.

Les travailleurs qui occupaient la colline sont venus de nombreux endroits, y compris du Swaziland et du Mozambique. Mais la plupart d’entre eux venaient de la région rurale du Cap-Oriental, des anciens bantoustans où les gens vivent leur vie comme des morts vivants soumis à des chefs, sans travail, sans terre et sans espoir. Chaque rand [entre 9 et 10 centimes d’euros] qu’ils arrachent aux capitalistes est un rand qui va à la partie la plus pauvre du pays. La partie du pays qui a été la plus dévastée par les mines au cours du siècle dernier. Nous fêtons chaque rand que les travailleurs reprennent des mains des capitalistes et nous soutenons totalement leur revendication d’un salaire de 12 500 rands par mois [1190 euros]. Est-ce que Baleni ou Nzimande [secrétaire général du Parti Communiste et ministre de l’Enseignement supérieur et de la Formation professionnelle] ou Zuma accepteraient 4000 rands par mois ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi quelqu’un d’autre l’accepterait ?

Les grévistes voient les dirigeants du NUM comme des traîtres. Ils se sont dissociés du NUM parce qu’ils ont vu qu’il fallait se dissocier de l’alliance des capitalistes et des entrepreneurs qui dirigent l’ANC. Leur décision de rompre a été très courageuse ! Nous allons devoir nous dissocier dans tous les secteurs si nous voulons construire un véritable mouvement pour le changement.

Sous l’alliance tripartite [ANC-Parti Communiste-COSATU, au pouvoir depuis 1994] les travailleurs se détachent du socialisme ; ils sont seulement invités à voter pour le parti au pouvoir. Rien n’est fait pour qu’ils forgent leur conscience sociale dans la lutte. Ils sont encouragés à participer à la politique sensationnaliste, la politique de savoir qui doit diriger et qui doit être éliminé. Ils sont encouragés à voir les communautés et les travailleurs qui s’organisent de manière indépendante comme leurs ennemis.

Il est facile de décider de ne pas décider. Il est beaucoup plus difficile de prendre une décision significative de risques et de promesses. Pour les mineurs, se séparer des amis de Baleni et de l’alliance tripartite a été une décision courageuse. Ils comprennent que le courage est un élément important de toutes les luttes. Ils comprennent qu’il n’y a pas de solution miracle dans la lutte pour une société plus juste, une société qui respecte et défende les droits des travailleurs et la nature, une société qui sera régie sur le principe de chacun selon ses besoins. Cette société-ci est fondée sur chacun de ses membres, selon les liens politiques qu’il entretient avec l’élite qui s’est emparé de l’ANC et ses partenaires de l’alliance.

Si les grévistes avaient protesté sous la bannière de l’alliance tripartite, ils n’auraient pas été abattus. Les grèves de la COSATU (Congress of South African Trade Unions) ont souvent été violentes, mais leurs membres n’ont pas été tirés comme des animaux. En fait, les campagnes de soutien à Zuma dans son procès pour corruption et viol étaient pleines de menaces de violence et pourtant les partisans de Zuma n’ont pas été abattus.

Avant que les mineurs occupent la colline, ils avaient fait le serment qu’aucune balle ne les en dissuaderait. Ils étaient prêts à se battre et à mourir pour obtenir une part équitable de la richesse de cette mine, pour eux-mêmes et leurs familles. Ce que cela démontre, c’est que ce sont des gens qui étaient au courant des risques que leurs décisions impliquaient, qui avaient réfléchi soigneusement à ces risques avec soin, guidés par leur conscience et en avaient conclu qu’ils étaient prêts à faire face aux conséquences qui pourraient survenir.

[…]

L’immense courage des mineurs qui se sont rassemblés sur la colline Nkaneng a été merveilleux. Ils étaient prêts à résister réellement. Ils étaient prêts à faire face à des risques réels. Nous ne voyons pas ce courage au sein de la gauche. En fait, la plupart de la gauche a abandonné la lutte réelle dans les communautés réelles au profit de réunions, de conférences et des courriers électroniques. La gauche est devenue quelque chose qui ressemble au fonctionnement des ONG. Cela consiste à transporter par autobus de pauvres Noirs dans des réunions où ils n’ont aucun contrôle et qui sont très éloignées des réalités de nos luttes réelles. Il s’agit d’éduquer les pauvres et non pas de se battre avec les pauvres. Lorsque des luttes réelles se produisent dans des endroits comme les bidonvilles de Zakheleni, de eTwatwa ou de Kennedy Road, la majorité de la gauche n’est pas là. Mais quand il y a une grande conférence, ils sont tous là.

Le gouvernement de l’ANC a tué des travailleurs qui exigeaient une augmentation des salaires auprès d’une compagnie notoirement exploiteuse et très très riche. Les travailleurs gagnent seulement 4000 rands par mois [380 euros] en faisant le travail le plus dangereux. Le président de l’ANC et les ministres ne gagnent pas moins de 2 millions de rands par an [190 000 euros]. Et en plus de cela, la corruption est partout. Nos politiciens font partie de l’élite mondiale. Le permanent le plus en bas de l’échelle de l’ANC gagne pas moins de 20000 rands [1900 euros] sans compter les avantages.

Les mineurs de Marikana vivent dans des cabanes avec leurs familles. Le président de l’ANC a construit récemment une maison de maitre dans sa propriété, un manoir que les contribuables ont financé pour plus de 200 millions de rands (19 millions d’euros).

C’est le gouvernement de l’ANC qui tire sur des manifestants et les tue quand ils se battent pour l’affirmation de leur humanité. Ils ont récemment tué Tatane Andries. Ils ont tué au moins 25 autres personnes dans les manifestations depuis l’année 2000. Si vous êtes pauvres et noirs, pour l’ANC, votre vie ne compte pour rien.

Quelle leçon peut-on tirer de ce massacre des mineurs de Marikana ? La cruauté de ce gouvernement ne diminue pas, mais au contraire augmente avec le nombre de travailleurs et de chômeurs qui meurent de faim. Ils criminalisent nos luttes et militarisent leur police. Il est clair que quiconque s’organise en dehors de l’ANC, dans les communautés ou dans les lieux de travail, devra faire face à la répression sévère et violente du parti et de la police.

Le NUM et le SACP (Parti Communiste d’Afrique du Sud) ont dit très clairement de quel côté qu’ils se trouvent. En soutenant le massacre et en appelant à plus de répression contre les travailleurs, ils ont montré très clairement qu’ils sont du côté de l’alliance impitoyable entre le capital et les politiciens. Ils ont déclaré très clairement qu’ils soutiennent la guerre contre les pauvres. Leurs réactions à ce massacre sont une honte totale. Aucune formation de gauche crédible en Afrique du Sud ou n’importe où dans le monde ne peut plus travailler avec le NUM ou le PC. La décision des mineurs de Marikana de se séparer de la politique corrompu et impitoyable de l’alliance s’est trouvée justifiée.

Les choses ne vont pas s’améliorer, mais ne vont faire qu’empirer. Quand l’élite au pouvoir se sent menacée, elle répond avec de plus en plus de violence. La guerre a été déclarée contre les pauvres et contre quiconque s’organise en dehors du contrôle de l’ANC. Nous sommes nos propres libérateurs. Nous devons nous organiser et continuer de construire en dehors de l’ANC. Nous devons faire face aux réalités de la situation que nous affrontons avec clarté et courage. Beaucoup d’entre nous seront emprisonnés et tués dans les années à venir.

Ce qu’ils ont fait ne pourra jamais être oublié ni pardonné.

Ayanda Kota

Ayanda Kota est le porte-parole du Mouvement des Chômeurs (Unemployed People’s Movement) à Grahamstown.

Le 24 août 2012

traduction : XYZ pour OCLibertaire

Source : http://oclibertaire.free.fr

 
A propos de Afriques en Lutte

Afriques en lutte est un collectif de militant(e)s anticapitalistes membres ou non de plusieurs organisations politiques. Ce site présente les articles parus dans le bulletin (envoi gratuit sur simple demande) ou d’autres publications amies. Notre objectif est de diffuser, à partir d’un point de vue militant, un maximum d’informations (politiques, économiques, sociales et culturelles) sur le continent africain et sa diaspora.

Si les articles présents sur ce site reflètent une démarche volontairement ouverte et pluraliste, leurs contenus n’engagent, bien évidemment, que leurs auteur-e-s. Tous les commentaires sont bienvenus. La rédaction se réserve toutefois le droit de les modérer : les propos injurieux, racistes, sexistes, homophobes, diffamatoires, à caractère pornographique, pédophile, ou contenant des incitations à la haine ne seront pas publiés.

Pour nous contacter : afriquesenlutte@gmail.com

Fils de nouvelles RSS
Thèmes