vendredi, 24 novembre 2017
 

Afrique du sud : Notre message est de dire aux femmes : « Prenez vos propres décisions »

Bruxelles, le 7 mars 2011 (CSI EnLigne) : Thulile Motsamai, déléguée syndicale au sein de l’hôtel Birchwood Executive de Johannesburg, est l’une des chevilles ouvrières de la campagne « Decisions for Life » (1) en Afrique du Sud. Elle explique comment cette campagne de la CSI aide les jeunes Sud-Africaines à prendre conscience de leurs droits et à s’épanouir au sein du syndicat SACCAWU (2).

En quoi consiste « Decisions for Life » ?

Cette campagne s’adresse aux jeunes femmes, elle les informe au sujet de leurs droits sur le lieu de travail mais également dans leur famille, à l’école, etc. Elle ne s’adresse donc pas qu’aux travailleuses, elle vise aussi par exemple les jeunes mères, dont certaines ont quitté l’école à un très jeune âge. Nous allons dans les supermarchés, les cybercafés, dans la rue, les orphelinats, les maisons d’accueil pour femmes victimes de violences, etc. Dans les lieux publics, nous installons une table avec des brochures et nous accostons les passants pour leur parler de la campagne, nous les invitons parfois à un atelier ou une réunion de la campagne. Et dans ces réunions, nous faisons en sorte qu’il y ait un peu d’amusement, car les jeunes seront lassés s’il ne s’agit que de longs discours.

Il n’est pas difficile d’approcher les gens : nous sommes des jeunes qui nous adressons à des jeunes, et nous ne parlons pas de Nelson Mandela ou d’autres personnes qui ont une vie complètement différente de la leur, nous parlons de nous-mêmes. Nous distribuons des cartes postales, elles réfèrent notamment au site internet de la campagne, « My wage », où elles peuvent obtenir une foule d’informations pratiques sur la façon de se préparer à un entretien d’embauche, sur les endroits où chercher un emploi, etc. Nous essayons d’atteindre un maximum de jeunes car si votre CV montre que vous n’avez pas d’expérience de travail, les employeurs vous considèrent comme une proie facile, une personne qu’ils peuvent sous-payer et exploiter de façon inimaginable. Quand vous connaissez vos droits, c’est différent. Nous obtenons des retours très intéressants par E-mail, par des appels téléphoniques, etc.

La campagne est-elle menée également en milieu scolaire ?

Oui, la campagne s’adresse également aux étudiantes, car dès la fin de leurs études, elles devront prendre des décisions importantes pour leur futur. Nous essayons par exemple de les sensibiliser sur le harcèlement sexuel, de les aider à prendre confiance, leur apprendre à dire « non » en leur montrant que ce harcèlement peut mener à beaucoup de problèmes graves comme le VIH, le désarroi, voire le suicide. Elles doivent prendre soin d’elles avant d’entrer dans le marché du travail afin qu’à ce moment, elles soient des personnes fortes, au courant de leurs droits, qu’elles sachent ce qui peut ou ne peut pas se produire.

En Afrique du Sud, l’un des aspects spécifiques de « Decisions for Life » est de mener campagne en faveur des préservatifs féminins, qui ne sont pas disponibles en nombre suffisant. Nous constatons que les préservatifs les plus populaires sont ceux destinés aux hommes, et que les femmes n’ont pas toujours la possibilité de négocier des relations sexuelles protégées. Or, on ne trouve les préservatifs féminins que dans quelques cliniques. Notre campagne revendique que pour tout préservatif masculin, il y ait un préservatif féminin.

Nous avons entamé cette campagne pour les préservatifs féminins dans les écoles et universités car les étudiantes sont des personnes à risque. Certaines abandonnent leurs études en raison d’une grossesse précoce, du VIH ou encore du harcèlement sexuel dans les établissements scolaires, soit toute une série de problèmes liés au comportement sexuel. Nous visons également les femmes sans emploi, car nous savons que certaines d’entre elles décident de vendre leur corps. Nous ne pouvons les en empêcher mais elles devraient au moins le faire en sécurité.

« Decisions for Life » s’adresse donc à un public beaucoup plus large que les membres des syndicats…

Oui, mais nous en profitons également pour informer les jeunes femmes des bénéfices qu’elles peuvent tirer d’une affiliation syndicale. En général, l’image des syndicalistes est celle que l’on voit à la télévision : des hommes et des femmes d’un certain âge, pas vraiment des jeunes. Nous essayons de changer cette perception, de leur montrer qu’elles ont leur place dans un mouvement syndical, que leurs points de vue peuvent être entendus, qu’elles sont aussi importantes que les autres, que l’âge n’a pas d’importance.

Notre message est vraiment de dire aux femmes : « Prenez vos propres décisions », qu’il s’agisse d’emménager dans un logement, d’entamer une vie de famille, d’avoir des relations sexuelles, d’avoir un mari ou pas, … Quand on est capable de prendre des décisions pour soi-même, on est capable de le faire dans tous les autres domaines, par exemple le choix d’un emploi.

Sur le plan personnel, que vous apporte votre participation dans cette campagne ?

La joie ! Mon implication a éveillé une partie de moi que je ne connaissais pas. J’ai un diplôme en gestion et marketing. Travailler comme femme de chambre est difficile, mais je dois le faire pour nourrir mes trois enfants. Grâce à la campagne « Decisions for Life », je suis une nouvelle personne, et même mon travail de femme de chambre ne me déplaît plus.

Les expériences que nous échangeons à travers la campagne m’ont permis de comprendre que nous ne devons pas avoir peur des hommes ou de n’importe qui. Nous devons nous soutenir mutuellement. Avant, je n’aimais pas parler aux autres, surtout sur des sujets qui me touchent vraiment, mais j’ai été très inspirée par une militante sud-africaine, Thabisa Sigaba, malheureusement décédée. Elle fut la plus jeune et la première déléguée syndicale à temps plein, elle dégageait une énergie fantastique et même si elle était plus jeune que moi, son exemple m’a montré qu’on pouvait devenir tout ce que l’on voulait être.

La campagne a-t-elle un impact sur votre syndicat ?

La campagne nous a aidés à recruter de nouveaux membres car les jeunes travailleuses prennent conscience des bénéfices qu’elles peuvent retirer d’une affiliation syndicale. Le même raisonnement fait son chemin chez les étudiantes et quand elles auront un emploi, elles feront en sorte d’avoir un syndicat.

Et de la même façon qu’elles participent aux décisions prises dans la campagne « Decisions for Life », les jeunes femmes membres ont envie d’avoir leur mot à dire dans toutes les décisions syndicales. Mon syndicat est composé à 80% de femmes, mais la direction est dominée par des hommes. Cela commence à changer.

A-t-il été difficile de convaincre les dirigeants de votre syndicat de changer leur façon d’agir ?

Il est difficile de convaincre tout le monde. Même les femmes ne se soutiennent pas mutuellement, nous avons tendance à nous démolir. Lors d’élections, nous votons pour des hommes. Avant la campagne, les femmes ne se présentaient pas aux positions dirigeantes car elles pensaient qu’elles ne pourraient pas être élues et au lieu de risquer un échec, elles préféraient ne pas essayer. Nous nous tournons toujours vers les hommes, nous pensons qu’ils peuvent tout rendre possible, en oubliant que nous sommes nous-mêmes des meneuses, des leaders. Nous pouvons être négociatrices de paix, mères, épouses, amies, sœurs, collègues, mais nous n’y croyons pas nous-mêmes. Je ne dis pas que les hommes ne doivent recevoir aucun crédit, mais notre propre travail doit compter plus que tout.

Encore à l’heure actuelle, certains dirigeants ne se préoccupent guère de « Decisions for Life », même au sein de mon syndicat. Mais le fait que nous ayons pu, en tant que femmes, nous unir pour soutenir ce projet, a obligé les hommes à accepter la situation car ils n’ont pas d’autre choix. Avant, les femmes laissaient une de leurs collègues qui avait une bonne idée se débrouiller avec les hommes, mais désormais, nous nous soutenons mutuellement.

La campagne a-t-elle changé quelque chose dans votre hôtel ?

Enormément ! Quand on veut obtenir quelque chose, il faut le faire soi-même. On ne peut pas vraiment attendre des hommes qu’ils négocient nos propres droits. La campagne nous a aidées à prendre confiance et à exiger d’être partie prenante dans les négociations collectives. Dès que nous avons participé nous-mêmes aux négociations, nous avons pu aborder et faire adopter les points qui nous intéressent plus particulièrement. Nous avons pu négocier une politique sur les droits parentaux, obtenir la signature d’une politique sur le harcèlement sexuel, d’une politique sur la santé et la sécurité, d’une autre sur le VIH, nous avons obtenu le remboursement de 50% des frais médicaux par l’entreprise (que nous allons essayer de porter à 75%). Plusieurs autres entreprises ont obtenu de tels résultats grâce à la campagne parce que les femmes sont davantage impliquées.

Pourriez-vous en dire plus sur le contenu de ces politiques négociées au sein de votre hôtel ?

La politique contre le harcèlement sexuel implique un renforcement du mécanisme de plainte. Celle sur les droits parentaux concerne le congé de maternité, les congés que l’on peut prendre en cas de maladie d’un enfant, les mesures de prévention pour éviter des surcharges aux travailleuses enceintes, … Certains de ces points sont déjà inscrits dans la législation, mais tant qu’ils ne sont pas traduits dans une convention collective signée par la direction, celle-ci ne les respecte pas. Idem pour le VIH : la législation garantit qu’une personne touchée par le virus ne soit pas discriminée au sein de l’entreprise, mais nous avons négocié la certitude que ce ne sera jamais le cas dans notre hôtel. Nous avons aussi obtenu qu’une personne infectée puisse rester durant huit mois chez elle, avec la moitié de son salaire prise en charge par l’entreprise et l’autre moitié par la sécurité sociale, et qu’elle puisse récupérer son emploi, dans la même position hiérarchique, quand elle va mieux. C’est un acquis supplémentaire par rapport à la législation.

Votre perception du syndicat a-t-elle changé ?

Avant, je vivais avec l’appréhension qu’en tant que femme, et encore plus en tant que femme jeune, mes paroles n’aient d’impact, même si elles sont censées, et ce uniquement parce que je suis une femme.

Je sais maintenant que dans les syndicats, nous n’avons pas des mères mais des mentors, des personnes qui veulent partager leurs connaissances avec nous. Ce sont ces syndicalistes plus âgées qui nous ont présenté « Decisions for life » en nous apprenant à mener cette campagne nous-mêmes alors qu’avant, nous faisions ce qu’on nous disait de faire. Elles nous ont aidé à comprendre que le succès du projet dépendait de nous. Ce sont aussi des syndicalistes plus expérimentées qui nous ont appris à identifier ce qu’est le harcèlement sexuel. Maintenant, la campagne est la nôtre et nous pouvons à notre tour être les mentors d’autres jeunes femmes.

Comment envisagez-vous votre futur dans le mouvement syndical ?

Je ne veux pas être une personne très importante, mais je veux changer quelque chose dans la vie des jeunes, faire en sorte que leurs voix soient entendues et suivies d’effets. Je voudrais atteindre un maximum de jeunes. Il y a tellement de jeunes femmes qui souffrent, qui sont fatiguées de vivre, de jeunes mères confrontées à d’énormes problèmes quand le père s’enfuit. Je voudrais allumer une lumière dans leur existence, leur montrer qu’il y a une vie malgré tous ces problèmes mais que ça dépend d’elles, qu’elles ont le choix de continuer sur ce chemin ou de relever la tête, d’être forte et de faire quelque chose de leur vie. C’est ainsi qu’on peut construire un monde meilleur.

Propos recueillis par Maria Tsirantonaki et Samuel Grumiau

(1) La Campagne « Decisions for Life » soutient et renforce la position des jeunes femmes, individuellement et collectivement, pour qu’elles puissent prendre des décisions éclairées à propos de leur travail, carrière et famille, qu’elles aient accès à des emplois sûrs, à des rémunérations et des avantages sociaux, qu’elles réclament l’égalité des chances dans l’emploi et améliorent leurs capacités à diriger et à négocier. Voir http://www.ituc-csi.org/decisions-f...

(2) South Africa Commercial, Catering and Allied Workers Union, affilié à la COSATU (Congress of South African Trade Unions)

Source : http://www.ituc-csi.org

 
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