lundi, 22 avril 2019
 

Les Comores et Mayotte, entre anticolonialisme et autodétermination

La situation dans l’archipel des Comores suscite depuis longtemps, et avec encore plus d’acuité depuis le référendum du 29 mars dernier, nombre de débats, aux Comores, à Mayotte, dans les milieux militants et au sein même du NPA. Nous publions ici deux points de vue qui éclairent tous les deux cette question sous des aspects différents.


MAYOTTE : 101e département français ou partie intégrante des Comores ?

Mayotte est située à l’entrée du canal du Mozambique, situé dans l’océan Indien et séparant Madagascar et le Mozambique, en Afrique de l’est. C’est par ce canal que transitent une grande partie des supertankers exportant le pétrole du Moyen-Orient vers l’Europe et l’Amérique, et des porte-containers, des minéraliers, navigant entre l’Asie et le reste du monde. C’est une des quatre îles de l’archipel des Comores.

Rapt, déstabilisations et géostratégie

Après avoir créé de graves contradictions entre mahorais et grands comoriens en transférant la capitale de Dzaoudzi (Mayotte) à Moroni (grande Comores), la France organise en 1974 un référendum sur l’indépendance. Seule Mayotte vote pour le maintien au sein de la France. Le gouvernement français décide unilatéralement de conserver Mayotte sous souveraineté française. Les 3 autres îles proclament l’indépendance de l’archipel en 1975. L’Union des Comores revendique Mayotte en refusant cette annexion qui remet en cause l’intégrité territoriale et l’indivisibilité du peuple comorien. L’Union africaine considère ce territoire comme occupé par une puissance étrangère. Un second référendum a lieu en 1976. Il confirme le choix de la population de Mayotte de rester française. L’Assemblée générale des Nations unies proclame la nullité de ce nouveau référendum et condamne l’occupation française. Le « droit des peuples à disposer d’euxmêmes  » est applicable au peuple comorien dans son ensemble, et non à chacune de ses fractions ou minorités. Selon le droit international, Mayotte fait partie de l’Union des Comores. Pendant la Guerre froide, il s’agit de déstabiliser l’Union des Comores pour la diriger en sous-main. L’indépendance et le pouvoir de revendication des Comores sont largement battus en brèche par les interventions de la France et ses barbouzes comme Bob Denard, la corruption de ses élites, la mise sous tutelle économique et monétaire grâce au « franc comorien » arrimé au franc hexagonal. A Mayotte, la présence française monte en puissance. Une compagnie de la Légion étrangère y est basée. Les ports accueillent divers navires en mission de contrôle du canal. Les fonctionnaires fournissent la moitié des emplois, pour la plupart occupés par des métropolitains. Une carte des eaux territoriales et des zones économiques maritimes exclusives dans le canal du Mozambique illustre le rôle de Mayotte comme tête de pont de l’impérialisme français. D’autres îles plus au sud, Europa la Grande Glorieuse et Juande- Nova, permettent de dessiner une zone maritime quasi continue sous son contrôle, par laquelle passe 90% du commerce intercontinental. Mayotte est la sentinelle militaire avancée qui permet à la France de conserver sans risque son influence dans une région où les Etats ont peu de moyens de projection hors de leurs côtes et peu de troupes aguerries.

Mayotte aujourd’hui

S’il ne représente que le 1/6e du PIB par habitant hexagonal, celui de Mayotte est 9 fois plus important que dans le reste de l’archipel. Le principal fournisseur et client c’est l’Hexagone. Les transferts de l’État vers l’économie de l’île s’élèvent à 635 millions d’euros en 2009, soient 3400€ par habitant. Mayotte est ainsi tenue à bout de bras par la France pour jouer son rôle militaire et géostratégique dans l’Océan Indien. L’île n’a quasiment plus de relations économiques avec les pays qui l’entourent. Le commerce avec Madagascar, les Comores, la Réunion, les Seychelles et Maurice, demeure très faible. Les flux commerciaux avec la Communauté des États de l’Afrique de l’Est sont infimes. Ce tête à tête avec la France s’accompagne d’une politique anti-immigration. Les mesures de lutte contre l’ « immigration clandestine » et l’absence de visa empêchent toute visite familiale, alors que les Comoriens sont chez eux à Mayotte. Les différences de niveau de vie entraînent des Comoriens à s’établir à Mayotte. La France a mis en place une politique d’éloignement des sans-papiers particulièrement indigne. 140 policiers traquent les barques (kwasa kwasa) quitte parfois à laisser des centaines d’arrivants se noyer dans la nuit. Un centre de rétention entasse, pêle-mêle, adultes, femmes et enfants, soumis à des procédures expéditives. On estime à 60000 le nombre de Comoriens sans-papiers. Ils sont taillables et corvéables à merci. Ils servent de variable d’ajustement, laissés dans les campagnes et agressés en cas de révolte comme en 2005. De l’autre côté, la France a mis en place une politique de peuplement. Les M’zoungou (blancs) occupent les meilleurs postes dans l’Administration, les services publics… D’autres se préparent sur place à la départementalisation dans les domaines des infrastructures, du logement et du tourisme. Car les métropolitains et les politiques attendent la manne de la mise à niveau du territoire et de son classement en Région ultrapériphérique (RUP) de l’Europe à partir de 2011. La consolidation de l’influence de la France dans le canal du Mozambique n’a pas été l’enjeu explicite de la campagne pour le référendum de départementalisation. Les débats ont plutôt porté sur les minima sociaux qui seraient mis en place en 2012. Les politiques locaux ont passé sous silence que les Mahorais seront redevables du droit fiscal commun (impôts et taxes) dès 2014, et qu’ils devront se défaire progressivement du droit coutumier et de leur statut personnel. Aussi, l’issue du référendum ne faisait pas de doute. Il faut cependant rectifier les proclamations sarkoziennes. Le OUI aurait obtenu 95,25% ! Ce résultat « soviétique » aurait dû intriguer la presse. Toutes sortes de pressions et menaces ont été exercées sur les électeurs. Par ailleurs, le taux d’abstention est élevé et par rapport aux inscrits, le OUI n’obtient que 57,63% (les inscrits ne sont que 71 420 sur 186 452 habitants). La partition forcée du peuple comorien est une violence coloniale que l’assistanat promis par la France ne masquera pas longtemps. Comment s’appellera le LKP de Mayotte ?

Bernard - Salim


Pour un droit à l’autodétermination des Mahorais

Depuis plusieurs semaines, Mayotte est au coeur de tous les débats. Le 29 mars dernier, l’île de l’océan Indien devait se prononcer au sujet de sa départementalisation. Ainsi, les Mahorais se sont déplacés pour affirmer massivement (à 95,2%) qu’ils étaient favorables à la départementalisation de Mayotte. Et ce n’était pas leur premier référendum. Le 22 décembre 1974, lors du premier référendum d’autodétermination des populations des Comores, le résultat pris globalement est de 94,94% pour l’indépendance, mais à Mayotte 65,30% de la population se prononcent pour le maintien au sein de la République française. Au point qu’un deuxième référendum est organisé à Mayotte le 8 février 1976 : la population mahoraise se prononce à 99,42% pour « le maintien de Mayotte au sein de la République française » et refuse «  qu’elle fasse partie de l’Etat Comorien ». Lorsque le 11 avril 1976, par un troisième référendum, les Mahorais sont consultés pour le maintien ou l’abandon du statut de TOM, la majorité des électeurs a préféré déposer dans les urnes les bulletins imprimés par le Mouvement Pour Mayotte (MPM) qui réclame le Département d’Outre-mer. D’élections en élections, les Mahorais réaffirment leur volonté de demeurer Français. Certes, le mode de scrutin référendaire qui a été opté dans les années 70 fut sans doute une usurpation. Mais admettons que l’on ait pris les résultats des voix exprimées dans le référendum dans leur globalité et que le « oui » l’emporte seulement à Mayotte : les Mahorais se seraient vus résignés à faire partie de l’Union des Comores malgré eux. Moralement et démocratiquement on ne peut pas obliger un peuple tout entier avec un espace géographiquement défini et indépendant des autres îles de vivre avec des gens en qui il ne se reconnaît plus. Et pourtant, par le biais d’un mémorandum, les Comoriens interpellent la communauté internationale pour que celle-ci fasse pression sur la France. Au lieu de consacrer leur énergie à la réflexion sur la prospérité comorienne, soutenue par des métropolitains, des intellectuels Comoriens se battent corps et âme pour que Mayotte soit intégrée dans le giron comorien. Le choix des Mahorais à rester français est ainsi sans cesse remis en cause et nié par des Comoriens au nom du principe de « l’intangibilité des frontières ». En effet, la résolution n° 1514- XV du 14 décembre 1960 (des Nations Unies) a imposé le respect des frontières coloniales au cours de l’accession à l’indépendance des pays colonisés. Le droit international fondé sur « l’intangibilité des frontières » coloniales se heurte ainsi au droit international fondé sur la liberté « des peuples à disposer d’eux-mêmes » (article 2 de la charte des Nations Unies du 25 juin 1945). Ce principe de la libre détermination des peuples est un héritage des philosophes des Lumières, de la Révolution française, émane de la souveraineté nationale, est défini dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (26 août 1789) et est prévu par le droit national français (Constitution du 4 octobre 1958). La revendication française et départementaliste de l’île de Mayotte repose juridiquement sur la dernière disposition de l’article 53 de la Constitution de la Vème République française : « nulle cession, nul échange, nulle adjonction de territoire n’est valable sans le consentement des populations intéressées. » Derrière le terme d’ « unité » de l’archipel prononcé régulièrement par les Comoriens, il n’y a pas de réel projet pour les îles. Mais pourquoi un tel acharnement des Comores à voir Mayotte devenir une des leurs ? Le retour de Mayotte dans l’archipel est un leitmotiv sans avenir. S’indigner de la position mahoraise, c’est avant tout esquiver le débat comorien et faire l’économie de vraies questions. Les Mahorais ne sont pas prêts à rejoindre le destin des Comores qui ressemble à de nombreux régimes véreux communs à l’Afrique : misère (niveau de vie 9 fois inférieur à celui de Mayotte), corruption et instabilité politique (18 coups d’Etat en 34 ans d’indépendance). C’est vouloir l’unité pour l’unité ou simplement freiner l’essor de Mayotte et plonger l’ensemble du peuple mahorais dans cette même misère que les Comoriens tentent de fuir chaque jour en essayant d’atteindre les rives mahoraises. Ne serait-il pas plus utile de mettre en place une réelle coopération entre les îles permettant de ne plus voir ces milliers de corps sans vie sur les plages de la côte mahoraise ? Ne serait-il pas plus intéressant de profiter du développement de Mayotte pour établir des liens coopératifs entre les îles ? Ces îles sont soeurs mais leurs autonomies doivent être respectées et reconnues. D’ailleurs, cette unité comorienne n’a jamais formellement existé avant la colonisation. Avant que ces îles ne forment une union des îles, elles étaient autonomes et indépendantes, et entretenaient entre elles seulement des relations commerciales, et dans le pire des cas, se faisaient la guerre sous l’égide des sultans. Donc, comment parler de « retour » de Mayotte dans l’archipel des Comores s’il n’a pas été avéré que Mayotte puisse en avoir fait partie par le passé ? Les arguments comoriens s’effritent comme leur idée de « nation comorienne ». Pris dans cette contradiction, entre anticolonialisme et autodétermination des peuples, il est bien difficile de se positionner de manière neutre. La seule solution existante est encore d’exiger que la question de Mayotte soit tranchée définitivement par la communauté internationale en organisant une consultation sous sa responsabilité, sur trois options : l’intégration de l’ile dans l’Etat comorien, l’indépendance de l’ile et le rattachement de l’ile à la France. Laissons le peuple mahorais s’exprimer en toute transparence. Les Mahorais et Mahoraises désirent simplement être reconnus comme Hommes par les autres Hommes, ne nions pas leurs choix. Leur souhait est celui d’être LIBRE, accepter l’indépendance de Mayotte par rapport à l’archipel serait là une vraie décolonisation.

Coralie W.

 
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