vendredi, 20 octobre 2017
 

Crise politique et sociale prolongée à Madagascar

Entretien avec José Randrianasolo[1].

Afriques en lutte : Quelques mots sur la Fisema ?

José Randrianasolo. Elle est issue de la CGT de Madagascar qui a été créée en 1936 ; on a « malgachisé » le nom en 1956, mais aussi les dirigeants à cette époque-là. Donc la Fisema est une organisation nationale depuis 1956, mais elle a toujours gardé des liens forts avec la CGT de France. Nous sommes une confédération, composée de 8 fédérations dont la majorité est dans le secteur privé, mais nous avons aussi une Fédération dans la fonction publique.

AEL. Peux-tu nous parler aussi de la CTM ?

J. R. La CTM (Conférence des travailleurs de Madagascar) a été mise en place en 1997. C’est suite aux vagues de licenciements, occasionnées par le désengagement de l’Etat sous la contrainte de la Banque Mondiale, puisque à l’époque l’ajustement structurel des différentes sphères de l’économie impliquait la privatisation de pans entiers de l’Etat et correspondait à une politique mondiale. Madagascar a été obligé de suivre le pas et on a donc licencié une grande majorité des travailleurs des entreprises publiques et nationalisées. La CTM a été ainsi créée pour représenter les droits et les intérêts des travailleurs de l’époque. C’est donc une plateforme composée de plusieurs syndicats appartenant à plusieurs confédérations syndicales dont la Fisema.

Avec l’évolution progressive des propositions et de l’orientation, elle est toujours la plateforme la plus représentative et également reconnue par le patronat, l’Etat dans toutes ses composantes, mais aussi les partenaires techniques et financiers présents à Madagascar, comme le FMI, la Banque Mondiale que nous voyons régulièrement pour des échanges de vue sur la situation économique du pays, la situation sociale et les conditions de vie des travailleurs.

AEL. Justement où en est la situation sociale à Madagascar ?

J. R. Il y a une forte crise dans le secteur public depuis l’avènement de Rajoelina. Il y a eu beaucoup de promesses pour l’amélioration des conditions de travail des fonctionnaires et des agents assimilés fonctionnaires, mais jusqu’à présent ces promesses n’ont pas été tenues. Il y a les professeurs de l’enseignement supérieur, les magistrats, les médecins et les paramédicaux, aussi les enseignants des collèges et lycées ; cela constitue le gros morceau des mobilisations sociales. Ils représentent, avec les salariés du secteur médical, près de 80 % de la fonction publique. Il y a eu de premières négociations en 2009, où les salariés ont proposé un réalignement des salaires, des indemnités et des primes de risque ainsi que d’autres primes. Le ministre de la Fonction publique de l’époque leur a fait savoir que leurs revendications étaient légitimes et leur a donné son accord, mais compte tenu de la situation économique du pays d’alors, il a repoussé les premières mesures à 2011, mais en 2011 rien n’a été inscrit au budget national. Depuis, il n’y a pas de reprise des négociations sur ce qu’il est possible de faire, le ministre, le gouvernement et le Premier ministre font la sourde oreille. C’est donc normal qu’il y ait une réaction des fonctionnaires quand on les maltraite, mais en même temps il faut souligner les retombées négatives pour les populations, notamment pour l’éducation des enfants et également les conséquences sur la santé des patients. Donc, d’un côté il y a les revendications légitimes des fonctionnaires et, de l’autre il y a l’impact négatif de leurs actions, ainsi par exemple le programme scolaire 2012 est extrêmement perturbé avec un risque d’année blanche, même si les examens ont été reportés au mois d’août 2012.

AEL. Qu’est-ce que la cellule de crise des fonctionnaires ?

J. R. C’est une structure de lutte des fonctionnaires. Il y a deux niveaux : Les grands commis de l’Etat qui ont leurs syndicats respectifs et se regroupent au sein de la Confédération des syndicats des grands corps de l’Etat : les juges, les médecins, les inspecteurs du travail, les syndicats des enseignants, chercheurs de l’enseignement supérieur, les administrateurs civils, les douaniers… En second lieu, il y a les fonctionnaires qui ne sont pas les grands commis de l’Etat, les contrôleurs, les assistants, ce sont eux qui ont dirigé la cellule de crise. Au niveau de la fonction publique il y a une plateforme, y compris avec ceux des grands corps de l’Etat, qui coordonnent les actions des fonctionnaires

AEL. Qu’en est-il des luttes dans les grands chantiers et les mines ?

J. R. Ce sont des conflits essentiellement liés aux salaires. Plus généralement, le problème pour le secteur minier est que nous n’avons pas les compétences nécessaires pour travailler sur ces gros chantiers. Avec la mise en place du QMM[i], des sous-traitants étrangers sont venus massivement et ont investi une main-d’oeuvre asiatique, philippine, thaïlandaise qui ne va pas sans poser de problèmes au niveau national. Nous considérons que c’est une faute politique des pouvoirs publics malgaches. Ce que nous leur reprochons aussi c’est qu’au niveau de Sheritt (Ambatovy S.A.)[ii] ils ont fait des appels d’offres internationaux pour des recrutements, y compris malgaches, mais, chez nous les Malgaches ne sont pas payés aux tarifs internationaux, mais aux tarifs nationaux et, évidemment, cela crée des frustrations chez les travailleurs malgaches et c’est l’Etat même qui dit aux entreprises étrangères de ne pas appliquer les tarifs internationaux pour les Malgaches.

AEL. En ce qui concerne le conflit politique qui dure depuis 3 ans maintenant entre Rajoelina et Ravalomanana, où en est-on ?

J. R. On est un peu désespéré, du moins au niveau du mouvement syndical. Le désespoir commence à s’installer étant donné que sur le plan économique et sur le plan social rien ne marche. Nous, en tant qu’organisation syndicale, nous défendons le fait que les sanctions ne doivent pas toucher tout le monde, mais cibler les vrais responsables des crises politiques. Car actuellement, les sanctions décidées par la « communauté internationale » (Union européenne, Union africaine, Etats-Unis, etc.) pour fait de coup d’Etat, ont des conséquences désastreuses sur la situation économique du pays et des couches populaires : fermetures des petites entreprises, chômage et sous-emploi massif des salariés, désastre sanitaire, etc. Dans l’administration, c’est la corruption qui gagne du terrain, il y a de l’insécurité dans le pays ; le phénomène de Dahalo (vols de boeufs) a pris une telle ampleur que la population – notamment du Sud – vit en permanence sur le qui-vive. Les négociations entre les protagonistes piétinent et l’intervention de la communauté internationale, en particulier celle de la SADC (Communauté de développement d’Afrique australe), ne donne pas beaucoup de résultat jusqu’à présent[iii]. Au stade actuel, les points de la feuille de route qui ont été réalisés sont la mise en place de la commission électorale nationale indépendante de la transition (CENI-T) et la fixation d’un calendrier électoral pour l’année prochaine.

AEL. S’agissant des élections, le premier tour est prévu le 8 mai 2013, on devrait fusionner la présidentielle et les législatives ?

J. R. Oui, effectivement pour la présidentielle, le premier tour est fixé au 8 mai 2013 et le second, s’il y en a un, devrait se tenir vers le mois de juillet, en même temps les législatives. Les élections municipales, elles, sont prévues vers le mois de novembre. Le fond du problème est qu’il n’y a pas de parti qui serait en mesure de sortir le pays de la situation actuelle. C’est pour cela que je pense que les deux partis, le TIM de Marc Ravalomanana[iv] et le TGV d’Andry Rajoelina[v], ont de l’influence, mais la population ne leur fait pas confiance. En fait, celui qui émerge un peu actuellement c’est le Parti des Verts qui commence à s’organiser sérieusement pour préparer les campagnes.

AEL. D’où vient le Parti Vert ?

J. R. C’est un parti relativement récent car fondé durant la crise. Ils ont des réseaux en Afrique et ont des relations avec les partis verts internationaux. Ils sont plus ou moins soutenus, au niveau continental et international. C’est aussi, peut-être, un produit de la mondialisation. Ils sont plus organisés.

AEL. Est-ce qu’il y a eu des débats à l’intérieur des organisations syndicales, pour présenter des candidatures qui seraient les porte-paroles des travailleurs et de la population ?

J. R. On n’a pas discuté de cette question, on travaille plus pour la mise en place d’un conseil économique, social et culturel et on pense plutôt influencer la politique économique et sociale de l’Etat à travers des structures plus appropriées que se hasarder dans la politique politicienne. La politique à Madagascar a été trop galvaudée, il y aurait de grandes difficultés pour être crédibles ; en fait, le mouvement syndical s’oriente plus dans une lutte pour le plein emploi, le bien-être des travailleurs ainsi que leurs droits et intérêts, évidemment.

AEL. On a l’impression que la situation politique se résume à un conflit entre milliardaires qui se disputent le pouvoir et que la population est simplement spectatrice.

J. R. Voilà la vraie toile de fond du problème, alors qu’on n’a pas les moyens de changer la donne car non seulement ils ont des moyens financiers mais aussi ils bénéficient des soutiens du réseau de l’armée. Il faut bien voir qu’à Madagascar, la société est complètement désorganisée avec les pertes d’emplois, l’augmentation du secteur informel ; les gens n’ont plus confiance en leurs organisations. Voilà certaines facettes des problèmes pour les organisations syndicales. De plus concourir à des postes politiques, cela demande beaucoup d’argent et comme nous sommes, financièrement, assez faible, même si on arrive à faire passer de bons messages vis-à-vis du secteur informel et des travailleurs indépendants, on n’est pas du tout assurés d’avoir des places à la députation. Mais il y a aussi un autre candidat indépendant potentiel, le pasteur Mailhol qui, à partir de ses prophéties datant de 1996/1997, commence à avoir de l’audience. Depuis l’année dernière, il a créé son propre parti et commence à faire des tournées dans les villes de Madagascar avec beaucoup de succès.

AEL. Tu crois que cette candidature peut prendre de l’ampleur ?

J. R. Oui, il est en train de fonder des églises partout dans toutes les villes, il y a beaucoup de gens, y compris des militaires, des gens haut placés, des commis de l’Etat qui le suivent ; donc évidemment cela devrait faire réfléchir.

(Propos recueillis par Paul Martial)


Quelques dates clefs

- 1947 (29 mars) : insurrection à Madagascar qui sera réprimée par l’armée française faisant des dizaines de milliers de morts dans tout le pays. (100 000 reconnus dès 1947 par la hiérarchie militaire même de l’époque.)
- 1960 (26 juin) : Indépendance néo coloniale de Madagascar.
- 2001 : Ravalomanana, maire de la capitale, Antananarivo, gagne l’élection présidentielle et parvient au pouvoir grâce à la mobilisation populaire qui fait échec aux fraudes électorales du régime de Didier Ratsiraka.
- 2009 : Rajoelina, maire d’Antananarivo, s’empare du pouvoir en utilisant la mobilisation d’une partie de la population et le soutien de l’armée. Depuis, une crise est ouverte avec des conséquences économiques et sociales dramatiques pour les populations.


Notes

[1] Secrétaire Général de la FISEMA (Confédération générale des syndicats de travailleurs de Madagascar) et coordinateur de la CTM (Conférence des travailleurs de Madagascar, plateforme syndicale)

[i] QMM. QIT Madagascar Minerals (QMM), chantier avec une participation de 80% par Rio Tinto et de 20% de l’Etat malgache.

[ii] C’est le plus chantier d’extraction de Madagascar. Sheritt est une compagnie australienne immatriculée au Canada. « D’ici peu et pendant les trois décennies à venir, la production annuelle d’Ambatovy s’élèvera à 60 000 tonnes de nickel raffiné et 5 600 tonnes de cobalt raffiné. Ambatovy est bien placée pour devenir d’ici 2013-2014 la plus grande mine de nickel latéritique du monde », selon le site internet du projet de Sherritt International Corporation.

[iii] le sommet de la SADC à Maputo les 17-18 août 2012 a juste réitéré ses décisions déjà prises durant le sommet de Luanda d’août 2011 et « a demandé au médiateur de la SADC d’intensifier le dialogue entre les principaux acteurs politiques malgaches pour appliquer la feuille de route de septembre 2011 dans son intégralité et de prendre en urgence les dispositions nécessaires pour assurer l’exécution intégrale et urgente de cette dernière et aussi pour créer un environnement favorable pour des élections libres, justes, et crédible ».

[iv] Tiako i Madagasikara (« J’aime Madagascar »).

[v] Tanora malaGasy Vonona ou TGV (« Jeunes Malgaches prêts »).

 
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