lundi, 25 septembre 2017
 

MADAGASCAR : Realpolitik françafricaine ?

Visiblement, après le coup d’État du 17 mars 2009 de Rajoelina et des soldats mutins (anciens membres revanchards de la garde présidentielle de l’« amiral rouge » Ratsiraka en 2002), la Françafrique tâtonne et tergiverse beaucoup, confrontée au maelström malgache. Ses rétropédalages tiennent en fait compte de la remontée relative du sentiment anticolonialiste, mais aussi de la conscience des difficultés objectives, en cas d’emballement de la situation, à évacuer la plus forte communauté d’expatriés et de binationaux (23 000 personnes) du pré carré. Ajouter à cela que l’Afrique du Sud et la SADC (Communauté d’Afrique australe) restent très cohérentes et motivées dans leur dénonciation du coup d’État et donc dans leur volonté de contrer l’influence française dans les médiations internationales engagées. Mais on commence à comprendre un peu le quid de l’odeur de pétrole que traînaient le coup d’Etat de Rajoelina et l’implication de la France. Vus au JORF n°303 du 30 décembre 2008, deux arrêtés du ministre d’Etat, Borloo (Écologie, etc.), en date du 22 décembre 2008 accordent à différentes sociétés des permis de recherches respectivement dits « permis de Juan de Nova Est » (au profit de Nighthawk Energy Plc, Jupiter Petroleum Juan de Nova Ltd et Osceola Hydrocarbons Ltd, conjointes et solidaires) et « permis de Juan de Nova maritime profond » (au profit de Marex Petroleum Corpration et Roc Oil Company Ltd, conjointes et solidaires). Ces permis portent sur les fonds marins de la zone économique exclusive (ZEE) française au large des côtes de l’île de Juan de Nova, respectivement sur 9 010 km2 et 52 990 km2. Dans la donne actuelle, cet espace maritime de Juan de Nova est partagé en trois ZEE : mozambicaine, française et malgache. Des entreprises chinoises qui lorgnaient sur la ZEE malgache avaient nettement – au détriment de Total – la faveur de Ravalomanana avant sa chute. Juan de Nova fait partie des îles éparses sur lesquelles Madagascar réclame, contre la France, une souveraineté pleine depuis plusieurs décennies. Le 26 mai, de l’Afrique du Sud où il est en exil, Ravalomanana a désigné la France comme le commanditaire du coup d’Etat qui l’a renversé : il l’a accusé de vouloir coloniser à nouveau Madagascar et de « vouloir apporter une guerre tribale » dans la Grande Ile. Cette gesticulation anti-française de Ravalomanana est de bonne guerre mais, visiblement, constitue une surenchère pour rassurer une base qui pourrait se disloquer suite à un refus, au nom du réalisme, des alliés de la SADC de diligenter des forces armées pour le rétablir au pouvoir. Selon La Lettre de l’Océan Indien (du 23 mai 2009), le récent voyage à Tripoli du président de la Haute Autorité de transition (HAT), Rajoelina, pour tenter de se faire reconnaître par le « guide » libyen, président en exercice de l’Union Africaine, a pu bénéficier des bons offices de l’Elysée. Son conseiller spécial, le Franco-Malgache Patrick Leloup, qui l’avait accompagné à Tripoli a été débriefé par Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée. Drivé par l’avocat Robert Bourgi, un des missi dominici du palais sur l’Afrique, Leloup est bien en cour parmi les fractions de l’actuel pouvoir de fait d’Antananarivo (barons ratsirakistes, commission sécurité et défense de la HAT, etc.). Mais, plus tôt, le compterendu de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale du 6 mai 2009 nous apprend que la France, par la voix du directeur Afrique et Océan Indien du ministère des Affaires étrangères et européennes, a conseillé à Rajoelina – « que nous avons aidé face à des partenaires hostiles » (sic !) – de ne pas se présenter (pour tirer son épingle du jeu) à la future présidentielle… Sous-entendu : au profit d’un troisième larron comme Rajaonarivelo, dernier Premier Ministre de Ratsiraka mais qui a, plus qu’avant, des intérêts tactiques partagés avec Ravalomanana, même si ce dernier – durant son règne – l’a fait condamner pour délits financiers… Reste à savoir si certains soutiens de Rajoelina vont accepter que celui-ci soit réduit ainsi à un simple marchepied. Enfin, les protagonistes de cette crise et leurs parrains, dont la Françafrique pour certains, sont contrariés par l’engagement à contre-courant des surenchères politiciennes de la société civile organisée. Regroupant la grande majorité des plateformes et réseaux syndicaux et citoyens, le CCOC (Collectif des citoyens et des organisations citoyennes), par exemple, pousse depuis sa création, en mars dernier, et dans une démarche de « neutralité engagée » à une sortie de crise négociée, consensuelle et inclusive « qui préserve l’intérêt de la population ». Wait and see !

Pierre Sidy

 
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