samedi, 23 février 2019
 

Interview du dirigeant syndical Wellington Chibebe (ZCTU-Zimbabwe)

Dénonçant le harcèlement politique dont continuent d’être victimes les syndicalistes Wellington Chibebe, secrétaire général du Congrès des syndicats du Zimbabwe(ZCTU), se réjouit de l’avancée du processus de la Commission d’enquête de l’OIT (1). Craignant le retour de la violence à l’approche des élections présidentielles, il confie néanmoins son ambition de rajeunir et féminiser le mouvement syndical au Zimbabwe et d’arracher enfin les libertés individuelles préludes à l’embellie économique. Wellington Chibebe s’est vu décerner, le 11 octobre, le premier prix international Arthur Svensson par le syndicat norvégien « Industri Energi », en reconnaissance de sa remarquable contribution en matière de droits et de bien-être des travailleurs et des travailleuses.

Quelle est la situation des syndicats au Zimbabwe à l’heure actuelle, deux ans après la signature de l’accord de partage de pouvoir entre le président Robert Mugabe et le Mouvement pour le changement démocratique ?

La situation est tragique en raison de la dérive économique. Nous avions espéré que les choses s’amélioreraient avec l’introduction d’une nouvelle devise et l’accession du nouveau gouvernement, qui est un gouvernement d’ouverture, mais les syndicats sont les plus durement touchés parce que les cotisations syndicales sont plutôt maigres, simplement parce que les employeurs refusent d’engager des négociations salariales. Et quand ils engagent des négociations salariales, ils refusent de respecter les accords. Par ailleurs, le gouvernement a annoncé qu’il devrait y avoir un moratoire sur les termes des négociations salariales, ce qui ne fait qu’aggraver la situation des syndicats.

Les syndicalistes sont-ils encore victimes de harcèlement politique ?

Même si à première vue les choses semblent s’être améliorées, nous continuons à être confrontés au harcèlement politique. Vous savez sans doute que depuis un an et demi plusieurs de nos activistes ont été arrêtés et que les activités du ZCTU ont à plusieurs reprises été interdites par la police, à tel point que nous avons dû recourir aux tribunaux supérieurs pour pouvoir organiser des événements comme, par exemple, la commémoration de la journée pour la santé et la sécurité à Kwekwe. Il y a aussi eu l’arrestation, en novembre, de Lovemore Matombo, président du ZCTU, et les coups de feu tirés sur des activistes et des travailleurs qui protestaient contre le non-paiement de salaires à Shabanie.

En l’occurrence, les choses ne vont pas beaucoup mieux sous le gouvernement d’ouverture ?

Du tout. Certains aspects se sont améliorés en partie, mais seulement en apparence. On peut difficilement parler d’une amélioration. Le problème est que contrairement aux déclarations des dirigeants politiques qui font état d’une amélioration, la situation reste inchangée au plan des structures ou des infrastructures en ce qui concerne les « sécurocrates », à savoir les forces armées et le secteur de la sécurité, Ceux-ci se composent des mêmes personnes qui se livraient à la persécution de la population, les mêmes personnes occupent les mêmes postes. D’autres ont en réalité été promus pour avoir torturé des militants des droits humains. La CSI vient récemment de tenir sa première conférence au Zimbabwe, qui avait pour objet d’examiner le rapport de la Commission d’enquête de l’OIT. Celle-ci a conclu à des violations généralisées et systématiques des droits syndicaux.

Quelle a été l’importance de la Commission d’enquête et de la conférence de la CSI pour les syndicats zimbabwéens ?

L’ouverture de la Commission d’enquête de l’OIT a été déterminante pour nous. Nous nous en sommes félicités. En réalité, nous avons célébré la mise sur pied de la Commission d’enquête et, en même temps, nous nous sommes réjouis que nos allégations, ou du moins ce qui était considéré jusque là comme des allégations, se sont avérées vraies. La Commission d’enquête a établi les faits et les a vérifiés. Elle a conclu que les affirmations du ZCTU étaient bien vraies. Dans une certaine mesure, nous nous réjouissons aussi du fait que le gouvernement a accepté le rapport et a promis de mener à terme les recommandations de la Commission d’enquête. Les appliqueront-ils pleinement, cela reste à voir, sachant la manière dont fonctionne notre gouvernement. Nous sommes aussi enthousiasmés par le fait que la CSI ait réussi à organiser une conférence de suivi ici à Harare et nous sommes aussi très emballés et encouragés par les conclusions et recommandations de cette conférence des 28-29 septembre .Nous espérons, pour peu que nous parvenions à donner suite au programme et au processus, que les conclusions du rapport de la Commission conduiront à des résultats concrets.

Le gouvernement du Zimbabwe a des précédents pour ce qui est de faire fi de l’opinion internationale et de ne pas respecter ses engagements. Êtes-vous plus confiants cette fois qu’il mettra en œuvre les recommandations de la Commission d’enquête ?

Disons que nous sommes animés par un optimisme prudent. Ce n’est peut-être pas de l’optimisme débordant. Mais nous gardons néanmoins l’espoir, à la lumière du fait que le gouvernement a, d’emblée, accepté le rapport et sachant très bien que chaque année, au mois de juin, nous serons à Genève pour la Conférence de l’OIT, où cette question sera directement sur la table. Nous pensons que, pour une fois, le gouvernement sera capable de mener à terme les recommandations. À cette fin, ils ont déjà commencé à prendre des mesures pour s’attaquer à certains des points relevés dans le rapport.

Tout semble indiquer qu’il y aura des élections l’année prochaine. Êtes-vous inquiet de voir resurgir la violence qui a marqué les campagnes électorales récentes ?

Nous sommes très préoccupés, d’autant plus que des violences ont déjà surgi récemment durant le processus constitutionnel, mais aussi parce que les politiques, et en particulier le président Robert Mugabe refuseront de lâcher prise et seront tentés d’employer la violence comme arme pour gagner les élections. Nous pensons que les élections seront sanglantes et nous sommes extrêmement inquiets du risque qu’elles dégénérent en une situation chaotique. Mais malheureusement nous ne pouvons éviter les élections simplement parce qu’il y a eu violence, les élections doivent se tenir. Autrement, si nous continuions à craindre la violence, il en résulterait que les auteurs de la violence sachant que les gens ont peur, continueraient de s’en servir comme arme. Nous sommes donc prêts à y faire face, à serrer les dents, à chaque élection. Au ZCTU, nous soutenons que les élections doivent uniquement être présidentielles, car il n’y a jamais eu de contestation concernant les élections parlementaires, ni concernant les élections locales. La contestation concernait exclusivement les résultats des présidentielles, c’est pourquoi c’est le seul poste qui devrait être soumis à l’élection. Mais ce qui nous inquiète c’est qu’ils veulent avoir des élections harmonisées. La durée du mandat de l’actuel parlement s’étend jusqu’à 2013 et il serait donc normal que le mandat parlementaire soit autorisé à se poursuivre jusque là.

Le processus de rédaction de la Constitution était censé être conduit par le peuple mais tel ne semble pas être le cas et on voit les partis politiques en assumer le contrôle. Quelle est la position du ZCTU ?

Cela ne nous surprend guère. En effet, nous avions prédit le cap que les politiciens voulaient donner au processus constitutionnel. Nous regrettons néanmoins de constater que même le MDC en tant que parti politique a pris le pli de parler au nom du peuple. En vertu de nos valeurs démocratiques, nous voulons voir les gens s’exprimer librement et contribuer librement au processus constitutionnel, toutefois dans l’ordre actuel des choses, ce sont en fait les partis politiques qui y contribuent. Nous sommes d’avis que le processus constitutionnel doit être un processus indépendant. Partant de notre propre expérience, ce processus devrait être dirigé par une personne indépendante, elle-même supervisée par une commission indépendante. Ils auraient dû aller vers le peuple pour lui demander comment il voudrait être gouverné. Une fois qu’on dispose de cette information brute, il suffit de l’affiner sous forme d’un texte légal pour la soumettre au parlement. À l’heure actuelle, il y a toute une série de questions types préparées par quelqu’un, quelque part, et certaines de ces questions sont trop techniques pour être comprises par nos concitoyens. C’est comme si vous vous adressiez à une personne illettrée au fin fond de la campagne et que vous lui demandiez comment elle veut que les tribunaux soient constitués. Cette personne pourrait ne pas savoir la différence entre un tribunal d’instance et un prud’homme et sa contribution serait, dès lors, nulle.

Vous avez identifié les enjeux concernant les femmes et la nécessité de mobiliser les jeunes comme des priorités pour le ZCTU. Pourriez-vous nous expliquer vos plans plus en détail ?

Nous avons examiné la situation sur le terrain et réalisé que faute d’accorder la priorité à une action ciblée sur les femmes et les jeunes travailleurs et travailleuses, il sera extrêmement difficile d’assurer l’avenir des syndicats, car ils constituent la majorité des gens que nous représentons, particulièrement les jeunes travailleurs, aussi bien du sexe masculin que féminin. C’est là que se trouve l’avenir de nos syndicats car en ce moment même, l’écart de génération entre les personnes plus âgées et les jeunes ne cesse de se creuser. Autrement dit, très peu de jeunes s’intéressent au syndicalisme car ils pensent qu’ils sont mieux à même de se représenter eux-mêmes, c’est un problème auquel il faut s’attaquer. Les syndicats doivent se montrer à la hauteur. Ce que nous proposons doit donc être vendable en termes du langage utilisé et de la présentation des enjeux dont le syndicalisme traite. Il nous revient de susciter un intérêt pour le syndicalisme chez les jeunes car c’est là que se trouve l’avenir du syndicalisme. Les femmes au Zimbabwe constituent 52 pour cent de notre population, mais vous ne manquerez de remarquer qu’en raison de notre contexte culturel, où les femmes ont été découragées de participer aux questions ressortant au domaine public, la participation des femmes à ces enjeux est seulement de 20 pour cent. Il nous incombe, dès lors, de lutter sans relâche pour assurer que les femmes et les jeunes travailleurs soient représentés.

Avec un taux de chômage officiel proche de 86 pour cent, l’économie informelle est clairement très importante au Zimbabwe. Comment le mouvement syndical peut-il atteindre les travailleuses et travailleurs de l’économie informelle ?

Nous pouvons affirmer avec fierté que nous travaillons depuis 2002 avec les travailleuses et travailleurs de l’économie informelle. Nous les avons aidés à mettre sur pied leur propre association pour l’économie informelle. Nous avons conclu un accord conjoint avec les acteurs de l’ informel dont le protocole d’entente se trouve juste ici derrière moi. Nous nous y sommes engagés à mener une action commune avec les acteurs de l’économie informelle dans les domaines de la santé et la sécurité, la formulation juridique et même les activités de formation et autres actions conjointes. Nous avons un département spécifique au sein du ZCTU chargé de la branche de l’économie informelle car nos membres qui ont perdu leur emploi ou nos anciens membres se retrouvent dans la branche de l’économie informelle, qui prend des proportions énormes. Récemment, à l’occasion de notre atelier de révision politique à Yanga, il a été recommandé au conseil général, notre organe exécutif, d’envisager d’accepter l’affiliation au ZCTU des travailleuses et travailleurs de l’informel, soit en tant que membres à parti entière, soit en tant que membres associés du ZCTU.

Comment le mouvement syndical international peut-il accroître son soutien au ZCTU ?

je puis vous assurer que le soutien moral et politique est vraiment fondamental à nos yeux. Nous nous réjouissons aussi du soutien matériel engagé par nos partenaires, notamment en ce qui concerne les programmes en cours, dont ils nous ont assuré qu’ils allaient se poursuivre. Nous avons également été émus et emplis d’humilité par le fait que nos partenaires, qui sont nos camarades, ont aussi promis leur soutien en termes d’administration, parce que nous avons été durement affectés par les niveaux insuffisants de cotisations effectives perçues par le ZCTU. Nos partenaires ont exprimé leur solidarité et promis, une fois qu’ils auraient réintégrés leurs bases, de centrer l’attention sur notre situation et nous espérons qu’ils nous épauleront à chaque fois qu’ils le pourront.

Les syndicats ont terriblement souffert durant les années d’oppression et de crise économique au Zimbabwe. Y a-t-il lieu d’être optimiste face à l’avenir ?

Nous sommes très optimistes pour l’avenir, en dépit de nos difficultés actuelles. Celles-ci finiront par passer car je ne pense pas que nos problèmes soient permanents, et comme nous promettions à nos camarades pas plus tard qu’hier (lors de la conférence de la CSI), nous avons pris les tranchées pour être sûrs d’atteindre nos objectifs. En plus de l’indépendance que nous avons offerte à notre peuple, nous sommes prêts à lui donner la démocratie et les libertés individuelles qui ne sont pas encore acquises à l’heure actuelle. Je pense que nous y parviendrons. Le Zimbabwe est doté de richesses naturelles abondantes et une fois que la démocratie et les libertés individuelles seront nôtres et que nous pourrons œuvrer dans un climat de liberté, il ne nous faudra pas plus de cinq ans pour renverser cette situation difficile.

Propos recueillis à Harare par Paul Ames.

 
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