vendredi, 20 octobre 2017
 

SECURITE : De la bière, des avions-espions et YouTube pour lutter contre Kony

LIMAYI - Il est presque midi dans le village de Limayi dans le nord-est de la République démocratique du Congo (RDC). Par-terre, une demi-douzaine de bouteilles de bière vides aux pieds de cinq soldats congolais affalés dans des fauteuils, sous un manguier. Une bouteille fraîchement ouverte est posée contre un fusil d’assaut automatique qui traîne dans la poussière.

Les quelque 4 500 habitants de Limayi, à 25 kilomètres au nord de Dungu dans le district du Haut-Uélé, sont de plus en plus anxieux, car ils sont convaincus que la saison sèche de cette époque de l’année pousse l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) de Joseph Kony à venir des pays voisins, la République centrafricaine (RCA) et le Soudan du Sud, vers le sud pour piller les richesses des communautés isolées du nord-est de la RDC.

Un villageois de 56 ans, Faustin Mihinigoyo, a dit à IRIN que les soldats des Forces armées de la RDC (FARDC) postés à Limayi pour les protéger « se plaignent de n’avoir que cinq balles et que leurs radios sont hors d’usage. Si la LRA vient ici, les FARDC s’enfuiront. Nous ne nous sentons pas très bien. » Les soldats ont refusé de parler à IRIN.

La première attaque du village par la LRA a eu lieu le 27 août 2008 et la plus récente en juillet 2011. Entre ces dates, nombreuses ont été les attaques contre Limayi. « Je ne me rappelle même pas combien il y en a eu, » a indiqué à IRIN Christophe Eda, chef suprême du district, en ajoutant que 47 villageois avaient été tués et 12 enlevés ; parmi ces derniers, huit sont revenus.

« Au début, quand nous étions attaqués, nous courions nous réfugier dans les champs, mais c’était une grosse erreur, car cela faisait encore plus de victimes. Alors maintenant, nous restons chez nous à prier, » a dit à IRIN Roger Kuyago, un villageois de 32 ans.

Entre 1986 et 2006, la LRA a mené une longue guerre contre les forces de sécurité ougandaises. Le gouvernement a établi des « villages protégés » dans le district d’Acholiland en Ouganda qui fut un certain temps la base du soutien à Kony, pour essayer d’isoler la LRA de la communauté.

Mais la police et l’armée ougandaises ont été accusées de violations flagrantes des droits humains envers les Acholi, qui ont été emmenés de force dans des camps. Les Acholi restent très nombreux dans les postes supérieurs de commandement de la LRA.

En juillet 2005, la Cour pénale internationale a délivré des mandats d’arrêt [ http://www.enoughproject.org/files/... ] contre Kony et quatre de ses lieutenants - Raska Lukwiya, Okot Odhiambo, Dominic Ongwen et Vincent Otti - soupçonnés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, notamment l’utilisation courante d’enfants soldats et l’asservissement sexuel.

Otti a été ensuite exécuté sur ordre de Kony en octobre 2007, apparemment pour sa propension à rechercher la paix et en raison de sa popularité parmi les troupes de la LRA. Lukwiya a été tué durant un affrontement avec des troupes au nord de l’Ouganda en 2006.

Recherché - mort ou vif

Sur le mur derrière le bureau du lieutenant-colonel Golam Faruque, coordonnateur principal du Centre d’Opérations et de Renseignements Conjoints (JIOC) de la Mission de stabilisation des Nations Unies en RDC, la MONUSCO, installé dans un complexe fait de conteneurs près de la piste d’atterrissage de Dungu, sont collées des affiches granuleuses d’individus recherchés, avec la photo de Kony, d’Odhiambo et d’Ongwen.

A la fin de l’année où il était détaché à la MONUSCO, le dernier jour avant de rentrer au Bangladesh, M. Faruque a déclaré à IRIN : « Si quelqu’un se permet de dire que la MONUSCO ne fait pas assez pour protéger les civils [contre la LRA], c’est qu’il ne connaît pas la réalité. »

Si cette opération des Nations Unies en RDC est la plus importante du monde en termes de Casques Bleus, dit-il, cela ne fait qu’un millier de soldats à s’opposer à la LRA « dans une région qui fait deux fois la taille de l’Angleterre », où les routes sont rares, le terrain difficile et où l’adversaire pille et continue son chemin. « Nous sommes obligés d’être défensifs, plutôt qu’offensifs ».

Cependant, s’éloignant des procédures d’opération habituelles durant la période des fêtes de Noël 2011, la MONUSCO a déployé pendant 15 jours « des forces énormes » pour établir une présence destinée à contrecarrer toute possibilité de répétition des massacres perpétrés à Noël les années précédentes [ http://www.hrw.org/fr/reports/2009/... ] par la LRA.

Contre un groupe armé aussi agile, sans scrupules et insaisissable, [ http://www.irinnews.org/Report/9479... ] l’arme la plus efficace, à défaut d’un plus grand nombre d’hommes sur le terrain, est la coordination et le renseignement. Le JIOC a été mis en place en 2010, dans « un contexte où différentes forces (FARDC, MONUSCO, Forces de défense du peuple ougandais [UPDF]) opérent sur le même champ de bataille contre un seul adversaire » et pour partager l’information, a expliqué M. Faruque.

Depuis, la section de la MONUSCO Désarmement, démobilisation, rapatriement, réinsertion et réinstallation (DDR/RR) a rejoint le groupe, ainsi que deux représentants de la centaine de conseillers militaires envoyés par le Président Barack Obama pour aider à coordonner le combat contre la LRA dans la région. (Les troupes ougandaises ont quitté la RDC en novembre 2011, à la requête du président ougandais, Joseph Kabila.)

Suite à l’autorisation donnée par le Conseil de Paix et de Sécurité (CPS) de l’Union africaine en novembre 2011 de résoudre véritablement le problème de la LRA, et avec le soutien de l’ONU, il est prévu que le JIOC sera reproduit en RCA et au Soudan du Sud, avec des représentants de tous les pays affectés. Il est également possible que des officiers de liaison militaire ougandais soient déployés à Dungu, mais a indiqué M. Faruque, « il s’agit d’une procédure diplomatique ».

Des avions-espions

Depuis le déploiement des conseillers militaires américains en fin d’année dernière, a indiqué M. Faruque, le renseignement a été facilité par l’utilisation d’avions de reconnaissance américains, les C-12, « dont le nom de code est Tusker-Sand et qui survolent le champ de bataille presque chaque jour ».

Depuis un rapport Internet de 2009 posté par le Janes’ Defence Weekly, qui fait autorité en matière de technologie militaire, la variante de l’avion de reconnaissance C-12 de Hawker Beechcraft, désignée sous le nom de MC-12W, a été déployée en Irak et en Afghanistan « pour contribuer au ciblage d’objectifs de grande valeur et à d’autres missions tactiques de renseignement ».

Selon Airforce-technology.com, un site spécialisé dans l’aérospatiale, « MC-12W est conçu pour intensifier les opérations de collecte de données, grâce à des capacités de collecte de renseignements opérant pendant l’action et permettant des vidéos animées en temps réel ; [le MC-12W] envoie des signaux aux commandants des troupes armées pour leur permettre de prendre des décisions sur le champ de bataille. »

Sur le terrain, la surveillance est améliorée par l’extension de l’utilisation de radios haute-fréquence pour rapporter les incidents de violences et d’enlèvements commis par la LRA ou les occasions où elle a été aperçue, avec l’assistance d’une organisation non gouvernementale (ONG) de San Diego, Invisible Children (Enfants invisibles) et l’Eglise catholique. Ceci permet petit à petit de déssiner une carte plus complète de ce vaste champ de bataille qui s’étend sur trois pays fragiles et sous-développés.

L’information toutefois peut faire peur : Le fait que la présence de la LRA avait été rapportée dans les environs de Limayi a pétrifié la communauté et seuls les champs qui se trouvaient à moins d’un kilomètre du village ont été cultivés, alors que ceux qui peuvent se trouver jusqu’à une distance de 9 kilomètres sont négligés.

« Récemment, quelqu’un a été enlevé par la LRA près d’ici [Limayi], puis relâché. Il a raconté que les hommes [de la LRA] avaient de nouveaux uniformes [ceux des FARDC] et de nouveaux fusils, » a dit un villageois à IRIN.

Le système de radio à haute fréquence est une version modernisée du réseau radio établi en 1974 par l’Eglise catholique ; il était initialement destiné à fournir une chaîne pour les paroisses éloignées, faire passer les messages des administrateurs locaux et donner aux marchands un moyen d’atteindre les marchés distants.

En 2009, pour faire face à l’augmentation des violences de la LRA, l’abbé Benoît Kinalegu, directeur du diocèse de Dungu-Doruma, a recalibré le réseau pour en faire un système d’alerte précoce et pris contact avec Invisible Children pour leur demander d’aider à élargir le réseau.

Invisible Children

Sarah Katz-Lavigne, la coordonnatrice de projets d’Invisible Children RDC, basée à Dungu, a dit à IRIN que des antennes haute fréquence avaient été installées dans 11 communautés du district du Haut-Uélé et sept au Bas-Uélé et qu’il était prévu d’en installer encore neuf dans ce district. En RCA, deux radios haute fréquence pré-existantes sont utilisées et 11 radios haute fréquence devraient être opérationnelles dans les communautés d’ici octobre 2012.

Selon Adam Finck, directeur de programme d’Invisible Children pour l’Afrique centrale, l’installation de chaque radio, y compris l’équipement et la formation des opérateurs, coûte environ 20 000 dollars.

A 8 et 13 heures tous les jours, les opérateurs des radios communautaires rapportent aux bureaux d’Invisible Children de Dungu toute activité ou soupçon d’activité de la LRA ; cette information est alors communiquée au Bureau de la Coordination des Affaires Communautaires des Nations Unies (OCHA) et mise à la disposition de tous les acteurs humanitaires, dont la MONUSCO et le JIOC.

Invisible Children ne publie que des informations sur la LRA, ou des incidents où la LRA est soupçonnée, sur son site Internet LRAcrisistracker.com, [ http://reliefweb.int/sites/reliefwe... ] mais les autres actes de violence commis dans la région - où les travailleurs humanitaires parlent de « l’absence du gouvernement de la RDC » et où les FARDC et les troupes ougandaises présentes en RCA, aidées par des forces américaines, sont accusées de violations des droits humains - ne sont jamais mentionnés.

L’acharnement évident de l’ONG sur la personne de Kony et sur sa capture ou son élimination, a provoqué une sorte de tempête quand un film d’Invisible Children, Kony 2012, [ http://www.kony2012.com/ ] a récemment fait le tour d’Internet. Quoique généralement approuvée par des célébrités mondiales comme Oprah Winfrey et Angelina Jolie, l’attitude de l’ONG a été largement condamnée [ http://www.royalafricansociety.org/... ] par les analystes comme une forme d’« auto-glorification d’étrangers » qui ne peut qu’exacerber la violence dans la région.

Michael Deibert, chercheur invité au Centre d’études pour la paix et la réconciliation à l’université de Coventry, au Royaume-Uni, est l’auteur d’un livre à paraître prochainement, intitulé DRC : Between Hope and Despair. Il a expliqué le problème dans un article de la Royal African Society [ http://africanarguments.org/2012/03... ] : « En soutenant aveuglément l’actuel gouvernement de l’Ouganda et ses aventures militaires hors de ses frontières, comme Invisible Children demande aux gens de le faire, Invisible Children garantit en fait une augmentation, et non une augmentation, des violences en Afrique Centrale. »

Invisible Children utilise une échelle de 1 à 5 pour déterminer l’activité de la LRA, « 1 correspondant à l’information la plus douteuse et 5 à la plus fiable, » selon son site Internet LRAcrisistracker. « Une cote de vérification entre « 2 » et « 5 » est considérée comme suffisamment vérifiée pour être signalée en public, et donc marquée sur la carte. »

Un travailleur humanitaire international de la région, qui a préféré rester anonyme, a dit à IRIN que le système de collecte d’information d’Invisible Children était biaisé, en ce sens qu’il avait tendance à augmenter les incidents résultant de l’activité de la LRA, « alors que la vérité est peu claire et pas si simple ». L’arbitre final de l’activité de la LRA reste le JIOC.

Ce travailleur humanitaire a également fait remarquer que son ONG fournissait aussi des informations relatives à la sécurité, mais les rapports qu’elle avais remis et qui indiquaient par exemple des mots comme « présumées appartenir à la LRA, ou des personnes inconnues, finissaient toujours par être remplacés par LRA ».

Il arrive souvent que des civils aient des armes, a t-il ajouté, et cela peut être mal interprété. Le banditisme est courant dans la région et « les FARDC savent se conduire exactement comme la LRA. »

Quand IRIN a demandé à Mme Katz-Lavigne d’Invisible Children si le banditisme pouvait être pris pour une présence de la LRA, elle a répondu : « Il est très difficile de dire s’il s’agit ou non de banditisme. »

Source : http://www.irinnews.org

 
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