vendredi, 24 novembre 2017
 

Burundi : devoir de prévenir et de protéger

Burundi : devoir de prévenir et de protéger. Que les leçons de l’échec de la communauté internationale au Rwanda en 1994 servent à prévenir le pire au Burundi !

Comment expliquer l’incapacité de la communauté internationale à agir aujourd’hui au Burundi ? Quelles leçons tirées de l’échec de la prévention du génocide des Tutsis du Rwanda pourraient favoriser une action mieux éclairée et plus efficace au Burundi ? Une évidence : à moins de redynamiser la démarche actuelle de la diplomatie internationale, le Monde court au Burundi vers un nouveau désastre.

Première leçon : nommer les choses par leur nom ; ne pas avoir peur de nommer un génocide, un génocide

Tout le monde savait ce qui se tramait au Rwanda. Dès février 1993, la FIDH publie un rapport sur le Rwanda et parle de génocide. Malgré les informations contenues dans ce rapport et confirmées d’ailleurs par de multiples télégrammes diplomatiques ainsi que par des notes des services de renseignements, la Communauté internationale refuse alors de nommer le crime en cours par son nom et ce, jusqu’en avril 1994.

Quelques années plus tard, en mars 1998, Bill Clinton se rend au Rwanda, fait son mea-culpa et présente les excuses des Etats-Unis : "Nous n’avons pas immédiatement qualifié ces crimes du terme pertinent à savoir : génocide. Et nous n’avons pas agi assez vite après le début des tueries."

La diplomatie internationale serait-elle entrain de commettre la même tragique erreur, la même inacceptable, inexcusable faute morale, aujourd’hui au Burundi ? Même aveuglement ? Même atermoiement ? Même incapacité à discerner ce qui est à l’œuvre ? Même refus de nommer le mal par son nom ?

Les défenseurs des droits de l’homme, les journalistes ainsi que de nombreuses personnalités auront pourtant tout fait pour alerter les décideurs de notre monde sur la nature des actes commis par le régime actuel de Bujumbura. La FIDH vient d’ailleurs, à ce sujet, de tirer, de nouveau, la sonnette d’alarme dans un récent rapport consacré au Burundi ; rapport qui fait état d’une « répression aux dynamiques génocidaires ».

Mais comment expliquer alors ce refus entêté de la diplomatie internationale de mettre les mots qu’il faut sur le spectre qui plane sur le Burundi, alors que celui-ci est visible, tangible, palpable ? Tiédeur classique de la diplomatie ? Ou alors tout simplement indifférence au sort des Burundais, pauvres habitants d’un territoire perdu à l’autre bout du monde, territoire sans aucun enjeu majeur, ni intérêt économique stratégique ? De nouveau la politique de la lâcheté et de l’autruche ? Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire, ou plutôt parler pour ne rien dire pour en définitive ne rien faire ? Enfoncé ainsi dans le refus de voir les faits et continuer à déclamer aujourd’hui au Burundi, comme hier au Rwanda, « le génocide ? Mais c’est impensable ! C’est impensable ! » et cet aveuglement conduira inexorablement à la catastrophe.

Deuxième leçon : désamorcer le génocide avant qu’il ne se transforme en génocide

Le génocide n’est pas un événement, une catastrophe imprévisible, qui surviendrait du jour au lendemain sur la scène de l’histoire sans signes avant-coureurs. Cette monstruosité pensée, construite, organisée, est toujours précédée de plusieurs signes annonciateurs reconnaissables : propagande haineuse, mise en place de milices, politique de la terreur, extrême violence, meurtres ciblés… Le génocide est toujours un processus prévisible tissé d’emballements, d’inflexions, de moments d’accalmie, d’éruptions, d’accélérations ; un processus de destruction constitué de plusieurs phases dont le crime de masse n’est que l’ultime étape.

S’il est affirmé, par exemple, que le génocide des Tutsis du Rwanda a été enclenché le 7 avril 1994, en réalité les conditions, l’endoctrinement, l’infrastructure meurtrière, la propagande, les pratiques qui l’ont rendu possible ont été déployés, développés sur plusieurs années. Bigogwe, Kibilira, Bugesera, les massacres d’octobre 1990, de janvier 1991, de février 1991, de mars 1992, d’août 1992, de janvier 1993, de mars 1993 et février 1994 : autant de répliques meurtrières, autant de massacres de Tutsis caractérisés par l’impunité totale de leurs auteurs, autant de massacres-test de la réactivité internationale. Et de la passivité internationale devant ces massacres, les tueurs ont conclu qu’ils avaient les mains libres, qu’ils pouvaient aller jusqu’au bout de leur projet, massacrer en plus grand nombre et en toute impunité.

Et quid du Burundi aujourd’hui ? Tous les clignotants sont au rouge : discours public clairement racialiste, xénophobe, négationniste, haineux ; intention génocidaire évidente et passage à l’acte déjà engagé avec commission de multiples crimes odieux depuis le 26 avril 2015. Meurtres ciblés mais également meurtres en petit tas comme celui du 11 décembre 2015. Le dernier rapport des Nations Unies parle de crimes contre l’humanité et de menace de génocide et celui de la FIDH de répression aux dynamiques génocidaires. Le processus conduisant au génocide est en réalité déjà clairement enclenché, ne reste plus que son dénouement physique final : l’acte d’infliger la mort massivement. Et nul ne pourra dire demain qu’il ne savait pas ; qu’il n’était pas informé de la détermination des tueurs, de leur discours, de leur idéologie, de leur effroyable vision du monde... Mais hélas, l’expérience du Rwanda nous apprend que c’est moins l’absence d’informations que la volonté d’agir qui a conduit au désastre de 1994.

Troisième leçon : réagir vite et avec fermeté dès les premiers signes avant-coureurs

Les informations recueillies sur le Rwanda en 1994, se suivaient, se chevauchaient et racontaient toutes la même chose : la propagande haineuse qualifiant les Tutsis « d’ennemis de l’intérieur », « de cafards » et les opposants Hutus « d’ibyitso ». Les différentes chancelleries savaient également que des milices étaient en place, entraînées, armées et conditionnées pour passer à l’acte le moment venu. Et quelle fut la réaction la diplomatie internationale ? Lamentable. Hésitations, discours langue de bois renvoyant dos à dos victimes et bourreaux, copinages avec les tueurs, décisions bancales…

Au Burundi, tous les signaux annonciateurs du crime sont flagrants, évidents. Organisation d’une propagande haineuse, racialiste, xénophobe, paranoïaque empruntant son lexique, ses codes et son langage au discours des génocidaires rwandais et désignant les Tutsis comme source de tous les maux du Burundi, criminalisant les opposants Hutus, parfois qualifiés de traîtres, accusant tour-à-tour les Belges, les Américains, les Européens et surtout le Rwanda de vouloir déstabiliser le Burundi...

Propagande haineuse clivant la société burundaise en groupes ethniques rivaux et ennemis en manipulant la mémoire et l’histoire à des fins de division, et traitant les Tutsis depuis des mois de Mujeri, de chiens errants, d’ennemis de la Nation et les opposants Hutus de Bipinga, de traîtres ; crime de naissance pour les uns et crime de pensée pour les autres. Institutionnalisation de la haine en mission quasi-divine de rédemption nationale, avec en point de mire une double visée : la déshumanisation des victimes et le conditionnement, la préparation des futurs tueurs au passage à l’acte. Fabrication des tueurs et banalisation de la destruction physique des groupes cibles par l’organisation quotidienne de rafles et meurtres de jeunes issus de l’opposition et de jeunes Tutsis, l’assassinat ciblé de leaders de l’opposition, l’encouragement public du viol des femmes Tutsis, l’organisation de massacres test et pour l’exemple comme celui du 12 décembre 2015 ou celui de familles entières, la commission d’actes inhumains, y compris sur les morts, la mise en place de multiples centres secrets de torture, l’usage de la pratique des disparitions forcées (pas de trace des victimes donc pas de coupables ni de délits !), la confiscation des biens et racket économique, financier organisé de groupes cibles.

Autre signe avant-coureur inquiétant : la constitution, l’entraînement militaire et l’armement des milices Imbonerakure ; fait documenté par de nombreuses enquêtes et rapports. La mise en place de ces milices s’inscrit dans une logique de contrôle vertical et horizontal du territoire, contrôle caractérisé également par l’édification d’un commandement parallèle au sein des forces de sécurité, la restructuration du commandement de certaines unités au sein de l’armée, la délocalisation et le démantèlement de camps militaires entiers, l’assassinat de militaires appartenant à l’ancienne armée (les ex-FAB), la création d’unités opérationnelles d’extermination (SNR, API, etc...) opérant en dehors de tout cadre judiciaire, et l’alliance militaire, financière et opérationnelle avec les FDLR.

Et autre signe qui ne trompe pas : le recensement de la population de quartiers cibles avec pour objectif la localisation territoriale des individus à éliminer le moment venu ; l’instauration de cahiers de ménage et ces terribles signes de croix marquées sur les lieux d’habitation de tous ceux qui sont figurés comme ennemis de la nation dans certaines régions du pays.

Mais que faire face à une telle dérive ? Continuer à constater, déplorer, regretter, adopter des résolutions sans lendemain ? Plus que jamais, urgent d’accentuer la pression sur le clan au pouvoir à Bujumbura, de le mettre sérieusement en garde, de le contraindre à reculer. Dans cet esprit, identifier les individus-clefs, déterminants au cœur du régime actuel, de l’Etat, de l’armée et les dissuader de continuer à narguer le monde entier par des sanctions adéquates. Nécessaire aussi de veiller à la traduction en justice de tous les individus moteurs des crimes commis, y compris dans le cas où ils parviendraient à se maintenir au pouvoir par la force. Question de refuser et de combattre l’impunité et le meurtre institués en normalité.

Leçon numéro quatre : sortir du service minimum diplomatique, prendre clairement position contre le projet génocidaire

Le génocide des Tutsis du Rwanda a été prépare, orchestré et conduit par un certain nombre de responsables politiques et militaires, bien connus, régulièrement accueillis dans les ambassades accréditées à Kigali et reçues avec toutes les honneurs officielles dans les capitales africaines et européennes. Des personnages déjà tristement célèbres à l’époque pour meurtres et massacres commis en toute impunité. Cette attitude complaisante de la diplomatie internationale a été perçue comme un signe d’encouragement par ces tueurs. Puisque personne n’était ostracisé, puisque personne n’était mis au banc des nations, puisque personne n’était poursuivi pour crimes commis ; puisque le gouvernement Habyarimana continuait de bénéficier de l’aide étrangère ; les génocidaires ont fini par être persuadé qu’ils pouvaient aller au bout de leur projet, tout se permettre. Continuer à traiter, quatre ans, durant le gouvernement proto-génocidaire de Habyarimana comme un gouvernement normal, lambda, fut une tragique erreur. Que le monde ait réagi autrement et couper totalement les vivres à ce régime, et l’histoire du Rwanda aurait sans doute suivi un autre cours. L’arrêt total de toute coopération avec le régime Habyarimana aurait permis d’affaiblir considérablement celui-ci, de corroder sa légitimité interne et de désagréger sa viabilité progressivement.

Dans le cas du Burundi, la Communauté internationale a longtemps traîné les pieds avant de prendre la mesure de la crise. Réaction assez tardive et timide d’ailleurs. La réaction de la CPI a été par exemple très lente ; la Cour a mis beaucoup de temps avant de se saisir du dossier burundais. Qunt à la question du financement de l’AMISOM, elle continue de faire l’objet de multiples palabres inutiles. Résultat : l’argent du contribuable européen sert encore aujourd’hui à subventionner un régime auteur de violations massives des droits de l’homme.

A ce jour, les différentes initiatives diplomatiques engagées semblent, hélas, loin d’être caractérisées par l’audace, encore moins par la fermeté requise au regard de l’urgence et de la gravité de la situation. Diplomatie discrète à profil bas ? Et pour quelles raisons donc ? Pour ne pas envenimer les choses ? Pour éviter la surchauffe ? Continuer en réalité ainsi, serait de fait, au bout du compte, encourager, inviter à la commission du crime. Car illusoire de penser qu’il suffirait d’inviter, par la parlote, le marchandage diplomatique, les porteurs d’un projet étatique aussi monstrueux à prendre conscience de leur férocité pour que ceux-ci recouvrent, soudainement ou progressivement, leur droite raison, jetant dans la foulée aux orties leur inexplicable besoin de haïr, d’arrêter, de tuer, de violer. Voir les choses ainsi, serait oublier qu’il existe des hommes qui font joyeusement et pleinement le mal en toute conscience ; en vérité ce qui perturbe le sommeil des hommes habités par une vision purificatrice et racialiste du monde, c’est moins la honte de tuer ou d’autres considérations morales et éthiques qu’un éventuel accablement qu’induirait une possible défaite de leur projet.

L’histoire nous apprend qu’on n’arrête pas un engrenage génocidaire par le recours à la seule conversation diplomatique ; les proto-génocidaires et les génocidaires ne se sentant jamais tenus par un quelconque engagement convenu ou une obligation internationale. Et lorsqu’ils décident d’emprunter une posture d’homme politique raisonnable, gentil même, ce n’est jamais dans un effort de dépassement, de transcendance de leur haine, ce n’est point parce que gagnés tout-à-coup par un sentiment de culpabilité, de responsabilité, mais plutôt guidés par l’esprit traître, la rouerie affûtée, en vertu de leur seul intérêt du moment : faire le dos rond et laissez passer la tempête diplomatique… en attendant de nouveau de repartir à leur tâche habituelle, à leur mission : humilier, détruire, terroriser, raser. Imaginer un seul instant la possibilité de transformer la vision et le programme politique de personnages de cet acabit par de simples et belles paroles de pèlerins de la raison relève d’une grande naïveté et d’une erreur d’analyse aux probables conséquences désastreuses.

Et puis il y a l’évidence : cette stratégie de la surenchère des responsables du régime de Bujumbura, jouant chaque fois au plus fou à chaque rappel à l’ordre de la diplomatie internationale, n’hésitant pas d’ailleurs à user de l’insulte, de la violence verbale, de l’insolence, d’un manque patent de savoir-être, contre les représentants de la diplomatie internationale. Déraison totale d’un clan dopé au messianisme ethnique en rupture totale avec la réalité de notre monde ? Rationalité à la fois délirante et stratégie politique parfois froidement réfléchi. Objectif de ce fréquent recours à la violence verbale et même parfois physique avec l’organisation de manifestations publiques intempestives ? Faire apparaître la politique des sanctions comme contre-productive d’une part et, d’autre part, intimider par des attaques violentes personnalisées les diplomates en charge du Burundi, les déstabiliser, semer la peur dans leur camp et les pousser ainsi à jeter l’éponge, à abdiquer leurs critiques et à se ranger derrière le discours gouvernemental de la "normalisation". Pour rappel historique, ce terme fut autrefois utilisé par Brejnev, le lendemain de l’écrasement du Printemps de Prague par les chars soviétiques.

Le fait est que si rien n’est entrepris, le clan au pouvoir à Bujumbura, ne s’arrêtera pas ; il ira jusqu’au bout de sa logique, portera jusqu’à terme, tôt ou tard, son projet monstrueux. Le seul devoir qui s’impose ? La fermeté. Plus de fermeté. Prendre les mesures adéquates, dissuasives. Nécessité de repérer à cet effet les éléments au cœur de la dynamique génocidaire actuel, ceux qui alimentent le discours de haine et qui animent la machine à tuer, les contenir et les empêcher de nuire davantage. Ambassadeur Ould Abdalla : "Même les fous ont peur s’ils rencontrent une détermination très claire en face d’eux."

Urgence dans cette perspective de se doter des moyens opérationnels pour mener à bien des actions structurés autours des axes suivants : 1) la condamnation sans réserve des actes criminels et isolement diplomatique des principaux responsables des crimes commis ; 2) l’embargo économique terrestre, aérien et maritime ; et 3) l’intervention, si nécessaire, armée.

Leçon numéro cinq : dénoncer tout gouvernement allié au régime génocidaire

Le génocide des Tutsis du Rwanda ne serait pas advenu sans la passivité de la communauté internationale et la complicité de certains Etats européens et africains avec les tueurs. Ces Etats-là portent une énorme responsabilité dans l’extermination des Tutsis du Rwanda et l’assassinat des opposants Hutus, du fait de leur soutien aux autorités génocidaires, y compris pendant et après le génocide. Et rien n’a été fait, à l’époque, par d’autres Etats pour interroger, interpeller, dénoncer officiellement , sanctionner ces gouvernements en affinité avec les génocidaires.

Si le gouvernement burundais semble aujourd’hui isolé, il continue néanmoins de bénéficier du soutien manifeste de quelques pays dont la Gambie et l’Afrique du Sud. Tout cela au nom d’un panafricanisme d’opportunisme élevé désormais en couverture de tous les crimes commis et palcé au-dessus de toute considération éthique. Un panafricanisme détourné, dévoyé à la Hissène Habré, confronté à la justice et à ses victimes et criant, toute honte bue, le poing levé, au complot impérialiste ou encore à la Mobutu dénonçant l’ingérence étrangère car interrogé sur le massacre des étudiants de Lubumbashi par ses sbires ! Même méthode utilisée d’ailleurs, également, en son temps par un Idi Amin Dada. Panafricanisme d’opportunisme, panafricanisme de pacotille vidé de son sens, brandi, de surcroit, par les tenants d’une vision divisionniste, ethniciste de leur propre société !

Ne pas se laisser donc impressionner par ces discours fumeux de mauvaise foi patente sur la souveraineté nationale, mais exercer des pressions adéquates sur les quelques alliés de Bujumbura en rappelant l’obligation universelle de respecter la vie humaine et les droits de l’homme. L’objectif étant ici d’amener ces pays soutenant encore Bujumbura à se désolidariser du pouvoir actuel sous peine de dénonciation publique et de sanctions. Important également de rappeler aux dirigeants de ces Etats qu’ils courent le risque, un jour, d’être accusés et poursuivis pour complicité de génocide car ayant apporté leur aide aux responsables politiques burundais dans la mise en œuvre de leur monstrueux projet. Il s’agit également de rappeler à certains chefs d’Etats Africains que l’OUA a échoué au Rwanda, que l’OUA est mort de son échec au Rwanda et que donc l’Union africaine ne peut pas se permettre d’échouer, à son tour, au Burundi.

Autres acteurs à sanctionner : les réseaux privés de corruption qui tournent autour du régime de Bujumbura. Une démarche internationale d’embargo accompagnée de pénalités financières contraignantes pour toutes les entreprises internationales et autres aventuriers et barbouzes, alliés actifs du régime actuel, les uns pour des raisons pécuniaires, les autres pour des motifs idéologiques, serait une mesure sans doute dissuasive.

Leçon numéro six : imposer un embargo sur les armes

Le génocide des Tutsis du Rwanda a été exécuté avec des machettes achetées en Chine mais également avec des armes à feu livrées notamment par la France ou achetées ailleurs en Europe. L’embargo sur les armes n’aura été décrété que tardivement. De nombreux documents attestent d’ailleurs que les génocidaires ont continué d’être approvisionnés en armes pendant et après le génocide.

L’histoire semble se répéter aujourd’hui au Burundi : le régime continue d’effectuer ses emplettes en armes sur le marché international en toutes libertés. Comment expliquer qu’un embargo international sur les armes n’ait pas été décrété à ce jour contre Bujumbura ? Comment comprendre l’absence d’un embargo économique, régional, international face à un clan au pouvoir dont tout le monde sait que l’un de ses objectifs majeurs est de se maintenir aux affaires à tout prix aux fins d’accaparement des maigres richesses du pays ? Et qu’on ne nous ressorte pas le vieil argument de l’impact social d’un éventuel embargo sur les plus démunis. Argument dérisoire autrefois utilisé par le régime d’apartheid alors soumis aux sanctions internationales et rejeté à l’époque par Nelson Mandela et les militants anti-apartheid.

Leçon numéro sept : mettre en place un plan d’urgence opérationnelle pour protéger les civils

Les noms des cerveaux du génocide des Tutsis au Rwanda sont connus. La plupart d’entre eux étaient des proches de Habyarimana, et contrôlaient l’échiquier politique, économique, social et militaire du Rwanda. Ils étaient, malgré leur nombre limité, parvenus à faire main basse sur les trois unités militaires d’élite : le bataillon des para-commandos, le bataillon de reconnaissance et la garde présidentielle. Et c’est grâce au soutien de ces trois unités, qu’ils ont progressivement étendu leur contrôle militaire sur l’ensemble de l’armée et de la société. Une intervention appropriée visant à neutraliser ces trois corps d’armée aurait considérablement réduit leur capacité opérationnelle.

Au Burundi, selon de nombreux rapports d’enquête, la répression est conduite par la garde présidentielle, le SNR et les Imbonerakure. Une forte pression ciblant ces trois instruments de répression pourrait permettre de contenir la violence. Temps également de réaffirmer le droit d’intervention humanitaire ; un droit susceptible d’être traduit en actes par un Etat ou un ensemble d’Etats au cas où le gouvernement de Bujumbura continuerait de faire la sourde oreille à tout appel à la raison et en cas d’impuissance des organisations internationales et régionales d’agir pour endiguer le processus génocidaire. Il s’agirait ici d’une traduction en actes de la légitime de défense humanitaire d’une population menacée par son gouvernement. Lorsque les tentatives répétées de trouver une issue par le dialogue et la négociation s’avèrent sans effets, il convient d’en prendre note et d’en tirer les conséquences pour préserver les vies humaines.

Leçon numéro huit : renforcer la résilience de la société contre le génocide et soutenir l’opposition

De nombreux rwandais se sont opposés au processus génocidaire. Ils n’ont malheureusement pas bénéficié dans leur combat d’aucun soutien de la communauté internationale. Plus tragique encore, au moment le plus crucial, en plein génocide, ils ont été abandonnés à eux-mêmes. Un soutien clair et franc aux forces opposées au génocide aurait permis de sauver de nombreuses vies.

Aujourd’hui l’opposition politique burundaise se démène avec les moyens de bord. Et pourtant, un appui moral et matériel aux forces de l’opposition pourrait contribuer à changer le cours des événements. Cet appui pourrait prendre la forme d’un soutien diplomatique, financier, logistique, médiatique, etc…

Le génocide présuppose toujours un processus de destruction canalisé, animé par un Etat, un gouvernement contre des populations cibles en incapacité de se défendre. Prévenir un génocide, c’est œuvrer à inverser ce rapport de forces dissymétrique.

Leçon numéro neuf : lutter contre la propagande haineuse par l’information

Le rôle joué par la tristement célèbre Radio des Milles collines ainsi que par des journaux comme Kangura dans la diffusion de la haine et la déshumanisation des Tutsis, a été longuement documenté. Le venin de la haine et le meurtre de masse comme acte patriotique, nationaliste, sanitaire fut quotidiennement, méthodiquement inoculé dans les consciences par ces médias. La RTLM, surnommée Radio Télé la Mort, l’un des emblèmes de ce génocide, a également servi à chauffer les esprits allant jusqu’à designer les cibles à éliminer. Et comment expliquer que rien ne fut entrepris à l’époque pour brouiller les programmes cette voix de l’extermination, pour la faire taire ?

Au Burundi, après la destruction des médias libres, l’assassinat des journalistes, l’intimidation et le harcèlement des médias internationaux, la répression se fait désormais à huis clos. Outre ce huis clos, la propagande haineuse est véhiculée publiquement par les plus hautes autorités de l’Etat et du parti au pouvoir. Une propagande relayée à travers les réseaux sociaux. Injures, intimidations et parfois même appels au meurtre sont en effet diffusés quotidiennement sur Twitter et Facebook et ce, depuis plusieurs mois, à travers des comptes et pages téléguidés par Bujumbura.

Que faire ? Tout mettre en œuvre pour briser le huis clos actuel, engager des poursuites contre les responsables politiques qui continuent de diffuser des messages de haine, interdire les sites internet de propagande haineuse sponsorisés par Bujumbura et domiciliés en Europe. Important également de concevoir une puissante stratégie de communication visant à déconstruire le discours de haine et divisionniste du régime. La production d’un certain nombre d’outils de communication et de messages pourrait servir à cet effet (programmes radiophoniques, messages et sketchs diffusables via le net et les réseaux sociaux, clips musicaux...)

Leçon numéro dix : lutter contre le négationnisme

Le génocide contre les Tutsi du Rwanda est advenu en direct, en prime time, à l’heure de grande écoute sur toutes les télévisions du monde ; au vu et au su de tous. Ce crime absolu aussitôt achevé, des esprits malins se sont tout de suite évertués à nier sa réalité, sa véracité. Que s’est-il passé au Rwanda ? Le discours négationniste répond : le génocide n’a pas eu lieu.

Au Burundi, le pouvoir s’évertue à nier les crimes commis affirmant avec un malin plaisir que le génocide n’aura pas lieu. Et s’il advenait que ce crime soit commis, affirment toujours les autorités burundaises, il ne serait alors que l’œuvre des victimes elles-mêmes ou encore un complot ourdi tantôt par la Belgique, tantôt par le Rwanda. Ce discours officiel qui relève du registre de la perversité, constitue en soi un autre signe avant-coureur qui rappelle l’extrême gravité de la situation au Burundi, la négation des crimes commis faisant toujours partie du projet génocidaire. Le négationnisme est constitutif de tous les processus génocidaires. Il s’agit pour le négationniste de banaliser, relativiser, nier les faits, charger, accuser les victimes, disqualifier leur parole : leur parole ne peut être que rumeur, manipulation et mensonge. Il s’agit de retourner l’accusation et de déréaliser le génocide, de le rejeter dans le domaine de l’affabulation.

Leçon numéro onze : maintenir sous surveillance internationale le Burundi

Face aux processus génocidaires, l’expérience du Rwanda et d’autres génocides, nous apprend qu’il y a cinq erreurs à ne pas commettre :
- 1) la neutralité : renvoyer dos à dos victimes et bourreaux, le discours "appelant à la retenue toutes les parties" et tout le blablabla classique sur le dialogue, c’est en définitive prendre position pour les bourreaux ;
- 2) « l’engagment strategy » : les mesures de prévention directe d’ordre politico-diplomatique classiques (intervention directe du Secrétaire général de l’ONU, missions de bons offices, appels internationaux, ateliers de résolution des conflits...) constituent dans les cas de processus génocidaires une perte de temps et plus grave de vies humaines. On ne raisonne pas un régime aux intentions génocidaires, on l’isole, on le combat ;
- 3) l’aveuglement ou le syndrome Maurice Rossel : on voit venir l’indicible et on refuse de voir. Refus d’accepter l’éventualité de la survenue de nouveau sur la scène de l’histoire de l’impensable parfois malgré l’évidence des signes précurseurs et les effroyables déclarations d’intention qui ne trompent pas. Cet aveuglement vaut parfois complicité au regard de l’histoire ;
- 4) la proximité avec les tueurs : qui côtoie ou soutient un régime aux intentions génocidaires, se salit les mains d’une manière indélébile et finit par être contaminé par les arguments des tueurs ;
- 5) La géopolitique du sang : aucune raison géopolitique ou économique ne saurait justifier le soutien ouvert ou camouflé d’un régime aux intentions exterminatrices.

S’il existe des aspects universels transversaux à tous les processus génocidaires, chaque génocide avance toujours masqué avec des aspects inédits. Le génocide des Tutsis du Burundi n’empruntera peut-être pas la voie d’une œuvre communautaire populaire comme au Rwanda. Il prendra peut-être un autre cheminement : celui de l’extermination au compte goutte étalée sur une plus longue temporalité. Il n’y aura peut-être pas de grosses flaques de sang éclaboussant nos petits écrans à l’heure du 20 heures. Nos salons ne seront, peut-être pas, envahis, entre l’apéro et le dessert, par l’odeur nauséabond de montagnes de cadavres venues de là-bas. Le génocide des Tutsis du Burundi et l’élimination des démocrates Hutus ne seront peut-être pas retransmis en live time. Les Burundais mourront, continueront de mourir, peut-être, au compte goutte, en silence, sans images. Car la mécanique infernale est déjà enclenchée, et la seule incertitude est de savoir jusqu’où iront les porteurs de ce projet monstrueux, s’ils ne rencontrent pas sur leur route aucune résistance.

Le génocide des Tutsis du Rwanda aurait pu être évité. La communauté internationale savait et avait les moyens d’empêcher la commission de ce crime mais, hélas, elle n’en avait nullement la volonté. Le monde a trahi et abandonné les victimes du génocide au Rwanda. Que le monde n’abandonne pas les victimes déjà désignées du Burundi.

David Gakunzi

Des extraits de ce texte ont été présentés au Sénat belge en date du 21 novembre 2016, lors d’une journée de réflexion consacrée au Burundi.

Source : http://www.parisglobalforum.org/

 
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