mardi, 17 octobre 2017
 

« Une dictature féroce, broyeuse de vies et de destins est en train de s’installer au Burundi »

Essayiste d’origine Burundaise, président du Paris Global Forum, David Gakunzi revient sur les raisons du soulèvement, au Burundi, contre la candidature du président Pierre Nkurunziza à un troisième mandat.

Depuis bientôt trois semaines, Pierre Nkurunziza répond par une répression sanglante aux manifestants qui contestent sa candidature à un troisième mandat en vue de l’élection présidentielle du 26 juin prochain. Quelle est la nature de ce régime ?

David Gakunzi. C’est un régime issu des urnes mais paradoxalement caractérisé par le recours à la violence comme mode de gouvernance : opposants pourchassés et enlevés, journalistes menacés de mort, militants des droits de l’homme brutalisés et jetés aux cachots. La vie politique demeure profondément marquée par l’arbitraire. La vérité est qu’une dictature féroce, broyeuse de vies et de destins est en train de s’installer progressivement au Burundi. Par la volonté d’un homme, d’un seul homme, le président sortant, se rêvant en monarque absolu raturant à sa convenance la constitution. Ce personnage enfermé dans un univers mental clos, puéril, est célèbre pour son esprit tourné vers le ciel. Est-ce donc du ciel que lui serait venu ce trouble du jugement lui enjoignant de rempiler à tout prix pour un troisième mandat, violant du coup l’accord de paix d’Arusha et la constitution qui limitent à deux le nombre des mandats présidentiels ? Son programme est cependant loin d’être mystique. Il est même très prosaïque : rester au pouvoir ! Demeurer au pouvoir, coûte que coûte ! Et qu’importe que la terre du Burundi perde sa verdure et devienne rouge-sang !

Des opposants accusent le régime d’avoir armé des milices. Est-ce le cas ?

David Gakunzi. Des armes circulent au Burundi à travers des circuits illégaux depuis déjà quelques années. Combien de stocks d’armes débarqués sans être immatriculés comme l’exige la loi ont disparu dans la nature ? Quant aux Imbonerakure, ils sont manifestement armés et certains ne s’en cachent d’ailleurs pas. Cette réalité est assez inquiétante : qu’on se souvienne des milices Interahamwe et de leurs méfaits au Rwanda voisin.

Les accusations de corruption du clan au pouvoir attisent la colère. Est-il vrai que la corruption a pris des proportions massives et systématiques ?

David Gakunzi. L’Olucome, un groupe de lutte contre la corruption, a dénombré ces dernières années de nombreux actes de corruption et de détournement de fonds publics. L’un des dirigeants de cette organisation, Ernest Manirumva, a d’ailleurs été assassiné parce que ses enquêtes dérangeaient des gens haut placés. Cette corruption se traduit par l’émergence de fortunes insolentes et ostentatoires côtoyant une misère violente. Chaque jour des immeubles clinquants sortent de terre à Bujumbura alors que la majorité des Burundais n’a pas accès à deux repas par jour.

La crise actuelle est-elle de nature à faire vaciller la fragile paix née des accords d’Arusha ?

David Gakunzi. La décision du président Nkurunziza de se représenter pour un troisième mandat est une violation sans appel des accords d’Arusha. Je dirais même que cet acte constitue une insulte à la mémoire de Nelson Mandela et de Julius Nyerere, deux personnalités hautement respectées en Afrique et dans le monde, maîtres d’œuvres de ces accords de paix. Cette décision de Nkurunziza sape les fondements de la paix et ouvre une période d’incertitude. Que reste-t-il de la démocratie quand les textes fondateurs sont ainsi piétinés ? Que reste-t-il de la démocratie quand elle triche avec ses propres principes ? Que reste-t-il de la démocratie quand elle est détournée, caricaturée, méprisée ? Peu de chose en vérité : il n’en reste plus que l’apparat et l’apparence.

L’afflux de réfugiés burundais vers le Rwanda ou vers le Sud-Kivu peut-il avoir un effet destabilisateur dans une région des Grands Lacs déjà déchirée par les violences ?

David Gakunzi. Au regard de l’histoire récente, on peut affirmer que l’insécurité au Burundi a toujours eu des répercussions au Rwanda et dans les Kivu, et vice-versa. Nous sommes devant une situation potentiellement explosive aux conséquences imprévisibles.

Depuis la chute de Blaise Compaoré, des mouvements de contestation se développent partout sur le continent, lorsque des chefs d’Etats tentent de se maintenir au pouvoir en trafiquant les constitutions. Est-ce une lame de fond, traduisant des aspirations démocratiques propres à bousculer les régimes autoritaires ?

David Gakunzi. Le vent parti de Dakar, avec le mouvement « Y’en a marre », ensuite relayé par le « Balai citoyen » au Burkina Faso ne s’arrêtera pas à Bujumbura. C’est que ni à Dakar, ni à Ouagadougou hier, ni à Bujumbura aujourd’hui, ni demain ailleurs, il n’existe de peuple aspirant à la tyrannie. La démocratie demeure cette irrésistible aspiration universelle. Irrésistible car elle fait partie désormais de la culture populaire. Mais restons vigilants : que l’élan démocratique citoyen actuel de Bujumbura soit brisé dans la violence, en toute impunité, et tous les aspirants au pouvoir sans limites, tous les tyrans d’un autre âge, se croiront tout autorisé : bastonner leurs peuples, arrêter les opposants, faire taire les journalistes, tripatouiller les constitutions... Resurgiront alors en grande pompe sur la scène de l’histoire politique africaine tous les Bokassa, tous les Idi Amin, tous les Mobutu avec leurs délires de grandeur sans bornes. Le combat des démocrates burundais nous engage donc tous aujourd’hui.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ROSA MOUSSAOUI

Source : http://www.humanite.fr

 
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