samedi, 23 septembre 2017
 

1890 - 2011 : L’Eglise catholique au Cameroun - Histoire d’une interminable homélie pour la paix des forts*

Il y a quelques semaines, la presse se faisait l’écho d’une Lettre pastorale des évêques du Cameroun à l’occasion de l’élection présidentielle de 2011. Dans cette position officielle de l’église, celle-ci a fait un certain nombre de recommandations aux différentes strates sociopolitiques camerounaises (autorités, hommes politiques, fidèles, médias, citoyens, etc.). A travers une évocation de ses prises de positions antérieures sur les faits de société (corruption, tribalisme, opposition au mariage homosexuel et à l’avortement, etc.) et les affaires liées à la fois à l’existence et à la vie de l’Etat du Cameroun (indépendance en 1959, dissolution de l’UPC en 1955, élections, etc.), elle a surtout voulu démontrer qu’elle a toujours été en faveur d’un Cameroun stable et paisible. C’est ainsi qu’elle a particulièrement martelé la nécessité pour la population camerounaise d’aller voter et a réprouvé d’avance toute ingérence étrangère dans les affaires internes du Cameroun.

Cette sortie de l’église nous a poussé à examiner plus en profondeur non seulement cette Lettre pastorale des évêques, mais aussi l’historiographie de cette communication épistolaire que privilégie l’église catholique au Cameroun comme l’un des moyens de communiquer non seulement avec ses ouailles mais aussi avec l’ensemble des citoyens sur les faits majeurs de notre pays.

Refonte électorale et droit de vote

En tant que prétexte utilisé pour s’adresser aux Camerounais en cette année électorale, la déclaration des évêques met un point d’honneur à la "mission de l’Eglise, Mère et Educatrice" et déclare :

"Nous lançons de ce fait un vibrant appel à toutes celles et à tous ceux qui sont en âge de voter pour qu’ils s’inscrivent sur les listes électorales (....) Chaque bulletin de vote est une pierre apportée à l’édification du bien-être de tous. S’abstenir de voter nuit à la vie de la Nation ; empêcher de voter est une atteinte grave au droit du citoyen. Dans une démocratie, le choix des dirigeants se fait par le vote. Le vote est un droit et un devoir de tout citoyen. Voter, c’est prendre activement part à la vie publique de son pays et à sa construction."

Un discours qui ne surprend pas de la part de l’église catholique. Elle avait déjà appelé à des participations massives tant sous le parti unique d’Ahidjo (UNC) que sous les candidatures multiples dans le parti unique de Biya (RDPC) en 1988. On n’en serait pas resté là si l’église elle-même n’avait pas émis des doutes sérieux sur la capacité des processus électoraux au Cameroun à garantir cette participation citoyenne à la marche de la nation.

En effet, entre 2003 et 2006, l’église a réclamé une refonte totale du processus électoral au Cameroun ainsi que l’amendement de la loi électorale, le rabaissement de l’âge du vote à 18 ans, etc. Elle n’a été entendue sur aucune de ces revendications. Depuis le retour du multipartisme, l’Eglise n’a cessé de dénoncer les fraudes électorales massives et les déficits de transparence dans l’organisation des scrutins au Cameroun. C’est peut-être dans cette optique qu’elle décida en 2004 de mettre sur pied une commission parallèle pour surveiller le vote des citoyens. Cette instance dénonça les irrégularités et avoua implicitement son incapacité à contrôler la redoutable machine de fraude du pouvoir. Au regard d’un tel constat, on pouvait espérer que l’église allait revoir son discours et comprendre que le problème n’est pas le respect par les Camerounais de leur devoir et droit de vote, mais les conditions et la qualité de l’offre politique.

Malheureusement, l’église se contente d’inviter depuis cinquante ans les Camerounais à se rendre aux urnes dans des situations d’absence de concurrence ou de pseudo-concurrence et vient par la suite crier à la fraude sans véritablement inciter ses ouailles à se pencher sur les véritables problèmes en amont et sur les stratégies à adopter pour exiger une révision des règles du jeu afin de garantir le droit à l’espérance des plus faibles.

Il faut donc convenir que l’argument du "devoir de voter" n’est plus suffisant lorsqu’il apparait clairement que tous les mécanismes sont mis en place pour que cela se limite à un rituel sans lien réel ni avec les aspirations de l’électeur, ni avec l’urgence du changement de leadership qu’imposent les enjeux nationaux. L’église devrait beaucoup plus sensibiliser les fidèles sur les enseignements et le bilan tirés de son propre observatoire des élections, sur les aptitudes de celui-ci à garantir la protection du choix de ses ouailles. Car, l’élection est un acte par lequel le citoyen exprime son attachement à des valeurs (justice, liberté, équité, etc.) mais aussi sa volonté de les voir être respectées. De ce point de vue, être systématiquement empêché par moult stratagèmes ou arguties juridiques et parfois par la violence et l’intimidation de choisir librement ses dirigeants et les priorités socio-politiques et économiques comme c’est le cas des Camerounais depuis la période coloniale doit amener l’église à dire clairement quelle est sa position et démontrer comment ses appels à aller voter participent de la réalisation de cet idéal depuis plus de cinquante ans. Le cas échéant, nous sommes obligés de partager avec l’église cette pensée de H.D Thoreau sur le vote dans La Désobéissance civile :

"Tout vote est une sorte de jeu, comme les échecs ou le trictrac, avec en plus une légère nuance morale où le bien et le mal sont l’enjeu ; (...) Même voter pour ce qui est juste, ce n’est rien faire pour la justice. Cela revient à exprimer mollement votre désir qu’elle l’emporte. Un sage n’abandonne pas la justice aux caprices du hasard ; il ne souhaite pas non plus qu’elle l’emporte par le pouvoir d’une majorité."

Restant cohérente dans son incohérence, l’église s’est empressée de rejoindre ELECAM sans expliquer ni requérir l’avis de ses fidèles sur sa participation à une telle institution. La vérité est que l’Eglise prend même le contre-pied de l’une de ses exigences contenue dans la Lettre pastorale de 2011où elle exige :

"Que, pour Elections Cameroon (Elecam), la moitié de ses membres soient issus de la moitié civile et que son engagement soit sans faille pour le bon déroulement du processus électoral "

En fait, l’implication politique, à travers le vote par exemple, que n’a cessé de prôner l’église comme une obligation biblique n’a jamais été qu’un alibi pour consolider l’ordre dominant et assurer la pérennité de la solidité de ses bonnes relations avec le pouvoir. Depuis cinquante ans que ce type de vote est effectué dans un système politique et institutionnel hermétiquement fermé aux réformes, à l’alternance, au rééquilibrage des forces, aucun changement n’a été observé. Si oui, comme dirait F. Eboussi Boulaga, un immobilisme agité. Voilà le type d’options que nous propose l’église.

Défense du statu quo et réprobation des combats pour la justice

Pour ne pas évoquer des cas lointains où l’église a tourné le dos à la justice pour exiger vaille-que-vaille le respect de la loi indépendamment de la légitimité de cette dernière et constater comment l’église garde assez souvent une sourde oreille aux souffrances des petites gens, nous allons évoquer un événement qui remonte à 2005-2006. Une jeune association estudiantine qui déplore le délabrement des infrastructures universitaires, la mauvaise et l’inadéquation de la formation universitaire par rapport aux enjeux nationaux, le manque de libertés en milieu universitaire, la marchandisation des enseignements et le non-respect par les autorités gouvernementales et universitaires de plusieurs lois, décide pour la circonstance de se rendre à la Conférence épiscopale pour lancer une grève de la faim. La naïveté les laissant croire que l’Eglise était solidaire des combats pour la justice et du coté des faibles. A leur grande surprise, Mgr Victor Tonyé Bakot sommera ce petit groupe d’étudiants de quitter les locaux de la conférence épiscopale sans même chercher à les rencontrer ni les écouter. Il ne s’arrêtera d’ailleurs pas là, il demandera à la police de venir vérifier que les lieux ont été débarqués. Une attitude incroyable et inattendue. Les étudiants rentreront à l’Université où ils poursuivront la grève avec un bilan connu de tous, c’est -à- dire quatre morts dont deux reconnus par l’Etat , une violente répression policière, administrative et judiciaire. Dans la foulée, des centaines d’étudiants furent écartés de l’Université de Yaoundé I parce qu’il fallait empêcher aux meneurs de grève de s’inscrire en doctorat, tandis que 18 autres étudiants membres de l’Association pour la Défense des droits des Etudiants du Cameroun (ADDEC) furent torturés au SED avant d’être condamnés à des peines de sursis allant jusqu’à 5 ans.

Au cours de ces multiples persécutions, des avocats furent indignés au point qu’une dizaine de leurs collègues décida de défendre gratuitement les étudiants. Une indignation qui ne fut malheureusement pas le lot de l’église. Un père français qui se prit de compassion pour les souffrances qu’enduraient les étudiants pendant plusieurs mois reçut l’ordre de la part de l’archevêque de Yaoundé, de cesser toute fréquentation avec le leader de l’Association, Mouafo Djontu. Voilà brièvement l’apport de l’Eglise lors de cette crise. Cet exemple n’est qu’un échantillon parmi des dizaines d’autres, où les actes posés par l’église mettent à mal le discours émancipateur et humaniste que prônait le Christ. S’agit-il d’un problème de moyens ou de volonté ?

Moyens institutionnels et matériels non utilisés pour la promotion de la justice et la protection des faibles

A l’observation, le potentiel réformateur et libérateur de l’église reste immense. Tant au niveau symbolique que matériel et institutionnel.

Sur le plan symbolique, l’épopée du Christ reste une geste mémorable d’un dévouement sans fin pour la cause des gens humbles, de la justice, de l’amour et de l’égalité. Les versets bibliques qui énoncent les rapports difficiles entre le Christ et les pouvoirs malfaisants ne sont plus à rappeler au clergé. Mais celui-ci choisit de détourner son regard de ces illustrations et se complait dans le compagnonnage avec les dominants pour comploter contre le peuple.

Sans évoquer les combats menés par la théologie de la libération en Amérique latine, contentons-nous ici de citer les chiffres qui témoignent à suffisance qu’hors l’Etat camerounais, l’église catholique est la deuxième institution dotée des moyens institutionnels et humains pouvant véritablement infléchir les choses en faveur des plus faibles et des opprimés. Présente sur toute l’étendue du territoire national, elle compte, selon le site de la présidence de la République, 5 millions de croyants catholiques sur une population de 17 millions. On y dénombre par ailleurs en son sein un puissant réseau de 24 diocèses, 808 paroisses, 30 évêques, 01 Administrateur Apostolique, 1 151 prêtres diocésains, 581 religieux prêtres, 312 frères, 2 155 religieuses, 19 597 catéchistes. Que ne peut-on pas faire pour la justice avec une telle armée ?

En plus des diverses connections internationales, elle possède 349 écoles maternelles, 1005 écoles primaires, 150 collèges et instituts supérieurs, une Université (l’Université Catholique d’Afrique Centrale, située à Yaoundé), 23 hôpitaux, 228 centres de santé, 10 colonies de lépreux,12 orphelinats, et 45 centres de consultations. Ces institutions et ressources humaines, qui jouissent d’un niveau élevé de légitimité aux yeux du peuple, ont jusqu’ici été essentiellement mises à contribution pour mobiliser la jeunesse à s’inscrire au parti unique et assez souvent pour décourager celle-ci à opter pour des changements profonds de la société en encourageant le statu quo.

Indéfectible soutien aux forts et incitation des pauvres à des compromis et compromissions

A maintes reprises, l’église n’a pas pu anticiper sur les aspirations de ses ouailles. En témoignent les lettres pastorales de 88 se félicitant des réformes à pas de tortue introduites dans le système de candidatures multiples à l’intérieur du parti unique où elle sommait pratiquement ses fidèles d’aller aux urnes dans un match truqué et dans le cadre d’un régime répressif. Elle sera désavouée deux ans plus tard par l’option résolument démocratique prise par ses ouailles. Ce fut déjà le cas en 1956. Elle fit alors le choix de soutenir activement le colon - comme elle le traduisait déjà clairement dans les actes depuis plusieurs années — en s’opposant à l’indépendance du Cameroun ainsi qu’aux hommes et institutions qui incarnaient cette aspiration.

En 2011, elle reste résolument dans cette logique qui la guide depuis plus d’un siècle au Cameroun. A travers des homélies sur la paix et l’unité nationale, elle persiste manifestement à induire ses propres fidèles en erreur en tentant d’anesthésier les aspirations de liberté, justice et prospérité pour les enrégimenter dans un système politique illégitime et structurellement inégalitaire, injuste et malfaisant. Elle recourt à cet effet à des discours particulièrement émasculatoires du type "tout pouvoir vient de Dieu" et "les fidèles doivent respecter l’autorité," etc.

La collusion d’intérêts entre l’église et les dirigeants au Cameroun n’est plus à démontrer. De nombreux intellectuels (Bayart, Mbembe, Gifford, etc) ont largement montré que l’église dans ses rapports incestueux avec les pouvoirs autoritaires au Cameroun demeure un vestige de la colonisation et de l’impérialisme. Les apparents désaccords ci-et là avec les différents pouvoirs en place n’ont jamais été que sur la forme. Car, quant au fond, c’est un pouvoir dont l’église soutint la naissance de toutes ses prières, institutions et connections nationales ou internationales.

En fait, comme le dit Noam Chomsky dans La Doctrine des bonnes intentions : "Pour les puissants, les seuls crimes sont ceux que les autres commettent". L’église étant allié aux puissants, elle est aveugle aux crimes que commettent les forts. Elle s’applique même à les camoufler au peuple ou à tout le moins les faire apparaître sous leur version la moins agressive et insupportable. Elle ne s’arrête pas cependant là. Elle veille aussi à ce que les faibles ne soient pas suffisamment conscients de leur capacité à exiger justice de leur vivant. De ce point de vue, les seuls crimes qu’il faut dérouter, c’est que les faibles se révoltent contre les forts. C’est un crime qu’il faut éviter et ne pas susciter. Un péché plus abominable que tout autre. Du reste, il s’agit d’une stratégie bien huilée consistant à décourager des conclusions radicales sur la situation du pays, à encourager les compromis proches de la compromission et après se plaindre d’avoir été entourloupé par le diable alors même que la Bible recommande d’éviter le péché, de le fuir.

"résistez au diable, et il fuira loin de vous". Jacques 4:7 et "Votre adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, cherchant qui il dévorera. Résistez-lui avec une foi ferme, sachant que les mêmes souffrances sont imposées à vos frères dans le monde."1 Pierre 4:7/8

Cette attitude a souvent laissé beaucoup d’observateurs perplexes. Alors qu’on croyait le peuple camerounais réveillé durant les années de braise et décidé à prendre son destin en mains en revendiquant la tenue d’une conférence nationale souveraine, c’est l’église qui infiltra puis persuada les leaders à accepter la Tripartite. Celle-ci se révéla une véritable escroquerie et un vrai complot contre le peuple. L’église tenta peu après de critiquer les résultats de cette instance et le déficit de volonté du régime de concéder à la population le moindre de ses souhaits. Mais était-elle destinée à un meilleur sort dès le départ au regard des forces en présence et du traditionnel mépris du régime à l’égard de son peuple ? De toutes les façons, l’église s’épargna cet effort de réflexion à ses ouailles en les incitant à foncer tête baissée vers une négociation qui n’en était pas une.

Rhétorique contre l’ingérence étrangère

Dans la Lettre pastorale, le clergé catholique en brodant sur la rhétorique anti-ingérence étrangère, affirme ceci :

"Le Cameroun sera ce que nous en aurons fait, si nous ne cédons pas à l’effet de mode en l’exposant aux ingérences extérieures. " "A la communauté-internationale- un grand respect de la souveraineté de l’Etat du Cameroun et une neutralité totale dans son processus électoral."

A qui fera-t-on oublié que c’est cette même église qui fut le bras droit d’un pouvoir colonial que nous n’avions pas invité, mais qui s’imposa à nous par l’épée, le glaive et la bible. Un pouvoir étranger en somme. C’eût été aujourd’hui qu’on aurait été en droit de crier à l’ingérence de la communauté internationale. Le pouvoir colonial et l’Eglise catholique n’étaient peut-être pas systématiquement d’accord en tous points sur les tactiques à utiliser pour assujettir les indigènes.

Remarquons cependant que l’idéal de justice, d’amour, de fraternité et d’égalité qu’elle défend ne l’empêcha pas de s’opposer énergiquement à l’Union des populations du Cameroun (UPC) qui représentait les aspirations d’unification, d’indépendance et de refus de la tutelle étrangère de la majorité des Camerounais pour lui imposer un dirigeant étranger. On se souviendra notamment que pendant longtemps, le représentant du Cameroun à la métropole fut Louis Paul Aujoulat (un prêtre catholique français) qui prétendait officiellement parler en lieu et place des Camerounais et défendre leurs intérêts. Cette incongruité ne déplut pas à l’église. Elle ne jugea non plus qu’il s’agissait là d’une mise sous tutelle.

Lorsque le président Biya se proclama "meilleur élève de Mitterand" un président étranger, l’église ne trouva pas que cette obséquiosité trop voyante et revendiquée mettait à mal la souveraineté du peuple et de l’Etat camerounais. Si tant est qu’il en a jamais bénéficié d’une. Le fait que des gens qui combattirent le principe de l’indépendance reçurent « l’indépendance » du pays des mains de l’étranger sous les conditions dont beaucoup de termes aujourd’hui restent inconnus au peuple ne permit pas à l’église de critiquer cette forme « d’indépendance » sous contrôle qui consacrait la France comme premier partenaire militaire du Cameroun avec le droit d’intervenir militairement à tout moment dans un pays indépendant. En fait, ce qui a toujours préoccupé l’église catholique au Cameroun c’est la préservation de ses intérêts propres qui ne sont pas nécessairement ceux de ses ouailles.

Revendications catégorielles et "dissensions autour du partage du gâteau ecclésial"

En dépit des antagonismes ethno-régionaux (évêques anglophones et francophones d’une part et les ressentiments factices , fabriquées et entretenues Bami-Beti d’autre part) qui minent l’église au Cameroun et peuvent raisonnablement expliquer l’incapacité de l’église catholique à adopter une position unifiée contre l’autoritarisme au Cameroun, il y a surtout le désir sourd de cette église de protéger ses intérêts catégoriels (subventions à ses institutions, élargissement de l’influence du christianisme dans le nord du pays, etc.) au détriment d’une analyse structurelle du mal qui mine le pays. Vu sous cet angle, il apparait clairement que les agitations circonstanciées du clergé sont plutôt des démarches visant à accroître sa position de pouvoir et à accéder au "partage du gâteau ecclésiastique national" au détriment de la justice et du bien-être de ses ouailles. L’église resta perpétuellement sourde et aveugle aux violentes arrestations politiques, aux tortures, à la censure, à la suppression de toutes les formes de libertés par les régimes Ahidjo et Biya, même lorsque les membres de son clergé étaient attaqués, arrêtés, emprisonnés ou tués.

D’ailleurs l’historiographie des lettres pastorales de cette église depuis les années 50 a tout le temps oscillé entre les revendications alimentaires, voire ethnocentriques quelques fois tribales d’une part et d’autre part une soif latente de collaboration avec un système politique illégitime et globalement malfaisant sans volonté de s’attaquer au fond du problème. Dans la position actuelle de l’église telle que publiée par les médias, elle y rappelle la lointaine tradition de ses prises de position sur les enjeux socio-politiques au Cameroun. Force est cependant de noter qu’elle omet, pour l’essentiel, de citer la teneur de ses lettres pastorales qui étaient ouvertement opposées aux intérêts du peuple camerounais. Par mauvaise foi ? Toujours est-il que la lettre épiscopale d’avril 1955 par exemple accompagna le pouvoir colonial dans sa répression de l’UPC en condamnant fermement les leaders de cette organisation et en stigmatisant certains de ses membres.

En dehors des crises de 1968, lorsque l’Etat tenta de nationaliser les écoles catholiques, ou celle de 1989 lorsque le nouveau pouvoir réduisit les subventions aux écoles catholiques, les occasions où l’église s’était opposée au pouvoir sont plutôt rares. Il faudra noter que ces clashs ne portaient pas sur le principe de la souveraineté des Camerounais de disposer d’un régime librement consenti et de concevoir leurs priorités socio-politiques et économiques selon leurs propres aspirations. Les revendications de l’église portaient plutôt sur des questions financières, sur la crainte de voir son pouvoir sur le peuple s’amincir. L’église n’avait jamais remis en cause le principe colonial qui reposait sur une domination de race, et donc de l’inégalité entre les créatures de Dieu. Ci et là, elle protesta mollement contre le travail forcé institué par les colons. Difficile tout de même de ne pas voir le travail forcé dans les différents travaux que l’Eglise infligea à ses ouailles pour se bâtir.

Conclusion

Au demeurant, nous voulons dire à l’Eglise dans son ensemble et à l’Eglise catholique ceci :

1. La lutte contre l’ingérence étrangère est une bonne idée, mais dans un pays souverain. Dans le cas actuel, le Cameroun n’est pas souverain. Car le régime en place ne s’était guère battu pour cette souveraineté, il combattit plutôt son principe et sa revendication.

2. Comme le relève Samir Amin, l’élection n’est pas une panacée même lorsqu’elle se déroule dans les sociétés dites développées on voit bien comment elle se résume à un instrument de perpétuation de l’hégémonie et de sauvegarde des intérêts des puissants. Ce, indépendamment de la tendance qui l’emporte (gauche ou droite).

3. Le problème n’est pas de participer à un rituel électoral qui ne donne véritablement aucune marge de manœuvre à l’électorat. Les scrutins, dont le but est comme le dénonce Hilary Clinton, de satisfaire aux exigences de la communauté internationale et des bailleurs de fond, ne saurait être une manifestation de notre souveraineté ni un indicateur que notre société s’achemine résolument vers un Cameroun de paix, de prospérité et de justice.

4. Il est question de s’interroger sur ce dont l’élection est porteuse en temps que projet d’avenir et de critique du présent et du passé. Elle ne doit jamais se circonscrire à un rituel frauduleux de validation perpétuelle des autorités en poste alors que celles-ci n’ont pas de projet d’avenir ni de critique éclairée du présent.

5. Il se trouve malheureusement aussi que l’Eglise accompagna le projet de déni de souveraineté au Cameroun. Il est temps que l’église fasse son bilan depuis 1890 qu’elle s’est implantée au Cameroun, avant de tenter de se positionner comme donneuse de leçons ; un rôle qu’elle n’a ni la volonté ni la légitimité de jouer même si par ailleurs elle dispose d’importants moyens financiers, humains et matériels.

Au terme de ce double examen donc, il convient de dénoncer la tendance lourde de l’église catholique camerounaise à s’allier ouvertement ou tacitement aux forces dominantes au détriment des faibles et des opprimés. Sa dénonciation de l’ingérence étrangère ne signifie en rien que l’Eglise catholique la réprouve dans le fond. Elle participe simplement du renforcement du discours d’un système en rupture, au cœur d’une bataille stratégique de survie. Une forme de collusion objective, où ce qui est défendu au fond c’est la stabilité d’intérêts mercantiles, où l’on promeut une forme nationalisée d’une oppression funeste, et d’une exploitation tout au moins autant dévastatrice que cet impérialisme ou plutôt cette ingérence contre laquelle on met en garde. Au fond le problème c’est d’être celui qui tiendra le comptoir pour le maître. Enfin, en tant que citoyen, nous aimerions d’abord appeler l’Eglise à faire son autocritique et à demander pardon au peuple camerounais pour les graves préjudices qu’elle lui a causés et qu’elle continue de lui porter.

Précisons, toutefois, le but ici n’a pas été d’ignorer des positions individuelles courageuses de certains prélats catholiques (Ndongmo, Tumi, Verdzekov, Ela, etc.) en faveur de la justice, du droit à la vie, à la pluralité des opinions ou contre les fléaux tels que la corruption et le tribalisme ; ni non plus les contributions particulièrement conspiratrices Tonye Bakot. Car, individuellement, l’église a pu aborder les débats de fond sur notre société avec les sorts que l’on sait, mais elle n’a que très rarement adopté une position commune pour se ranger clairement du côté des victimes, des faibles, des opprimés.

par Alain Blaise Ngono

* Cet article a été inspirée par une contribution de Piet Konings intitulée « Church-State Relations in Cameroon’s Postcolony : The Case of the Roman Catholic Church », dont de nombreux éléments ont largement appuyé certaines des thèses défendues ici.

Source : http://alternative-revolutionnaire....

 
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