mercredi, 22 novembre 2017
 

Cameroun : « A quand l’ouverture de nos archives à nous ? »

Connu à l’international comme un éminent théoricien de la postcolonie, philosophe, Achille Mbembe est aussi Professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université Witwatersrand à Johannesburg en Afrique du Sud. En 1996, l’universitaire a publié aux éditions Karthala : « La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun (1920-1960) ». Journalducameroun.com l’a sollicité pour parler des années sombres de la France au Cameroun, après la reconnaissance faite par François Hollande à Yaoundé de la « répression » organisée « en pays Bamiléké » et de l’ouverture des archives françaises. Entretien dense, sans concessions, avec des propositions sur l’avenir.

Réhabilitation de Um Nyobè, Moumié, Abel Kingué, Ernest Ouandié, Osendé Afana, etc. l’universitaire camerounais donne son avis sur la perspective envisageable après les propos de François Hollande.

Journalducameroun : Le 3 Juillet dernier, François Hollande a effectué une visite d’État au Cameroun, une première pour un chef d’État français depuis 15 ans. Lors du toast prononcé au diner d’État offert au président Hollande, Paul Biya a déclaré : « L’actualité montre bien que nos relations sont empreintes de franchise, de pragmatisme et de réalisme ». La « franchise », il semble l’avoir manifesté en conférence de presse avec cette fameuse phrase sur la question de sa longévité au pouvoir : « Ne dure pas au pouvoir qui veut, mais dure qui peut ». Quelle lecture faites-vous de ce propos ?

Achille Mbembe : Ce sont des propos apparemment sentencieux, mais à la vérité sans intérêt, et surtout d’une affligeante banalité.

Ils sont du genre dont le chef de l’État camerounais est friand. On a en mémoire tous les autres, souvent tautologiques, à la limite du sens commun, et qui ne sont guère l’expression d’une pensée en mouvement et capable de s’interroger sur ses fondements – « le Cameroun c’est le Cameroun » et ainsi de suite.

C’est le genre de propos que ne peut se permettre que celui qui sait qu’il règne sur un peuple tout à fait avachi, qui a subi un épouvantable décervelage et une fantastique émasculation, et dont les ressorts moraux, voire psychiques, ont été profondément cassés.

De manière générale, un tel peuple et le pouvoir auquel il est assujetti, ne savent se donner en spectacle au monde que sous le signe de la mascarade et du travestissement. Tel est malheureusement notre cas, du moins pour le moment. Car, comme l’affirme l’adage, « il faut se méfier de l’eau qui dort ».

Journalducameroun : Cette visite d’État de quelques heures semble avoir surtout permis de briser un tabou lié à la responsabilité de la France dans le massacre de nationalistes. François Hollande a parlé d’une « répression en Sanaga Maritime, au pays bamiléké ».

Achille Mbembe : Il y eut, c’est vrai, une phase de répression organisée et dirigée spécifiquement contre l’Union des Populations du Cameroun (UPC) dès la naissance du mouvement nationaliste en avril 1948, au lendemain des graves émeutes de septembre 1945 à Douala.

Ces sanglantes émeutes au cours desquelles beaucoup de Camerounais furent tués par des colons armés et par des escadrons militaires français marquèrent un tournant décisif de notre histoire. Malheureusement, comme de bien d’autres événements tout aussi tragiques de notre passé commun, personne ne s’en souvient aujourd’hui, dans ce pays où l’amnésie est devenue une technique de contrôle et d’abrutissement des masses.

Sournoise au cours du gouvernorat de Soucadaux, la répression monta en puissance et se fit aussi brutale que cynique avec l’arrivée au pouvoir de Roland Pré en 1954. La France s’était résolue à briser le mouvement nationaliste par tous les moyens. Résultats de cette stratégie de la confrontation, de nouvelles émeutes eurent lieu en mai 1955. Elles touchèrent une très grande partie du Sud-Cameroun et en particulier le Wouri, la Sanaga Maritime et le pays bamiléké. Une fois de plus, du sang coula à flots.

C’est à la suite de ces événements que Ruben Um Nyobè prit le maquis. Il fut exécuté le 13 septembre 1958. Entretemps, Félix Moumié, Abel Kingué, Ernest Ouandié et d’autres prirent le chemin de l’exil, d’abord à Kumba au Cameroun occidental, ensuite à Khartoum au Soudan, au Caire en Égypte et ainsi de suite.

« Répression » est cependant un terme bien édulcoré qui ne reflète que partiellement les faits. Car fin 1955-début 1956, une véritable guerre fut entamée en Sanaga Maritime. La population civile fut regroupée dans des camps et des opérations militaires en bonne et due forme vinrent s’ajouter à ce que l’on appelait alors « la campagne psychologique ». Cette campagne militaire fut conduite par le Général Lamberton. Ses méthodes étaient calquées sur les expériences contre-insurrectionnelles menées auparavant au Vietnam et qui, bientôt, seront généralisées en Algérie.

Lorsque François Hollande évoque cette période de notre histoire sur le mode de l’euphémisme, il nous faut comprendre qu’il s’agit en réalité d’une guerre au cours de laquelle – et ce sont des choses dont les populations de l’ancienne Sanaga Maritime se souviennent toujours – des massacres furent perpétrés. La torture fut généralisée. Des centres de détention furent créés. Des unités paramilitaires et des « escadrons de la mort » aussi. Des milliers de personnes furent abattus, parfois sans sommation. La terreur prit parfois des aspects hallucinatoires. Qui ne se souvient de ces têtes de « maquisards » égorgées, placées aux carrefours des grandes avenues ou de simples bourgades dans le but de provoquer stupeur et effarement ?

Afin de cacher la véritable nature de cette guerre, le gouvernement français de l’époque lui colla le nom de « campagne de pacification », comme s’il s’agissait d’une simple opération de police. Quand, aujourd’hui, on parle de cette forme de terreur coloniale comme s’il s’agissait d’une simple « répression », on reste dans la logique du déni.

Journalducameroun : Des hommes politiques ont déjà commencé à réagir, indiquant qu’il y a eu des massacres dans d’autres régions du Cameroun. Vous avez travaillé sur le sujet. Que sait-on à ce jour de ces faits et de cette période ?

Achille Mbembe : Entre 1956 et 1959-1960, le théâtre privilégié de cette guerre fut le pays Bassa. Comme je viens de le suggérer, pendant cette période, la Sanaga Maritime fut littéralement en état de siège. Le couvre-feu fut instauré. La population civile fut internée dans des camps. Ses moindres mouvements furent contrôlés et l’implacable système du « laissez-passer » fut généralisé. Sur le plan historique, il n’y a aucun doute à ce sujet. L’ancienne Sanaga Maritime (qui à l’époque incluait l’actuel département du Nyong et Kellé) a payé un tribut considérable à la cause de l’indépendance. Une fois celle-ci obtenue, elle a fait l’objet d’un ostracisme à la fois économique et politique qui se poursuit d’ailleurs.

À partir des années 1960, la zone d’opération se déplaça vers l’Ouest, dans le terroir bamiléké où une espèce de « révolution des cadets sociaux » était en cours dans le cadre de chefferies en crise considérable de légitimité. L’indépendance venait d’être proclamée et ceux qui, hier en alliance avec Louis Aujoulat s’y étaient opposés furent appelés à en assumer la gestion. C’est cette mouvance d’origine aujoulatiste qui, pour l’essentiel, tient les rênes du pouvoir au Cameroun depuis 1960 et c’est la culture politique aujoulatiste qu’elle incarne qui aura profondément dominé l’imaginaire du pouvoir dans le Cameroun post-colonial.

L’aujoulatisme postcolonial, chapeauté par les dispositifs du néo-colonialisme que la France cherchait à consolider au lendemain de l’indépendance (les accords de défense en particulier), reprit à son compte le projet d’extirpation du nationalisme camerounais. Les quinze premières années du régime Ahidjo sont dominées par ce projet et les méthodes expérimentées en Sanaga Maritime s’étendent au pays bamiléké trois ou quatre degrés de terreur en plus. Des épisodes sanglants ont également lieu dans l’Est, à la frontière avec le Congo et du coté de Djoum où Osendé Afana et ses compagnons tentent d’ouvrir un front armé.

Bref, l’Algérie exceptée, la guerre néocoloniale franco-camerounaise en pays bamiléké est l’une des opérations les plus sanglantes menées par la France (en collaboration avec ses supplétifs locaux) en terre africaine au lendemain des indépendances. L’écrasement de l’insurrection nationaliste au Cameroun entre 1955 et 1958 et celui des tentatives de soulèvements révolutionnaires qui s’ensuivront une fois l’indépendance formellement proclamée (de 1960 à l’exécution d’Ernest Ouandié et ses compagnons) fait de notre pays le laboratoire privilégié où auront été expérimentés les techniques et dispositifs qui réguleront pendant près d’un demi-siècle les rapports entre la France et ses ex-colonies.

Journalducameroun : La disposition du président français à ouvrir les archives permettra-t-elle aux Camerounais de se réconcilier avec leur histoire ?

Achille Mbembe : Il n’y aura pas de réconciliation des Camerounais avec leur histoire tant que les figures de Ruben Um Nyobè, Félix Moumié, Abel Kingué, Ernest Ouandié et Osendé Afana en particulier n’ont pas été proprement réhabilités.

Je ne parle pas de ces réhabilitations à la sauvette dont nous avons l’habitude. Je parle de quelque chose d’éminemment radical et décisif, ouvert sur l’avenir, une autre proposition de vie commune.

Comment se fait-il que plus de cinquante ans après la décolonisation, aucun boulevard ni avenue, aucun musée, aucun lycée, aucun carrefour, aucun aéroport, aucun bout de ce vaste pays ne porte le nom de Ruben Um Nyobè, de Félix Moumié, d’Abel Kingué, d’Ernest Ouandié, d’Osendé Afana et de tant d’autres ?

Comment se fait-il que dans les manuels scolaires, l’on continue d’apprendre aux enfants que la lutte pour l’indépendance se ramenait à une banale entreprise criminelle ? Quand est-ce que les nouvelles générations liront-ils d’elles-mêmes, dans le texte, les Écrits sous maquis de Ruben Um Nyobè ou Le problème national camerounais - ouvrages parus dans les années 1980 et tout de suite censurés à l’époque par le régime actuel ?

Il est important que la France ouvre ses archives. Mais à quand l’ouverture de nos archives à nous, notamment celles de la Sécurité militaire ?

Et puisque nous y sommes, faut-il attendre que la France en prenne l’initiative pour que nous fassions enfin rentrer au Cameroun la dépouille d’Ahmadou Ahidjo ; pour que nous accordions enfin des funérailles nationales à tous ceux que je viens de mentionner et pour que le 13 septembre soit déclaré jour férié, en mémoire de tous les martyrs de notre peuple depuis les débuts de l’occupation coloniale ?

Ouvrir les archives françaises ne servira strictement à rien tant que nous ne nous serons pas engagés dans ce geste de reprise et de refondation qui consiste à inscrire dans une lignée ceux qui ont été immolés pour que ce pays puisse répondre de son nom propre devant le monde.

Journalducameroun : Paul Biya a indiqué dans son toast que la France « connait le prix fort que les Camerounais ont payé » pour l’indépendance.

Achille Mbembe : Le Président aura bientôt 83 ans. Quand aura-t-il le courage et l’honneteté de dire : « Le Cameroun connait le prix fort qu’il a dû payer pour son indépendance » ? Pourquoi doit-il créditer autrui de ce qui nous appartient en propre ? Jusqu’à quand accepterons-nous d’être gouvernés par des gens culturellement aliénés ? Lorsqu’un peuple laisse à un président étranger le soin de légiférer sur sa mémoire, alors on est dans un tout autre registre, celui de la capitulation.

Journalducameroun : Les médias publics camerounais saluent l’initiative d’ouvrir les archives…

Achille Mbembe : Pour la France, ouvrir les archives était le minimum. Cela ne coute rien. Les choses sérieuses ne pourront commencer que si les victimes des atrocités commises par la France dans notre pays trouvent enfin justice. Pour que justice soit faite, toute la clarté doit être faite sur l’exécution de Ruben Um Nyobè, Pierre Yém Mback et tous les autres ; sur l’assassinat de Félix Moumié et d’autres cas encore. Ouvrir les archives n’a de sens que si en fin de compte la justice est rendue.

Journalducameroun : Le 2 août 2014, en se rendant au sommet États-Unis-Afrique, Paul Biya eut à déclarer : « On a éradiqué les maquis, les mouvements révolutionnaires. On est venu à bout des ‘Villes Mortes’. Ce n’est pas le Boko Haram qui va dépasser le Cameroun ». Le régime actuel a-t-il intérêt au rétablissement total de la vérité ?

Achille Mbembe : Du régime actuel, il nous faut commencer à n’en parler qu’au passé. Il n’y a strictement plus rien à attendre de ce régime. Le temps est venu de passer à autre chose.

Journalducameroun : Cinquante ans après les indépendances, d’après vous, la France a-t-elle aujourd’hui des rapports décomplexés avec les pays d’Afrique francophone, ou se comporte-t-elle toujours comme une puissance tutrice ?

Achille Mbembe : La France est une puissance moyenne qui s’efforce de protéger comme elle le peut ce qui lui reste d’intérêts dans son ex-empire. Qui peut la blâmer ?

Pour le reste, c’est à nous de savoir quels sont les nôtres et comment les défendre intelligemment.

Je suis persuadé que lorsque les peuples africains se seront mis debout pour leur propre compte, la France n’aura guère de choix. Elle sera obligée de les respecter. Tant qu’ils sont prosternés, à genoux devant leurs propres satrapes, la France n’a aucune raison objective de les traiter différemment.

Source : http://www.journalducameroun.com

 
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