lundi, 23 octobre 2017
 

Cameroun : BIYA EST CUIT ! VOICI POURQUOI

Lorsque l’histoire du printemps camerounais sera écrite, il faudra sans doute la lire à l’envers. C’est-à-dire que là où en Tunisie un vendeur ambulant aura par son acte singulier commencé la levée des foules et poussé Ben Ali à la fuite, pour notre pays il faudra aller de manière décroissante, commencer certes avec le morose des rues de nos villes à nos appels ce février 2011, mais déboucher sur l’explosion populaire qui secoua notre pays le 23 février 2008. Le dernier acte de cette histoire qui fait tant grelotter Biya aujourd’hui, sera-t-il une révolution de palais dont le visage prend de plus en plus forme ? C’est en effet en 2008 que le tocsin des grandes ambitions aura commencé à sonner, et depuis lors Biya, le président du Cameroun, aura commencé une fuite en avant dont le premier acte aura été sa signature de l’article 53 de la constitution de notre pays qui donne une immunité totale au président de la république, l’installant, lui, dans une irresponsabilité absolue devant ses actes, dont les crimes graves, contre l’humanité, oui, qu’il venait juste de commettre.

La fuite en avant, dont la suggestion que Paul Biya qui n’a aucune réalisation positive a montrer en 29 ans de pouvoir devienne président du Cameroun pour 36 ans est l’exemple le plus criard, se manifeste de trois manières : d’abord, la triangulation de l’opposition ; ensuite la transformation en tactique guerrière de l’inertie dont durant toute sa carrière il a toujours fait une modalité administrative, et enfin le nationalisme tactique découvert au cœur de la crise ivoirienne qui a si passionné nos compatriotes. Ce que les tumultes de février 2008 avaient mis à nu, c’était autant le courage du peuple camerounais, que la violence des forces de l’ordre et du pouvoir qui les commande : le Bir au Cameroun tire avec des vraies balles sur des Camerounais, sans blague, alors que jamais depuis avril 1984 aucun Camerounais n’a utilisé en politique les tactiques violentes comme celles que nous voyons en Lybie ou ailleurs : prendre des fusils pour régler des contentieux, commettre des attentats, placer des bombes ici ou là, assassiner des politiciens, etc.

Le peuple camerounais est innocent, il faut toujours insister là dessus, et par rapport aux rebelles ivoiriens ou lybiens, les jeunes ‘casseurs’ et ‘vandales’ de New Bell sont des nourrissons de la violence. Les morts violentes commises dans notre pays lors des mouvements politiques sont donc toujours – les exceptions se comptent sur les doigts d’une seule main – le fait des forces de l’ordre. Mis devant les évidences publiques de ses actions criminelles, Biya se sera donc soudain rendu compte que les secousses de février 2008 auront dramatisé pour le monde entier ce qu’il fait en réalité depuis avril 1984 dans le dos de notre ronron collectif : casser, exiler, tuer. Qui peut demeurer président de son pays après avoir massacré aussi publiquement autant de jeunes innocents ? Et puis surtout, qui peut vraiment gagner des élections après un tel bain de sang ? Après la l’article 53 sur son immunité absolue, la triangulation de l’opposition qui s’est manifestée par le pacte avec John Fru Ndi alors que le RDPC détient la quasi-majorité des sièges à l’Assemblée nationale, et Biya la machine pour gagner ‘n’importe quelle élection à 1000%’, n’aura été qu’un pion visible d’une tactique que se sera donné par le tyran.

Si le printemps arabe a imposé à Biya la transformation de l’inertie en arme de combat, le conflit ivoirien lui a imposé, lui, le gbagboisme comme tactique de survie politique. C’est son troisième geste tactique. Mais d’abord l’inertie. Dans son analyse méthodique de l’inertie dans Propos sur l’inertie, Alain Didier Olinga se limite cependant à sa description comme mode de fonctionnement des administrations des grandes ambitions. Ce que le juriste ne décrit pas, et qui a lieu devant nous, est le déploiement de l’inertie comme arme de bataille politique. Voilà en effet une élection qui a lieu le 9 octobre 2011, mais que le tyran veut repousser, alors que lui et son administration ont eu sept (7 !) ans pour s’y attendre, et donc, pour s’y préparer ! Alors qu’à la différence du Congo, du Soudan ou de la Côte d’ivoire, notre pays est en paix et en paix, comme le martèle la CRTV ! Rien en effet de ce qui est mentionné aujourd’hui comme motif de repoussage de l’élection (même le ‘droit de vote à la diaspora’) n’aurait pu échapper à notre intelligence politique et administrative nationale en 2009, en 2007, ou même en 2005. Mais alors, rien. Pourquoi donc soudain penser aujourd’hui à repousser l’élection présidentielle ? Eh bien, parce que depuis février 2008, elle fait peur à Biya, qui a choisi tactiquement d’utiliser l’inertie comme arme de défense.

En Afrique, le maitre de l’inertie demeure cependant Laurent Gbagbo, lui qui a pu rester au pouvoir de 2005 à 2010, pendant cinq ans donc, sans mandat électif direct. Jamais ne s’est aussi clairement manifesté cette phrase qui veut que l’histoire a d’abord lieu comme tragédie, et se répète comme farce. Le gbagboisme de Biya nous fait éclater de rire, car Biya n’a pas la guerre qui servit d’argument à notre boulanger de cœur. Mais la forme la plus évidente de son gbagboisme est ce que j’appellerai son nationalisme tactique, parce que c’est l’utilisation paradoxale d’emblèmes nationaux à des fins anti-occidentales, par un des plus anciens laquais de l’occident. Qui parmi nous ne sait pas encore que Biya n’est qu’un homme de paille de Sarkozy n’est pas camerounais. Or que Sarkozy soit le seul président français à ne jamais venir à Yaoundé, semble réjouir le RDPC qui improvise un penalty de dernière minute, car selon Cameroon tribune ‘le Parti Communiste Chinois entretient des relations avec 600 autres formations et mouvements politiques dans 160 pays à travers le monde, dont le RDPC.’ Et le 27 juin 2011 ce RDPC communisant a signé une convention avec le Parti Communiste Chinois ! Vous avez bien lu : pas l’UPC-Mat-Kit, non ; ni d’ailleurs le Manidem, non ; ni le SDF, non : le RDPC, héritier du parti d’Ahidjo et d’Aujoulat, est devenu le partenaire de Mao tse Tung ! Ah, nous qui après la rocambolesque photo Obama-Biya où Chantal ferme les yeux (bèbèla !), redoutions la propagande que le RDPC aurait fait si jamais Biya avait été reçu à la Maison blanche : Obama est un nom camerounais, non ? Ergo, ses ancêtres sont des pur sang Ewondo, sinon même des Bulu de Mvomeka’a. ‘Obama, le cousin de Biya’. Or voilà, aujourd’hui, parce qu’il a lâché Biya, Obama devient soudain pour le RDPC le diable capitaliste – non, pire : comme Yannick Noah quand celui-ci perdait un match de tennis, Obama devient un Blanc !

Pourtant, on va faire comment : aucune de ces tactiques pour gagner du temps ne marche. A deux mois des élections présidentielles, les grandes ambitions en sont réduites à faire la politique de la terre brulée, et le tyran à devenir encore plus sanguinaire : il suffit d’un match de football perdu sur un penalty malheureux, voilà encore ses forces de l’ordre qui tirent sur des supporters des Lions domptés avec des vraies balles, descendant quatre dont le jeune Serge Alain Youmbi ; les leaders de l’opposition sont kidnappés, assignés à résidence surveillée, leurs campagnes électorales sont rendues impossibles parce que leurs conférences sont interdites, même quand elles ont lieu dans une église ; la présentation de leur programme en librairie est suspendue ; même des festivals de film sont interdits ; dans le même temps, les têtes qui se signalent dans le RDPC sont piétinées – ici l’arme d’autodestruction massive des grandes ambitions qu’est l’opération ‘Epervier’ est activée à souhait comme depuis toujours. Le pire se prépare, comme l’indique la réunion à Etoudi du Conseil national de sécurité (CNS) le 14 juillet, l’intensification des écoutes téléphoniques, le contrôle policier d’internet, la censure des propos sur Rfi du ministre français de Raincourt qui indexait le Cameroun, etc. La tyrannie ne se cache plus. Le résultat ? A la place du théâtre vif d’une campagne électorale qui se caractérise partout par des débats chauds, par des mouvements de foule, des meetings ici et là, nous avons au Cameroun une campagne froide – comme on dit guerre froide – parce que le tyran a peur de l’élection que son régime nous dit pourtant qu’il est certain de gagner à 1000%. Parce qu’il ne peut arrêter la montre qui depuis février 2008 tictoque sa fin, Biya ouvre chaque jour un peu plus les tiroirs sanglants de sa tyrannie. Sanguinaire cercle vicieux dans lequel s’enfoncent les grandes ambitions parce que Biya est cuit. Gagner les élections d’octobre 2011 aggraverait son cas, il le sait. Oyinbo su s’aga, dit un proverbe Yoruba, et je transcris : ‘Avant de partir, le chef a fait caca sur le trône.’ Est-ce ce que nous voulons ?

Patrice Nganang

 
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