vendredi, 15 novembre 2019
 

Cameroun : La lettre de l’ADDEC aux étudiants

Cher(e) camarade étudiant(e),

En cette nouvelle année académique, nous te savons débordant d’engouement,d’enthousiasme et plein d’espoir. Nous te savons rempli de vœux, de souhaits, de résolutions nouvelles. Nous te savons plein d’ambitions, dopé par ton succès au baccalauréat. Sache donc que tu ne peux qu’être vivement encouragé dans cet élan. Ignore les discours empreints d’aigreur qui essaieraient de t’avachir ; range de telles manœuvres dans le registre du défaitisme ambiant.Cependant, sache que tes espoirs, tes ambitions, ton enthousiasme et tes aspirations porteront davantage de fruits et de satisfactions s’ils sont partagés et soutenus par l’ensemble de tes condisciples ou de la communauté estudiantine. Il te faut savoir que l’environnement universitaire, dans lequel nous sommes, est en pleine décrépitude et que pour le sortir de son gouffre, il nous faut être ensemble, nous étudiants. Nombreux sont ceux qui se sont acharnés vainement, en solitaire, dans cet environnement féroce et oublié par nos gouvernants. Tu te poses certainement la question de savoir en quoi le monde universitaire est en décadence ? En quoi il est hostile et dédaigné ? La réponse, tu la trouveras dans ton vécu quotidien, dans les aléas et les supplices qui t’outrageront, dans un climat d’indifférence généralisée où l’on voudra t’amener à regarder le vice, l’impotence et l’incurie comme une fatalité.

Tu t’es sans doute déjà heurté(e) au fastidieux exercice des préinscriptions et tu as constaté avec amertume que les services administratifs ont du mal à gérer l’effectif apparemment pléthorique dont tu fais partie. En effet, le système éducatif camerounais a produit environ 41.444 nouveaux bacheliers cette année dont 35.000 environ devraient poursuivre leurs études dans les universités camerounaises. Le personnel qui, lui, n’a pas augmenté est à bout de souffle et ne peut plus gérer les procédures administratives que tu pourrais initier. Les amphis, les salles de TD et les laboratoires ne parviennent plus à accueillir ces effectifs. Tu le constates déjà, les conditions dans lesquelles tu suis tes cours sont désastreuses et indécentes. Tu dois t’imposer une discipline martiale qui consiste à te lever à 4 heures du matin pour avoir une place assise. Comment pourrais-tu avoir toute la sérénité indispensable pour assimiler les connaissances qui te seront enseignées ?

Autre supplice des plus accablants : alors que le nombre d’étudiants croît de façon exponentielle, le nombre de logement estudiantin stagne. Au Cameroun nous sommes 200.000 étudiants environ, en ce début d’année académique. Les logements estudiantins publiques ne comptent que 2.000 lits ; 2.000 lits qui seront mis à la disposition d’un groupuscule de privilégiés. Le reste des étudiants, les 198.000 autres ! Ils devront affronter la cupidité des bailleurs privés. L’étudiant doit se trouver un logement dans les Zones de Résidence Universitaire où l’urbanisation est anarchique ; ces espèces de bidonvilles comportent des chambres qui s’apparentent plus à des niches ou des bagnes et qui sont amassés tel un fatras de détritus. Certaines chambres ne disposent pas de service sanitaire et exposent les étudiants à toute sorte de pandémie.

Il doit opter pour des chambres dont le prix des loyers est exorbitant. Le coût de ces loyers oscille souvent entre 20.000 F CFA et 35.000 F CFA. Certains étudiants de l’université de Yaoundé II ou des instituts privés préfèrent loger dans la Zone de Résidence Universitaire de Yaoundé I car le prix du loyer et du transport est moins élevé que le loyer dans une résidence universitaire de Yaoundé II. Il te faut savoir que de manière générale, les principaux problèmes des étudiants ont une cause majeure qui est l’échec de la gouvernance universitaire. Elle a pour conséquences la vétusté des infrastructures universitaires, les effectifs pléthoriques, le retard technologique, la faible utilisation des TICs (pas de réseau Wifi au sein des campus, pas de centres multimédias convenables). Les enseignements au rabais sont par conséquent un des versants sur lesquels il débouche.

L’autre versant étant la précarité dans laquelle tu te trouves : Le coût moyen de vie d’un étudiant inscrit dans les universités d’Etat a été estimé à 855.000 F CFA/an et seuls 15 % des étudiants peuvent se permettre ce luxe. Dans la précarité, on ne vit pas, on n’étudie que très peu, on ne peut être serein ; mais on survit, on végète ou, plus vulgairement, on « jongle ».

Cher(e) camarade,

Quelle que soit la générosité de tes efforts, quel que soit ton courage, quelle que soit ta bravoure, tu ne peux affronter cet environnement hostile tout seul. Cependant, tu ne dois pas baisser les bras ; ce serait échouer comme bon nombre de nos aînés, car leurs échecs contribuent à la déchéance décrite plus haut, comme aussi nos éventuelles résignations, nos éventuels échecs, contribueraient aux supplices de nos cadets. N’attends non plus que quelqu’un d’autre le fasse à ta place. Non, dans un tel capharnaüm, l’homme providentiel ne peut exister ! Il ne faut en attendre que de nous-mêmes car NOUS SOMMES CE QUE NOUS ATTENDIONS ! Frantz Fanon nous mettait en garde il y’a un demi-siècle en disant ceci : « chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission,l’accomplir ou la trahir ». Ainsi, nous n’avons pas droit à l’erreur sinon les générations futures feront notre procès et nous ne serons guère absouts : nous devons avoir une crainte répulsive à l’égard de l’échec, de la trahison, de la perfidie. Sache qu’à chaque fois qu’un étudiant renonce à ses études à cause du coût élevé de la vie et que l’on cautionne, qu’à chaque fois qu’un étudiant s’endort dans une chambre inondée par une pluie et que l’on cautionne, qu’à chaque fois qu’une étudiante échoue à ses examens pour avoir refusé de céder aux harcèlements d’un enseignant et que l’on cautionne, qu’à chaque fois qu’un étudiant ne peut concourir à l’entrée d’une grande école parce que son relevé de notes n’est pas disponible et que l’on cautionne, qu’à chaque fois qu’un enseignant oblige les étudiants à acheter ses « bords » et que l’on cautionne, qu’à chaque fois qu’un étudiant est logé dans une pièce non aérée de 2.5m² et que l’on cautionne ; dans les cas évoqués ici comme dans tout autre similaire, ton inertie te rend complice de toutes ces tares, complice de l’injustice, complices de ceux qui tiennent la communauté estudiantine pour de la pègre.

Evitons d’être les complices de cette déchéance, évitons d’être les responsables des supplices de nos condisciples et de nos cadets. Ainsi, camarade, sache que la clé du succès c’est d’ETRE SOLIDAIRE à Notre Cause : la Cause estudiantine. Et bien plus, il te faut être solidaire d’avec l’avant-garde de cette communauté : l’Association pour la Défense des Droits des Etudiants du Cameroun (ADDEC). Car avec elle, tu peux avoir l’audace de changer ta communauté, l’audace d’agir, l’audace d’espérer, l’audace de penser. Ainsi, méfie-toi des discours qui visent à t’éloigner de l’ADDEC ; ils ont pour principal dessein de t’asservir et de t’abrutir. Sache que dans cet environnement tout est fait pour voiler ce qui brille de mille éclats, tout est fait pour nous empêcher de penser.

Contre toutes ces tentatives, rappelles-toi les paroles d’Eloi MESSI METOGO : « Celui qui renonce à sa pensée pour s’en remettre à l’autorité d’un autre, même des ancêtres, risque de perdre sa vie ». Alors, ne « perd pas ta vie », avec l’ADDEC accepte de vivre et d’exister car ceux qui vivent sont ceux qui luttent. Surtout ne crois pas qu’il existe un autre moyen pour parvenir à nos fins. Cette année qui est l’année du Cinquantenaire de notre indépendance, doit t’édifier à propos de la lutte. Revisite l’histoire du Cameroun et tu verras que c’est par les actes d’émancipation et par la lutte que nous avons évolué : UM NYOBE, Félix Roland MOUMIE, Ernest OUANDIE … ont tracé la voie et il te revient de la suivre.

Il faut te sentir libre de réclamer :

1. Un programme d’aide et de bourses permanent afin de réduire le coût de vie del’étudiant ; 2. De nouvelles universités ou de nouvelles infrastructures pour nos universités ; 3. Des logements décents ; 4. La participation effective des étudiants aux processus de prises de décisions ; 5. Un enseignement de qualité et des conditions de recherche aisées ; Pour ce faire, rien d’autre que l’action ; car comme disait Albert Einstein « Rien n’apparait jusqu’à ce que quelque chose ne bouge ». Sens toi libre et conquiers ce qui te revient de juste droit et qui t’es refusé car « l’heure est venue de se ceindre les reins comme de valeureux soldats » nous annonçait Aimé CESAIRE, il y a plusieurs décennies.

Sois paré pour l’action car SI NOUS NOUS COUCHONS NOUS SOMMES MORTS.

Pour le Conseil Exécutif National de l’ADDEC

 
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