vendredi, 17 août 2018
 

Cameroun : La situation du monde paysan

Anicet Ekane. Avec la verve qu’on lui connaît, l’ancien président du Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem) raconte comment il a vécu le dernier comice agropastoral où il est resté plusieurs jours. Une lecture transversale, politique, caustique et souvent inattendue de la grande fête du monde rural.

Qu’est-ce que vous avez vu au comice ?

J’ai vu des choses extraordinaires en matière d’ingéniosité et de recherche agropastorale, de recherche agronomique, d’élevage. Le secteur agropastoral dans notre pays est une mine d’or. J’ai passé cinq jours au comice, pratiquement dans l’anonymat.

C’est vrai que quelques journalistes m’ont repéré. J’y étais comme un visiteur intéressé qui voulait en savoir davantage, qui prenait des notes. Il faut bien savoir que nous affinons la politique agricole de notre parti. J’ai discuté avec les responsables de stand, j’ai dégusté les gâteaux de la Cosac, le Comité pour la sécurité alimentaire au Cameroun, gâteaux faits de farine de blé et de patate. J’ai goûté à des jus de fruits mis en boîte par les producteurs camerounais. On pourrait produire de la viande de bœuf, du lait, du beurre, du fromage, etc. Si, bien sûr, la volonté politique accompagne ces recherches.

Que le chef de l’Etat soit, lui-même, venu à ce comice et qu’il y est passé autant de temps, est quand même signe de ce que le secteur agropastoral préoccupe le gouvernement.

On est en campagne électorale. C’est vrai qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire. Mais, à certains moments, on ne peut plus bien faire parce qu’on a trop attendu. Donc, je pense qu’il y a beaucoup de démagogie électorale dans l’intérêt qu’ont semblé montré le chef de l’Etat et le gouvernement aux problèmes agropastoraux. Cela va retomber comme pour beaucoup d’autres. On a eu « santé pour tous en l’an 2000 », « rigueur et moralisation », « justice sociale », « le bout du tunnel », « les grandes ambitions ». Il y a beaucoup de mise en scène.

Mais le président Biya a quand même réaffirmé que la tenue de ce comice signifiait bien que, pour lui, notre pays reste un pays agricole. C’était quand même important puisque bien d’agriculteurs désespéraient.

Ce qui importe, ce ne sont pas les discours, souvent démagogiques. Ça fait des années qu’on nous rabâche les mêmes choses. La révolution verte, la révolution agropastorale… Qu’est-ce que les petits producteurs ont vu ? Du vent. Notre pays qui, à un moment donné, approchait l’autosuffisance alimentaire, se retrouve dans une situation embarrassante de production et d’acheminement des produits agricoles, notre pays importe maintenant une partie de sa nourriture.

Que ferait le Manidem ?

De façon fondamentale, l’Etat doit soutenir la production agricole et refuser ainsi le diktat du Fmi et de la Banque mondiale. Les institutions de Bretton Woods, en réalité, avaient refusé le soutien à la production agricole dans nos pays. Aux Etats-Unis et en Europe, les Etats subventionnent l’agriculture, souvent grossièrement, ce qui engendre d’ailleurs des dissensions entre eux. Pourquoi l’expérimentation de la Banque mondiale et du Fmi ne se ferait pas dans ces pays ? Nous, un pays dont 66% de la population est paysanne et dont le substrat de notre économie repose sur la production agropastorale. Pourquoi c’est chez nous qu’ils demandent de ne pas soutenir les producteurs agricoles ? Il faut que l’on crée des coopératives que l’Etat soutiendrait. Ce n’est que de cette manière que l’on pourrait avoir une agriculture intensive et mécanisée. Ce qui suppose que l’on ait des grands ensembles de culture. Et pour y arriver, il faut régler le problème de l’accès à la propriété foncière. A l’Ouest par exemple, les terres appartiennent aux chefferies. Il faudrait mettre l’accent une fois pour toutes sur l’accès au crédit. Le président semble avoir dit que l’on va créer une banque agricole. L’on a vu ce qui est arrivé au Fogape. On verra. Il faut régler le problème de l’accès à la formation technique des agriculteurs. 95% d’entre eux n’ont aucune formation appropriée. Il faut subventionner totalement, je dis bien totalement, les intrants en matière agricole.

Encore l’Etat alors même que nous avons un tissu bancaire et de micro finance qui pourrait soutenir le secteur agricole ?

Justement, la dynamique de financement de l’activité agropastorale doit venir de l’Etat. Les grands pays occidentaux font un effort particulier en ce sens. Vous ne pouvez pas demander aux banques et aux établissements de micro finance, qui n’accordent déjà pas de crédit aux Pme, de le faire pour des petits producteurs agricoles sans aucune garantie. C’est pour ça que l’Etat doit reprendre, s’il l’avait perdu, le développement de notre politique agropastorale. Si le président Biya en est à revenir à une banque agricole, c’est parce qu’il a, lui-même, senti que trop c’est trop et qu’on ne peut pas aller bien loin comme ça, après l’effondrement des anciennes structures qui ont fait faillite à cause des détournements des fonds par les bandits qui peuplent la république.

C’est dire que pour vous, l’agriculture devra encore s’appuyer sur les petits producteurs…

Mais, la base de notre économie, c’est eux. Le président Biya n’a pas dit autre chose en soutenant que l’avenir de notre pays comme pays émergeant, ça peut faire sourire, c’est l’agriculture. Comment peut-on avoir tout ce potentiel et ne pas y mettre les moyens adéquats pour justement le fructifier et le pousser ? Et la priorité doit aller à ce qui essentiel. Le secteur agropastoral est essentiel dans la vie, la survie et l’épanouissement, le développement de notre économie et de notre pays. Comment peut-on dire une chose et faire le contraire, c’est-à-dire négliger la production agropastorale ? Vous avez quand même senti que ces paysans étaient heureux d’avoir eu leur comice ?

D’abord, quand on regarde la configuration du comice, quand on y entre, les premiers stands que l’on voit étaient ceux des ministères et des sociétés parapubliques. On se croyait à une foire ministérielle. Camtel par exemple avait un stand énorme.

Le comice, c’est aussi un grand rendez-vous de la vie nationale et de ses acteurs…

Le comice est le rendez-vous des acteurs directs ou indirects du monde agropastoral. Qu’est-ce que le stand du Rdpc vient faire dans un comice, parce qu’il en avait un, et un grand, visité en plus par le chef du parti.

Le Rdpc, parti au pouvoir, a sa politique agricole. Y a pas meilleur endroit pour la vendre…

Je ne sais pas si le Rdpc a une politique agricole. Je n’ai jamais vu de texte, de programme du Rdpc en matière agricole. C’est vrai que son chef a écrit un livre sur sa philosophie.

« Pour le libéralisme communautaire » inspire forcément la politique proposée par le Rdpc… Dans ce cas, il serait vraiment temps qu’il l’actualise. Ce livre est beaucoup plus un inventaire de chiffres et de bonnes intentions. Il ne part pas d’un bilan du secteur agropastoral. Je pense que, comme le chef de l’Etat voit très peu ses collaborateurs, chacun est venu au comice pour, peut-être, avoir la chance de le rencontrer et de lui serrer la main. C’est un secret de polichinelle de dire que les visites des stands par le chef de l’Etat étaient bien organisées moyennant quelque soutien au protocole du chef de l’Etat. Il ne s’est pas arrêté par hasard devant certains stands.

C’est un peu grave ce que vous dites là…

J’ai l’habitude de dire des choses graves. Je dis que la visite des stands par le chef de l’Etat au comice était monnayée. Je vous parle très sérieusement. Moi, j’étais au comice. Je n’étais pas à Douala. Je l’ai vu, j’ai regardé, j’ai enquêté. Je me suis demandé pourquoi le chef de l’Etat est allé au stand du Rdpc et dans les stands de certaines sociétés parapubliques. Mais il n’a pas vu des pans entiers du comice où moi j’ai vu des choses extraordinaires qui auraient mérité son attention. A la place, on l’a amené saluer messieurs Moukoko Mbonjo ou Grégoire Owona.

Et sur un plan purement politique, ce comice ?

Je pense que c’était bien que ce comice se tienne même s’il y avait des relents électoralistes. C’est la première fois que je voyais la plupart des messages adressés au chef de l’Etat écrits en langue bulu. De grandes affiches, des banderoles. Je ne sais si, à Maroua, c’était écrit en haoussa ou en foufouldé. Cela avait des relents electoralo-tribalistes. Et ça a gâché l’intérêt national du comice. Il n’y en avait que pour le Rdpc. Pourtant, le comice n’est pas une fête politique dans le sens politicien. C’est vrai que le Sdf a imité le Rdpc avec son « power to the people ». Que c’est loin ça, « power to the people »… Et j’ai même vu que le premier responsable officiel de l’opposition est allé au comice en tant qu’éleveur. Ça pose quand même des problèmes.

Monsieur Fru Ndi est éleveur, tout le monde le sait…

Non, tout le monde ne le sait pas. Fru Ndi est d’abord le responsable politique de l’opposition. Ce n’est pas le propriétaire de ranch dans le Nord-Ouest. Sa fonction presque institutionnelle, c’est celle de chef de l’opposition. C’est à ce titre qu’il devait être à Ebolowa. Je comprends que c’était une astuce pour que le chef de l’Etat le voie. Il ne devait pas y être pour vanter ses produits d’élevage mais pour présenter sa politique globale en matière d’agriculture et d’élevage. Et si au comice, il y a des rendez-vous entre hommes politiques, ça doit se faire dans le cadre de la confrontation de leurs idées ou de leur politique agricole. On aurait pu y avoir des débats et autres forum. Aller au comice pour aller présenter ses bœufs et ses vaches, ça pose un problème quand on est leader de l’opposition politique.

Et la présence physique et solide du chef de l’Etat a été interprétée comme un autre message…

On dit qu’il l’a fait pour montrer qu’il est dans une forme physique extraordinaire. Moi j’aurais pu faire le tour cinquante fois, moi j’ai soixante ans. Si on en est à trouver le prétexte du comice pour nous montrer que le président est en forme et que tout va bien, c’est qu’il y a un problème déjà. On n’est pas obligés de se cramponner à des choses aussi futiles pour l’avenir agricole d’un grand pays agropastoral comme le Cameroun. Si c’est un message en direction de ses frères du Sud pour leur apporter des infrastructures, peut-être bien. En matière d’infrastructures effectivement, la région du Sud est une calamité par rapport à d’autres régions du pays. Il n’y a presque rien dans le Sud. Vous avez des régions comme l’Ouest où tous les chefs-lieux de départements sont liés à la capitale régionale par une route bitumée. Ce n’est pas le cas dans le Sud. Les grandes villes du Sud ne sont pas reliées par des routes bitumées. Comment pouvez-vous imaginer que pour aller d’Ebolowa à Sangmelima, l’on soit obligés de refaire le chemin inverse vers Yaoundé en passant par Mbalmayo pratiquement ? On est en train de faire un effort mais je pense que c’était une occasion pour que la région du Sud rattrape un peu son retard. On en dirait autant pour le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Les nomngui, le chef des chefs, le roi de la sagesse, c’était du folklore, on n’avait pas besoin de ça. Le fait que ses frères de la région fassent du chef de l’Etat un otage a un peu déteint sur le comice qui est un comice national. Vouloir en faire la victoire d’une région sur le reste du pays pose un problème.

C’est tout de même compréhensible que des Camerounais nourrissent une petite et fraternelle fierté que le chef de l’Etat soit originaire de leur région…

Ce ne sont pas les populations, monsieur ! C’est une partie de l’élite stupide du Sud qui est responsable de cela. On peut comprendre que la ferveur populaire ait une dimension plus subjective. Mais on ne peut pas comprendre que les responsables de l’Etat au plus haut niveau se servent du comice pour en faire une affaire régionaliste. Tous les messages en langue bulu ? Ebolowa est la capitale du sud du Cameroun, pas du sud d’un pays imaginaire. Il doit être ouvert à l’ensemble du pays. Ça ne s’est jamais fait nulle part.

Des pistes pour le prochain comice ?

Il faudrait qu’on commence à le préparer aujourd’hui. Qu’on y associe des forces et compétences qui n’ont rien à voir avec le circuit traditionnel et institutionnel de l’entourage des ministres ou du chef de l’Etat. Qu’on associe le monde rural et agropastoral à sa conception, sa préparation et son organisation. Qu’on y associe les organisations syndicales des agriculteurs et des producteurs agropastoraux. Que ce soit vraiment l’émanation d’un travail de base du monde agropastoral et pas une organisation où des milliards ont été engloutis. Des scandales vont certainement suivre. Je suis sûr qu’il y en aura. Vous savez, nous enquêtons beaucoup, nous aussi. Ce serait bien que le prochain comice se tienne dans une région qui ne l’a pas encore accueilli et qui regorge d’un fort potentiel agropastoral.

C’était une belle fête quand même, le comice d’Ebolowa ?

Oui, d’abord le comice était grand. Beaucoup d’espace, beaucoup de monde. Il a drainé des gens qui ne seraient jamais venus si ce comice n’avait été aussi attendu pendant des années. C’était une grande rencontre, un peu festive, c’est normal. Mais je ne pense qu’en matière de bilan sur le plan des confrontations des points de vue des différentes forces politiques, de débat sur les problèmes agricoles et agropastoraux, on est passé à côté. Mais, comme nous rentrons bientôt dans la campagne électorale, on reparlera du comice. J’ai été très embêté par la mise en cage du président Biya au comice. Il y avait 100 à 150 personnes autour de lui. Je suis sûr que Paul Biya n’avait pas une vue sur les spectateurs ou les participants. J’ai même vu la GP faire un cordon autour de lui. C’est trop ! On n’a pas besoin de ça autour d’un chef d’Etat dans un comice agropastoral. On peut avoir une sécurité efficace sans qu’elle n’ait besoin d’être aussi tapageuse et même bloquante au niveau de la vision que le chef de l’Etat doit avoir du peuple camerounais. Ensuite, sur six jours du comice, quatre ont été bloqués pour le chef de l’Etat. Et on ne circulait pas pour cette raison. Toute cette mise en scène stupide de l’entourage du chef de l’Etat a été un élément bloquant pendant le comice. Et puis, tout ce ramdam montre que le chef de l’Etat est dans une bulle et il ne voit pas la réalité concrète du pays. Il faut que ce soit le cas pour qu’il comprenne ce qui se passe dans le pays. Et je suis sûr qu’un certain nombre de personnes organisent ces paliers de filtrage pour qu’il ne perçoive pas le grondement qui sort du pays et qui devrait l’amener à plus de discernement dans ses décisions. Par exemple, la mission qu’il a créée tout récemment. C’est ridicule. Les problèmes du Cameroun sont politiques et ne se résolvent pas par des mesures techniques qui tendraient à empêcher une flambée des prix et des émeutes contre la vie chère. Avec ce qui se passe en Afrique du Nord, il a l’occasion en or pour s’ouvrir sur le vrai Cameroun, au lieu de s’enfermer dans un petit clan qui le bloque et, à la limite, le pousse vers la sortie et vers sa perte.

Propos recueillis par Stéphane Tchakam

Source : http://www.quotidienlejour.com

 
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