jeudi, 23 novembre 2017
 

Cameroun : mascarade et escroquerie électorales à grande

Election présidentielle à un tour le 9 octobre 2011 au Cameroun. Sur 52 dossiers enregistrés à Elections Cameroon (ELECAM), la commission électorale nationale, un chiffre inédit par son ampleur depuis l’avènement du multipartisme au Cameroun en 1991, 23 candidatures ont été validées par la Cour suprême. Paul Biya, celui-là même dont l’élection en 1992 a procédé d’une véritable arnaque contre son principal adversaire (John Fru Ndi) et dont les réélections (dans des scrutins boycottés par l’opposition) en 1997 et en 2004 ont été plus que contestables, est candidat à sa propre succession. À 78 ans, cet autocrate en place depuis 29 ans – et qui est donc le plus ancien du pré-carré néocolonialiste français – brigue un nouveau mandat après avoir obtenu en 2008 par un vote favorable de une Assemblée nationale aux ordres une modification de la Constitution pour lui permettre une rééligibilité sans limite lui assurant l’immunité à vie.

Au service de l’impérialisme

Re-voici donc les Camerounais soumis à une nouvelle frasque de Biya transformant l’élection présidentielle en faire valoir de son régime aux abois qui ne permet pas qu’on remette en cause son autorité et réprime avec force toute velléité de contestation politique ou sociale, un pouvoir qui – pour consolider sa position – exacerbe les rivalités tribales et régionales pour apparaître comme le seul garant de la paix. La clef de ce forcing ? : La défense des intérêts impérialistes (dont françafricains) au Cameroun et de ceux des clientèles locales ethniques et affairistes auxquelles il est lié. Entreprises étrangères comme camerounaises sont en grande attente d’une « amélioration du climat des affaires » : entendre « amélioration de leurs profits », « facilitation des pillages des ressources du pays et de l’exploitation des populations »… Héritier de ceux qui ont lutté militairement avec les colonisateurs français dans la guerre, entre 1955 et 1970, contre le mouvement d’indépendance nationale incarné, à l’époque, par l’UPC (Union des populations du Cameroun), une guerre qui fera des milliers de morts et où l’armée française n’hésitera pas à utiliser le napalm, Biya est aussi là pour tout cela… Et la dose et la marche doivent être forcées dans un contexte où les organisations populaires et les forces progressistes voudront être à la hauteur des enjeux. Rappelons juste que, du 23 au 29 février 2008, le Cameroun a été le théâtre d’un mouvement social d’ampleur, à la fois « émeute de la faim » et soulèvement populaire à caractère politique : la conjonction de la provocation d’une hausse des prix des carburants et des denrées alimentaires et de l’ignoble projet de modification constitutionnel pour prolonger son mandat au pouvoir.

En grève contre la hausse du prix du carburant, la population a pris d’assaut les rues des principales villes des cinq provinces du Sud avec des revendications socio-économiques, civiques et politiques. Dans ce contexte, les forces de sécurité se sont livrées à une répression sanglante contre la population et ont commis de graves violations des droits de l’Homme, causant la mort de quelques 140 personnes, le Rapport de l’Observatoire national des droits de l’Homme évoquant des exécutions sommaires de civils. Des milliers de personnes ont été arrêtées arbitrairement pendant et après ce mouvement social et traduites en justice. Aucune commission d’enquête n’a été constituée afin d’établir la vérité sur cette répression violente et disproportionnée.

Rappelons encore que, dans une période encore toute proche, le musèlement de la presse et les intimidations et persécutions contre les journalistes se sont multipliés. Des journalistes ont été arrêtés, inculpés de « faux et usages de faux » et écroués ; il y eut des décès de journalistes à la prison centrale Yaoundé, « après tortures et privation de soins » notaient plusieurs websites et journaux camerounais.

Jusqu’ici, l’opposition politique n’a pas pris la direction politique de ces mouvements sociaux et n’a pas réussi à les structurer et à les ancrer dans les quartiers populaires. L’enjeu est d’être capable d’offrir une alternative aux luttes populaires afin qu’elles ne soient pas dévoyées, par des fractions du clan Biya, vers des conflits ethniques. Ce défi peut être relevé, d’autant que dans les débats de l’opposition, des ailes de gauche se dessinent. En tout cas, le contexte est aujourd’hui à une tension qui accélère la crise attisée par la modification constitutionnelle de 2008. Les conditions pouvant générer des contestations postélectorales potentiellement explosives car, au-delà de l’impréparation, de l’inexpérience et de l’incapacité d’ELECAM à organiser des élections apaisée et crédibles, il y a au moins :
- la réintroduction anticonstitutionnelle de l’administration dans le processus électoral,
- la violation flagrante par le pouvoir en place des lois et règlements qui régissent les élections et dont la plus récente est l’occupation illégale des panneaux publicitaires par le parti gouvernemental RDPC etc.

Intimidations et fraudes massives

Les irrégularités et dysfonctionnements dans l’organisation de cette présidentielle tels que les doublons et les absences dans les listes électorales, les retards dans le calendrier (au regard de la loi, ELECAM aurait dû afficher les listes électorales et distribuer les cartes 25 jours avant la date de tenue du scrutin soit exactement depuis le 14 septembre, or elle n’a commencé l’affichage que le 23 septembre, soit 16 jours seulement avant le vote) etc. sont de nature à hypothéquer gravement le bon déroulement de l’élection et la sincérité du scrutin… assez pour tronquer les résultats du vote et assurer odieusement une réélection de Paul Biya. Dans l’ordre de l’abominable, l’administration sert obséquieusement la campagne de Biya (des accompagnements logistiques « au nom de la continuité du service public », a assuré sans rire le premier ministre Philémon Yang) et, dans le même temps, un candidat a été interdit de campagne dans la localité de Mvomeka, village d’origine de Biya, sous prétexte que ce dernier y séjournait à ce moment-là et des militants d’opposition en campagne pour leur candidat ont été violemment interpelés par les gendarmes. « Paul Biya must go », « No Paul Biya »« Carton rouge à Paul Biya » « Touche pas à ma constitution ! » furent quelques messages lancés par les manifestants dans les différentes villes affectées par la grève de février 2008. La célèbre chanson du parti au pouvoir « Paul Biya toujours chaud gars » s’est transformée en « Paul Biya, maintenant va t’en ». Il est temps effectivement de leur faire partir pour de bon…

Le régime de Paul Biya (la « Popolie », comme on la caricature) et Biya lui-même doivent être tenus pour responsables de la situation chaotique vers laquelle le pays s’achemine de plus en plus. L’opposition et la société civile estiment que Biya a verrouillé le système électoral pour s’assurer une réélection sans difficultés. Biya espère, ni vu ni connu !, se faire réélire dans l’indifférence de la société internationale via la mascarade électorale qu’il a concoctée cette fois-ci après avoir réussi à exclure du jeu ses concurrents potentiels dans son camp grâce à l’Opération anticorruption Épervier…

En France, il nous incombe de faire notre part de travail dans la solidarité avec le peuple camerounais et de dénoncer inconditionnellement le soutien du gouvernement français, depuis des décennies et jusqu’à maintenant, à Biya.

Pierre Sidy

 
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