lundi, 11 décembre 2017
 

Cameroun : portrait du président du Manidem

« Je ne sais pas s’il y a grand monde, ici bas, qui se souvienne d’avoir entendu la voix de Hô Chi Minh. Or, c’est lui qui a fabriqué le Parti communiste vietnamien, dirigé la révolution vietnamienne, battu les Américains et les Français.

Il était extrêmement réservé et discret. Il parlait pourtant le français et l’anglais. Peu de gens se souviennent même de l’avoir vu. Pire, il est mort avant la victoire. Mais c’est quand même lui qui a fait la révolution. » Président du Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem) depuis quelques semaines, Pierre Abanda Kpama ne sera pas aussi exubérant que l’un de ses « illustres prédécesseurs ».

La radio ? On ne l’y entendra pas beaucoup. La télévision. On l’y verra rarement. Les journaux ? Euh… Ce travail sera une exception. Un peu comme Hô Chi Minh, l’une des références de cet homme réservé qui semble vivre de l’intérieur. Froid mais chaleureux. Réservé mais bienveillant. Placide mais implacable. Comme Hô Chi Minh justement. Comme Hô Chi Minh, Abanda Kpama parle plusieurs langues. L’ewondo d’abord. Le français, l’anglais, le grec pour avoir fait ses études d’ingénieur sous l’Acropole. Comme Hô Chi Minh, il est porté sur la réflexion et l’organisation. Mais, comme Hô Chi Minh, mourra-t-il avant la victoire ?

C’est un bonhomme tranquille. Un peu pépère avec ses grosses lunettes. La mise, sobre, se reflète dans ce bureau presque spartiate. Il y a quand même un poste de radio, quelques journaux, des livres dans un coin. Il y a aussi un petit vase. Avec dedans des roses rouges. Hélas, artificielles. N’en demandons pas trop. Ce patron de Pme spécialisée dans l’expertise et les travaux industriels n’en est pas un comme on en voit chez nous. Les collaborateurs peuvent entrer à tout moment. La porte reste ouverte. Le téléphone sonne. Et qu’entend-t-on en guise de sonnerie ? « Kinshasa », la célèbre ballade dans laquelle l’immortel Francis Bebey poétise le souvenir de la capitale congolaise.

« J’adore la musique africaine. Je ne sais pas si les Africains se rendent compte du trésor artistique qui est le le leur. J’écoute de la musique guinéenne, malienne, sénégalaise, congolaise… » Un début d’explication pour comprendre cette facette insoupçonnée de cet austère qui, ouf, se marre. « Nous ne pouvons pas aller au-delà des limites de nos gènes », s’excuse-t-il. Pierre Abanda Kpama mène « une vie normale », avec ses choix. Il n’est pas « enclin à une existence dispendieuse ou particulièrement luxueuse. Je ne m’attache pas aux choses matérielles. Je me contente du strict nécessaire. Je trouve mon compte dans les relations humaines et dans le travail que je fais. » Woungly Massaga

Même devenu président dans des conditions qui ont fait les choux gras de la presse, Pierre Abanda Kpama montre une sérénité dont seuls sont capables ceux qui en ont vu d’autres. C’est un pragmatique, ennemi des dogmatismes, qui rappelle à ce propos que, Woungly Massaga, autre mentor souvent cité, disait « qu’il faut faire attention au militantisme révolutionnaire des pauvres. C’est très facile quand on est pauvre et opprimé d’être révolté et de se prétendre révolutionnaire. Il faut voir les gens dans d’autres conditions. Un adage français dit que « donner le pouvoir et l’argent à un homme et vous saurez qui il est. Banda Kani [son prédécesseur à la tête du parti] peut avoir souffert de son dénuement et de ses origines et personne ne peut contester que ce soit une injustice sociale. Mais est-ce que, pour avoir été défavorisé, il est apte à prétendre qu’il est un militant révolutionnaire supérieur à quelqu’un comme moi qui n’a pas eu de problèmes matériels, a eu une éducation scolaire plutôt bonne, a accepté de chômer des années durant, a passé presque deux années de sa vie en prison, a connu toutes sortes de privations ? Peut-il prétendre qu’à ma place il aurait fait mes choix ? J’ai fait ce qu’on appelle le suicide des classes. J’aurai pu faire d’autres choix faciles ».

Ces mots, que d’autres feraient crépiter avec la kalachnikov de la colère, sont égrenés avec équanimité. Jean-Paul Sartre, rappelle le président du Manidem, pensait que « l’on est d’autant plus fort qu’on maîtrise ses colères. Elles fragilisent l’individu ». Et Pierre Abanda Kpama reste calme. C’est avec la même humeur qu’il balaie du revers de la main l’opinion selon laquelle il recrute des membres du parti dans son entreprise pour mieux tenir le mouvement. On ne peut pas, martèle-t-il, mener la lutte sur les seules bases idéologiques et sentimentales. « Je voudrais que tous les camarades aient une activité professionnelle, ça leur permet de voir comment fonctionne la société vraie. Le regard que notre population porte sur ceux qui ne font rien est moqueur. Ce sont des fainéants. On ne confierait pas la moindre responsabilité à quelqu’un qui ne fait rien. Comment pouvez-vous changer les choses sans une prise aucune sur la société ? »

C’est encore ce pragmatisme qui pousse Pierre Abanda Kpama à considérer qu’il faut se confronter à la réalité pour ajuster sa politique. Les Vietnamiens, encore ! , même pendant la guerre contre les Américains, les retrouvaient chaque semaine à Paris pour discuter sur les voies de sortie du conflit. « Au même moment, les combats faisaient rage sur le terrain. Hô Chi Minh [toujours !] disait qu’il ne faut jamais fermer toutes les portes, il faut négocier avec son ennemi parce que la lutte a plusieurs contours. » Ramené au contexte camerounais, ça voudrait dire que l’homme qui dirige l’un des partis les plus résolument contre la politique de Yaoundé n’est pas fermé à tout compromis. Casus belli

« Face, explique-t-il, au casus belli actuel avec le régime de Biya, un clan d’ultraconservateurs et de caciques, nous sommes ouverts au compromis historique qui fait que nous pourrions travailler avec ceux qui, un moment, ont été avec lui et se sont rendus compte que ce régime empêche le Cameroun d’avancer. Nous travaillerions avec eux pour sortir de cette impasse-là. » Ils se reconnaîtront sans doute. La leçon à tirer est claire. Pierre Abanda Kpama n’est pas le révolutionnaire adepte d’un certain « nonisme », bouché à l’éméri et s’arc-boutant à ses certitudes.

La culture et l’ouverture, l’enfant né à Mvog Mbi, un village au centre de Yaoundé, les a apprises tout jeune. Son père, postier, ramène toute la presse qui arrive à la maison. Même si la ville est arrivée, Mvog Mbi est resté un village bantou, attaché à l’éducation traditionnelle que l’on inculque aux enfants : l’harmonie, le respect des aînés, la nourriture que l’on partage dans la cour du grand-père. Alors, lorsque le modernisme débarque avec le « foulassi » qu’on se croit obligé de baragouiner, alors que l’on peut, comme on l’a toujours fait, échanger en ewondo, à Mvog Mbi, on répond, goguenards : « Akia féé ? » Qu’est-ce que c’est ça encore ?

L’éducation traditionnelle ne fait pas perdre de vue au père que, la société changeant, c’est l’éducation scolaire qui fera de ses rejetons des hommes et des femmes libres. Le petit Pierre va donc à l’école en même temps qu’à l’église. Après l’école primaire de Nkolndongo, ce sera le collège Vogt à Yaoundé puis le collège Libermann à Douala en 1969. Pierre quitte Vogt parce que, croit-il, les frères Canadiens veulent lui enseigner que sa langue, à lui, c’est le français. « Akia féé ? »

C’est à Libermann que le collégien se forge définitivement une conscience. Les jésuites, spécialistes de l’éducation, ne font rien d’autre. Ils n’imposent aucune religion, pas même la leur, et croient que la croyance va de pair avec un accompagnement matériel. Mieux encore, le père Meinrad Hebga ouvre un centre culturel africain dont la gestion est d’ailleurs confiée à l’élève Abanda Kpama. Où il apprend « qu’il existe une parenté culturelle entre tous les pays africains comme l’a démontré Cheikh Anta Diop ». Tant pis pour Léonora Miano et Gaston Kelman. Comme si ça ne suffisait pas, l’abbé De Guliot, de nationalité française, grand ami à monseigneur Ndogmo, « empoissonne » les garçons avec l’histoire de Ouandie, les turpitudes de la justice camerounaise, la répression du régime, etc. Ça y est pour l’éveil politique.

Upéciste en Grèce Boursier de Grèce avec son baccalauréat D, le tout nouveau bachelier met le cap sur Athènes, après un an passé à l’université de Yaoundé. A l’école polytechnique d’Athènes, « Petro », Pierre en grec, peut alors mesurer le fossé entre les deux systèmes universitaires. Il adhère aux Jeunesses communistes grecques, « la seule association estudiantine qui citait l’Afrique et s’en préoccupait ». L’éducation politique de l’étudiant se fait là. « Ils m’ont ouvert les yeux, mont appris que les bourgeois de chez eux exploitaient leurs travailleurs, créaient des entreprises chez nous avec des complices locaux pour nous exploiter. Ils m’ont appris que le niveau de lutte chez nous était faible et que l’on obtient rien sans lutte. J’y ai également appris que le travail paye. »

Une rencontre fortuite avec une certaine Prisca Boumnyemb, employée de maison de riches Grecs partis du Cameroun, upéciste et un brin entriste, le met sur le chemin de l’Union des populations du Cameroun. Les Woungly Massaga et autres Michel Ndoh notamment s’occupent de la formation de la recrue. Et c’est ainsi que Pierre Abanda Kpama devient un upéciste, non sans passer par les étapes habituelles, d’autant plus dangereuses que l’Upc est férocement combattue par le régime d’Ahmadou Ahidjo. Et même lorsqu’il rentre au pays en 1982, Pius Atemengue ou Djribril Karimou ou encore J. Ongola sait à quoi s’en tenir. Les pseudonymes de la clandestinité. Et malgré le vent nouveau qui souffle sur Yaoundé avec l’arrivée de Paul Biya à Etoudi, l’Upc et ses militants ont encore maille à partir avec les forces de sécurité.

Des tracts distribués ça et là à travers le pays valent à Pierre Abanda Kpama d’être quelques fois pris et gardé de longs mois. Les ennuis se poursuivent encore lorsque l’ingénieur perd un premier travail au sein l’ex-Snec (Société nationale des eaux du Cameroun), puis un deuxième à Crevecam (Crevettes du Cameroun). Des péripéties qui le poussent à monter sa propre affaire. Politiquement, avec Anicet Ekane et quelques autres, « Pius Atemengue » fait le choix, alors que l’Upc est empêtrée dans des batilles interminables sur sa propriété, de quitter « l’âme immortelle du peuple camerounais » pour créer le Manidem. Dont il est désormais le président.

Stéphane Tchakam

Cv : 6 avril 1953 : naissance à Yaoundé. février 1972 : la mort de mon petit frère. octobre 1973 : je suis boursier. 1975 : mon mariage. La peur de ma mère était que j’épouse une Blanche. Heureusement pour elle qui avait tout arrangé pour que j’épouse la jeune fille avec laquelle, jeune, je sortais. 1977 : mon adhésion à l’Upc. fin 1986 : la décision de monter ma propre affaire. novembre 1999 : la disparition de ma mère qui m’a fait sentir un grand vide. J’ai eu tout aussi mal lorsque j’ai perdu mon père, mais ce n’était pas pareil. 2002 : mon deuxième fils est admis à Polytechnique à Paris. Ça m’a fait beaucoup plaisir, j’y voyais une concordance avec mon propre parcours. 29 mai 2010 : je suis président du Manidem. Ce que j’aime : beaucoup de choses, les fêtes au village, etc. Ce que je n’aime pas : je ne bois pas d’alcool, je n’ai rien contre mais il y a une culture de l’excès d’alcool chez nous qui fait beaucoup de mal. On est de plus en plus laxistes. Le mépris des autres du fait de la position sociale. Mes musiques : la musique africaine, Sally Nyolo, Tabu Ley avec Mbilia Bel, à l’époque ; Franco, Salif Keïta, Papa Wemba, M’Pongo Love, Tshala Muana, Tala André marie, Eboa Lotin, Messi Martin, Fadah Kawtal, Coco Mbassi, etc. Mes lectures : toutes les lectures qui font de l’analyse, les essais progressistes ou réactionnaires, Le Monde diplomatique. Je ne lis pas les romans d’amour, les bandes dessinées, etc. Mes films : je ne regarde pas beaucoup. J’ai retenu quelques œuvres, celles de Spike Lee notamment, James Cameron, Sembene Ousmane et ses films à thème. Mes amis : j’en ai plein et partout, Anicet Ekane, Henriette Ekwe, Maurice Djoumessi, Daniel Kwedi, Christian Essame, Bassala Ayissi, Ngonda Nunga, Mbanga Kack. Je ne peux pas tous les citer et certains vont m’en vouloir, ceux du cercle familial par exemple. Beaucoup de gens me considèrent également comme leur ami.

Source : quotidienlejour.com

 
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