mercredi, 18 septembre 2019
 

Cameroun - Ruben Um Nyobé : un rôle irremplaçable

Nous publions un article d’Enoh Meyomesse, fondateur de l’association nationale des écrivain camerounais, qui est dans les geôles de Paul Biya depuis maintenant onze mois pour des accusations aussi fallacieuses que grotesques. De nouveau Afriques en lutte réaffirme son entière solidarité et exige sa libération immédiate.

Bien peu nombreux sont les Camerounais qui apprécient, à sa juste valeur, le rôle déterminant que Ruben Um Nyobé a joué comme catalyseur des indépendances en chaîne des anciennes colonies d’Afrique noire, tout au long de 1960. Il n’est perçu que comme le véritable père de l’indépendance du Cameroun, sans plus, titre qu’Ahmadou Ahidjo, malgré une puissante propagande et une répression féroce de vingt-quatre longues années, n’est pas parvenu à lui ravir. Et pourtant, sans lui, point d’indépendance au Cameroun en 1960, ni au Togo qui bénéficiait du même statut international, ni au Sénégal, en Côted’Ivoire, au Dahomey (Bénin), au Tchad, au Gabon, Congo- Brazzaville, en RCA, etc. De même, sans lui, point de réunification du Cameroun le 1er octobre 1961, la preuve en est que le Togo, qui avait été divisé comme notre pays, n’a pas été reconstitué, même partiellement comme l’a été le Cameroun. La partie du Togo, placée sous administration britannique, a été définitivement incorporée au Ghana. Dans le pays, Sylvanus Olympio (l’équivalent de Ruben Um Nyobé) ne s’était pas véritablement engagé pour la réunification, même si lui, pour son bonheur, est parvenu à conquérir le pouvoir et à l’exercer avant d’être assassiné par Étienne Eyadema, devenu plus tard Gnassingbé Eyadema.

Non à l’Union française

Tout commence par l’opposition catégorique de Ruben Um Nyobé au projet d’intégration pure et simple du Cameroun dans le grand ensemble créé par la France. Il s’agissait pour le gouvernement français de passer outre le statut de territoire sous tutelle des Nations unies et d’en faire tout bonnement un territoire colonial français au même titre que la Haute-Volta (Burkina Faso), le Sénégal, le Soudan français (Mali), le Dahomey (Bénin), l’Oubangui-Chari (RCA), etc.

Dans cette optique, la citoyenneté française avait été accordée aux Camerounais par la loi Lamine Guèye, du 7 mai 1946. Celui-ci fut député du Sénégal à l’Assemblée constituante française, élu le 21 octobre 1945 en même temps qu’Alexandre Douala Manga Bell au Cameroun. C’est ce qui explique également le fait que des Camerounais, au même titre que les ressortissants des autres territoires français d’Afrique continentale et de Madagascar, se sont retrouvés au Parlement français : Paul Soppo Priso, Kemajou Daniel, Ahidjo Ahmadou, Pierre Votovo, Okala Charles, Nyoya Arouna, André-Marie Mbida, Alexandre Douala Manga Bell, etc. Ruben Um Nyobé aura bataillé farouchement contre cette absorption du Cameroun, faisant inlassablement prévaloir la spécificité de notre pays au sein du sous-ensemble politique que constituait l’Afrique équatoriale française (AEF), avec pour capitale Brazzaville.

L’action opiniâtre du leader de l’UPC avait été, à n’en pas douter, à l’origine du fait que le gouvernement français s’était abstenu d’incorporer des Camerounais en son sein, ainsi qu’il le faisait pour de nombreux autres Africains : Blaise Diague et Léopold Sédar Senghor du Sénégal, Félix Homphouët-Boigny de Côted’Ivoire, Modibo Keita du Soudan français (Mali), etc. L’opposition à l’intégration du Cameroun dans l’Union française menée par Ruben Um Nyobé, une fois momentanément récupérée par André-Marie Mbida au lendemain de la dissolution, par décret du gouvernement français, en juillet 1955, de l’UPC, avait permis à ce dernier de se faire aisément élire député à l’Assemblée nationale en janvier 1956, contre le colon le plus nuisible et le plus puissant du Cameroun, Louis-Paul Aujoulat. André-Marie Mbida avait axé sa campagne sur les thèmes que développait Ruben Um Nyobé, lui-même réduit à la clandestinité suite à l’interdiction de l’UPC et avait ainsi conquis le coeur des Camerounais dans la circonscription électorale au Sud Cameroun dans laquelle il s’était porté candidat.

Non à la loi cadre Defferre du 23 juin 1956

1954. Après avoir mené, pendant neuf longues années, la guerre contre Ho Chi Minh en Indochine et l’avoir perdue de manière humiliante en juin, lors de la débâcle de Dien Bien Phu, le gouvernement français avait finalement consenti à accorder l’indépendance à l’Indochine, l’une de ses colonies d’Asie. Tout juste cinq mois plus tard, le 1er novembre 1956, les Algériens avaient déclenché, à leur tour, leur guerre d’indépendance.

1955. Des maquis voient également le jour en Tunisie et au Maroc, toujours pour accéder à l’indépendance.

1956. Le gouvernement français ramène, de Madagascar où il l’avait exilé pour cause de revendication d’indépendance, le roi du Maroc, Mohamed V, grand-père de l’actuel souverain et libère après dix ans de prison, Habib Bourguiba, le leader indépendantiste de Tunisie. Les peuples marocain et tunisien étant déjà irrémédiablement acquis à l’indépendance, il n’y avait plus rien d’autre à faire que de la leur accorder. Ce qui fut fait cette année-là.

Cette série d’événements, totalement inattendus, avait provoqué une grande effervescence en Afrique noire et à Madagascar au point que l’Élysée fut contraint d’offrir également à cette partie de l’Union française, quelque chose qui ressemblerait à l’indépendance, sans toutefois l’être. C‘est ainsi que fut votée la loi-cadre Defferre, le 23 juin 1956. Que prévoyait-elle ?
- 1) L’octroi du pouvoir législatif aux assemblées territoriales d’Afrique noire et de Madagascar.
- 2) La constitution de gouvernements locaux au sein de l’union, dépourvus toutefois de politique extérieure, de défense (pas d’armée autre que française) et d’indépendance monétaire, la banque de France demeurant la banque centrale, et le franc des colonies françaises d’Afrique (CFA), la monnaie en vigueur. C’est ce que l’on avait baptisé poliment l’« autonomie interne ».

La réaction de Ruben Um Nyobé ne s’était pas fait attendre, suivie timidement par quelques autres leaders politiques camerounais parmi lesquels l’un des plus en vue de l’époque, Paul Soppo Priso, président de l’Assemblée territoriale du Cameroun (Atcam) depuis avril 1954 : « Non à l’autonomie interne, Oui à l’indépendance ». Ruben Um Nyobé et l’UPC avaient mené une campagne tellement efficace, contre la loicadre Defferre, que tout le Sud Cameroun l’avait rejetée. A l’époque, il y avait un vin rouge dont raffolaient les Camerounais : le Kiravi. Ils le transformèrent de la manière suivante : Kamerun, International, Refuse Autonomie, Veut Indépendance.

En dehors du Cameroun, seuls Léopold Sedar Senghor du Sénégal et Djibo Bakary du Niger en tant que leaders politiques les plus en vue, et naturellement les étudiants africains en France regroupés au sein de la FEANF (Fédération des étudiants d’Afrique noire en France), partageaient la même opinion que Ruben Um Nyobé. Ensemble, ils avaient dénoncé vigoureusement la tromperie que constituait la loi-cadre pour les Africains et avaient révélé que la fameuse « autonomie interne » (à la faveur de laquelle André-Marie Mbida allait devenir, quelques mois plus tard, le tout Premier ministre du Cameroun sous administration française) ne signifiait guère une étape transitoire vers l’indépendance, mais plutôt son refus pur et simple par le gouvernement français.

L’histoire africaine s’accélère

Le déclenchement de la guerre de libération nationale, dans la nuit du mardi 18 au mercredi 19 décembre 1956, a été l’acte politique le plus courageux, le plus audacieux et le plus décisif de Ruben Um Nyobé pour obtenir la fin de la colonisation. Tout comme ce type de guerre avait abouti à l’indépendance de l’Indochine, de la Tunisie, du Maroc, de l’Algérie, des États-Unis d’Amérique, de l’Angola, du Zimbabwe, du Mozambique, etc., la guerre que déclencha Ruben Um Nyobé aboutit à la proclamation de l’indépendance trois ans plus tard, seulement, à savoir le 1er janvier 1960. Ce n’est pas tout, elle a provoqué celle de tous les autres territoires coloniaux français d’Afrique noire et de Madagascar, tout au long de l’année 1960.

Comment les choses se sont-elles déroulées ? Tout d’abord, le gouvernement français avait compris, au lendemain de la nuit du 18 au 19 décembre 1956, que le Cameroun était désormais perdu, au même titre que l’Indochine, la Tunisie et le Maroc. Il avait par conséquent définitivement abandonné son projet d’incorporer le pays dans l’Union française, c’est-à-dire de lui faire perdre son statut de territoire sous tutelle des Nations Unies appelé à accéder, au bout d’une période plus ou moins longue, à l’indépendance. Il constatait, en outre, que Ruben Um Nyobé le prenait de vitesse et mettait de ce fait un terme aux illusions diplomatique auxquelles se livrait avec succès, jusque-là, l’Onu et qui visait à ne jamais fixer quelque date que ce soit pour la levée de la tutelle, autrement dit, pour l’indépendance.

En effet, sur quoi la guerre de Ruben Um Nyobé déboucherait elle  ? Sur une proclamation unilatérale de l’indépendance par les Camerounais, et ce serait au détriment de la France ou, dans le meilleur des cas, sur des pourparlers ardus tels ceux qui avaient conduit le gouvernement français à négocier en position défavorable en Indochine, au Maroc et en Tunisie. Face à cette alternative, catastrophique pour lui, il n’avait plus qu’une seule solution, prendre à son tour de vitesse Ruben Um Nyobé et l’ensemble des Camerounais en anticipant l’indépendance dont il venait de reconnaître le caractère inéluctable. Pour tout dire Ruben Um Nyobé, en déclenchant la guerre, avait accéléré considérablement l’histoire. En effet, dans l’esprit du gouvernement français, avant la nuit du 18-19 décembre 1956, si jamais il s’était avéré impossible d’annuler le statut international du Cameroun, l’indépendance ne pouvait être envisagée que vers… 1980, voire 1990. Par sa guerre, Ruben Um Nyobé, était en train de transformer le Cameroun, à son tour, en boulet colonial, mais cette fois-ci en Afrique noire. Il fallait se débarrasser de ce territoire au plus vite, la guerre ayant déjà gagné le Mungo, le pays Bamiléké et le pays Banen, elle n’allait faire que s’étendre.

La suite, on la connaît. André Marie Mbida, qui était opposé à une indépendance à très court terme, a été limogé de ses fonctions de Premier ministre. A sa place a été désigné Ahmadou Ahidjo à qui Jean Ramadier a fait miroiter le poste de Premier ministre d’abord, puis celui de président de la République. C’est lui qui lira le discours d’indépendance le vendredi 1er décembre 1956.

Guinée Conakry : et pourquoi pas nous ?

Mai 1956, Charles de Gaulle arrive au pouvoir. C’est un adversaire irréductible de la constitution de 1946 qui avait donné naissance à l’Union française. Il rédige de ce fait une nouvelle constitution qui remplace l’Union française par la Communauté française et organise, pour son adoption, un référendum sur toute l’étendue de l’Union le 28 septembre 1958.

Le Cameroun, jouissant, grâce à l’opiniâtreté de Ruben Um Nyobé, d’un statut particulier au sein de cet espace politique et territorial et, d’autre part étant en proie à une guerre d’indépendance féroce, ne fut pas concerné par ce référendum. Il sera le seul pays de tous les territoires français d’Afrique noire à ne pas l’être. Pour tout dire, sa cause était déjà entendue : l’indépendance à très court terme. Au mois d’août 1958, Charles de Gaulle part en campagne électorale à travers l’Union. Il tient meeting à Tananarive à Madagascar, à Brazzaville au Congo, à Abidjan en Côte-d’Ivoire, à Conakry en Guinée et, enfin, à Dakar au Sénégal. Il invite les Africains et Malgaches à voter « oui », c’est-à-dire a adhérer à la Communauté. Ce n’est pas tout, il les prévient : ceux qui se hasarderont à voter « non » verront leurs territoires devenir immédiatement indépendants et la France, pour sa part, en tirera les conséquences qui s’imposent. C’est une menace à peine voilée.

Ahmed Sekou Touré de Guinée, pour ce qui le concerne, ne l’entend malheureusement pas de cette oreille. Il lui répond, face à face dans l’hémicycle de l’Assemblée territoriale de Conakry : « Nous préférons la liberté dans la misère à la richesse dans l’esclavage ». De Gaulle sombre dans une colère noire et il intime l’ordre, sur le champ, à tous les Français de Guinée de boucler leurs valises. Proclamation de l’indépendance de la Guinée quelques jours plus tard, le 3 octobre 1958. Charles de Gaulle se retrouve ainsi, en Afrique noire, avec deux cailloux dans la chaussure : la Guinée Conakry désormais indépendante et le Cameroun sur le point de l’être. Le 24 octobre 1958, le hautcommissaire de la République française à Yaoundé, Xavier Torre, dépose à l’Assemblée une date pour la proclamation de l’indépendance du Cameroun : le vendredi 1er janvier 1960 ; celle-ci est adoptée par une Assemblée aux ordres car toutes les autres dates proposées par des élus camerounais, non membres de l’UC, le parti d’Ahmadou Ahidjo, avaient été dédaigneusement rejetées, ainsi du 1er janvier 1959, préconisé par Tsalla Mekongo Germain, président du groupe des Démocrates camerounais. En cette fin d’année 1958, tous les dirigeants africains qui avaient voté « oui » au référendum, en craignant des représailles pour eux-mêmes et pour leurs pays respectifs, observent le gouvernement français et font une découverte bouleversante. Autant la Guinée est sévèrement punie pour avoir voté « non », donc obtenu son indépendance, autant le Cameroun évolue tranquillement sans représailles aucune vers la proclamation de celle-ci. Le 1er janvier 1960 se présente ainsi comme un jour de confusion totale dans les autres pays désormais membres de la Communauté française, c’est-à-dire qui venaient de refuser l’indépendance. Dans les jours qui suivent, c’est un lot de récriminations qui se mettent à pleuvoir sur la table de Charles de Gaulle. Elles lui posent l’embarrassante question suivante : « pourquoi pas nous ? » Le Cameroun serait-il une exception, et si oui, pour quelle raison ?

Le journaliste français, Jean Lacouture, dans la biographie de Charles de Gaulle révèle la suite : ce dernier agacé par les démarches pressantes des autres pays africains qui désiraient, à leur tour, vivre l’indépendance comme venait de le faire le Cameroun, s’était écrié désespéré : « Ils nous quittent tous. » Le 27 avril 1960, le Togo, qui était également un territoire sous tutelle des Nations Unies, voit son indépendance enfin proclamée – quatre mois après le Cameroun. Puis, en août, c’est au tour du reste des pays membres de la Communauté française : Dahomey (Bénin), Sénégal, Côte-d’Ivoire, Tchad, Gabon, Congo-Brazzaville, Madagascar, etc.

On le voit bien, c’est Ruben Um Nyobé qui a déclenché tout ce mouvement au cours de la fameuse nuit du 18 au 19 décembre 1956. Cela ne mérite-t-il pas d’être fier d’être camerounais ?

Enoh Meyomesse

 
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