vendredi, 20 octobre 2017
 

CLIN D’ŒIL AU SOLDAT CAMEROUNAIS

Toi soldat, tu sais te servir d’un fusil ; moi je n’en ai jamais touché aucun. Tu es cependant mon frère. C’est en tant que tel que je te demande aujourd’hui : as-tu regardé les évènements de ces dernières semaines à la télé ? Comme moi tu as vu des peuples longtemps tyrannisés se lever en Tunisie et en Egypte, pour demander le respect de leur liberté, et l’obtenir. Tu as vu Moubarak qui comme Biya était au pouvoir depuis trente ans, envoyer la police contre la population. Tu as vu celle-ci refuser de tirer sur les gens. Tu as vu le président d’Egypte ensuite envoyer les chars de son infanterie contre le peuple, et ceux-ci refuser de tirer dans la foule. Ah, je suis sûr que tu as également vu comment désespéré, il a lancé ses avions de l’air et ses hélicoptères, et tu as vu les chasseurs de l’armée égyptienne refuser de jeter des bombes sur leurs frères. Tu as sans doute vu comment le président a ensuite envoyé son autodéfense tabasser les gens, après que les vrais soldats aient refusé de les tuer. Aucun tyran abandonné par l’armée ne peut tenir, car toute armée nationale est l’expression du peuple. C’est que tout soldat a un frère, une sœur, une mère, un père, un grand-père, une femme, un enfant, un cousin, qui font partie du peuple. Et aucun soldat ne peut se prévaloir d’être aussi intimement attaché au président de la République, qu’il l’est au peuple. Quelle que soit son ethnie.

Je sais que tu vois aussi ce qui se passe en Lybie : un président qui tire sur ses compatriotes ; une armée retournée contre le peuple. On ne nait pas soldat, on le devient. Mais le vrai soldat vient du peuple ; ne l’oublie jamais. Tout corps armé qui se retourne contre la population devient aussitôt un gang de mange mille, de coupeurs de route, de brigands, une milice, et mérite d’être détruit. Il en a été ainsi lorsqu’en 1984, des soldats de la Garde républicaine (GR) de notre pays s’étaient mis du côté des putschistes qui défendaient Ahidjo alors que celui-ci n’était plus que citoyen. Ainsi en a-t-il été lorsqu’il y a quelques années au Zaïre, l’armée nationale s’était transformée en bande de mercenaires parce que mise à la solde du tyran seul. Ainsi en a-t-il été également au Rwanda lorsque l’armée nationale de ce pays a commis un génocide parce que tribalisée par le président. Toute armée qui ne sert qu’un homme ou une partie du peuple perd automatiquement le droit de se nommer nationale ; toute armée qui utilise des vraies balles contre les citoyens est criminelle. Or tout peuple a l’obligation de se défendre quand l’armée qui était supposée le protéger se comporte envers lui comme des brigands, parce que se défendre contre des brigands, c’est faire preuve de ce courage sublime qui est citoyen.

Le peuple camerounais se réveille ! Soldat, ce 23 février c’est toi qui t’es mis sur son chemin, car le peuple duquel est sortie l’armée, la gendarmerie tout comme la police nationales camerounaises, est très courageux. C’est bien lui, oui, c’est nous qui en 1940, ne l’oublie jamais, avons formé en premier derrière Leclerc, le gros des 40,000 soldats qui sont allés libérer la France quand celle-ci avait plié le dos devant les nazis. Ce sont nos frères, pères, et grands-pères, c’est nous qui venant de toutes les ethnies du pays, avons traversé la forêt, la steppe, le désert, pour aller à Koufra, à Bir Harkeim, à Strasbourg nous battre pour aider la France de Charles de Gaulle à se libérer de la tyrannie pétainiste. C’est la population camerounaise, c’est nous donc, qui à un moment de notre vie avons préféré nous battre avec des fusils de bois, et même avec les mains nues dans les maquis de la forêt bassa et sur les plateaux bamiléké, au lieu d’accepter les ordres d’Ahidjo qui sera à la fin condamné à mort lui aussi dans notre pays, comme on sait. Si cette bataille de vingt ans est demeurée sombre dans notre mémoire, ceux qui parmi nous l’ont menée ont été justement reconnus héros nationaux en 1990, parce qu’ils sortaient du peuple.

Si l’armée camerounaise veut être le reflet de ce courage historique du peuple camerounais devant la tyrannie, elle n’a pas le droit d’allonger l’oppression de celui-ci. Trente ans de pouvoir pour un seul individu, voilà la tyrannie. Biya, voilà notre commun oppresseur ! Car comme toi, soldat, la large majorité des Camerounais n’a connu de toute sa vie qu’un seul président, Paul Biya. Si nos choix avaient été respectés, il en aurait été autrement depuis vingt ans déjà. Seulement, le vrai problème au Cameroun aujourd’hui c’est l’armée. En mars 2008, en les tuant, les soldats traitaient nos petits frères de ‘casseurs’ et de ‘vandales’ ; en 2000 lors des commandements opérationnels, tout jeune était un ‘bandit’ pour eux ; en 1990, tabassant nos camarades étudiants, ils disaient : ‘le Cepe dépasse le Bac’. Ce 23 février une fois encore c’est toi, soldat, oui c’est toi, qui as occupé les rues pour défendre le despote. Lors des moments décisifs de notre histoire, les soldats camerounais ont toujours retourné leurs fusils contre le peuple camerounais, or, à la différence de Ben Ali, de Moubarak et de Kadhafi, Biya n’est même pas un militaire. Soldat, pourquoi le défends-tu donc autant ? Avant Biya, il y avait l’armée camerounaise ; après Biya, il y aura toujours l’armée camerounaise. Sache donc, toi policier, toi militaire, toi gendarme, que la bravoure d’un soldat ne se mesure pas au nombre de ses compatriotes qu’il a tués, mais au nombre d’ennemis qu’il a mis en déroute. Le courage de l’armée camerounaise ne se mesurera jamais au nombre de Camerounais qu’elle a tué ou tabassé. Le jour où comme tes collègues de Tunisie, d’Egypte qui ont ton âge et ne sont pas moins honorables et fidèles que toi ; le jour où tu te mettras enfin aux côtés du peuple camerounais, Biya et sa clique prendront la fuite, et le peuple t’embrassera. Bèbèla.

Patrice Nganang

écrivain

 
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