vendredi, 20 octobre 2017
 

Faustin Cabral Bekolo : Aider à l’élaboration théorique d’un changement au Cameroun

De son petit nom « Cabral », Faustin Bekolo est un écrivain et engagé. Son magazine Alternative Révolutionnaire en est à son 2e numéro, il nous en parle.

Bonjour Faustin Cabral Bekolo, faites-nous une petite biographie de vous pour nos lecteurs

Faustin Cabral Bekolo est un kamerunais, écrivain engagé, fervent admirateur de Mongo Beti, de René Philombe et de tous les hommes de lettres qui ont mis leurs plumes au service du devenir du peuple camerounais. Il tient son petit nom Cabral de son admiration pour Amilcar Cabral, le chef du PAIGC, le théoricien et héros de la lutte de libération de la Guinée Bissau et du Cap Vert. Il réside à l’extérieur du Kamerun pour des raisons professionnelles et tient, par modestie comme pour un certain nombre d’autres considérations, à garder un relatif anonymat.

Vous avez lancé le magazine « Alternative Révolutionnaire », nous vous remercions pour l’exemplaire. Pourquoi ce choix de titre ? Doit-on comprendre que votre journal se veut citoyen et se refuse à tout choix de désordre ou alors vous proposez une autre forme de révolution ?

Le magazine Alternative révolutionnaire ne vient pas d’être lancé mais vous ne pouviez évidemment pas le savoir. Il a débuté en 1994, sous la houlette de l’écrivain Ghonda Nounga, comme hebdomadaire dûment enregistré auprès des autorités kamerunaises. Mais l’hebdomadaire n’a pas pu prospérer à cause d’un manque de vision stratégique et de l’absence de personnel idéologiquement formé. Le lancement de l’hebdomadaire devait être suivi de celui d’une revue, ce qui n’a également pas pu se faire. C’est tout récemment donc que mon ami Ghonda m’a contacté pour prendre en charge la rédaction de la revue sous forme électronique.

Pourquoi Alternative « révolutionnaire » ?

Parce que la revue se donne pour but, comme l’explique son fondateur, d’aider à l’élaboration théorique d’un changement radical au Kamerun et par changement radical, il faut entendre une transformation véritablement profonde des rapports sociaux qui signifiera que les masses populaires ont accédé au pouvoir, s’y sont définitivement installées et gèrent notre pays pour leur propre compte et non pas pour celui de quelque puissance étrangère que ce soit. Je partage bien entendu cette vision chez Ghonda et j’ajoute que ce n’est là une utopie que pour ceux chez qui le renouveau a tué la saine capacité de rêver. Le peuple kamerunais, quoiqu’on puisse accroire, ruinera bientôt les fondements du système actuel après avoir chassé de notre Histoire les agents du néocolonialisme que sont les Paul Biya. Il faut se souvenir que ce peuple a déjà à son actif l’une des luttes les plus radicales, épiques et glorieuses menées pour la liberté de nos peuples.

Une chose qu’on remarque, c’est le fait que votre Cameroun s’écrit comme en allemand, avec un « K » et « un » plutôt que « oun ». Quelle explication pour nos lecteurs ?

Il ne s’agit pas ici de l’expression d’une quelconque nostalgie pour la colonisation allemande au Kamerun. Toutes les colonisations sont des crimes contre l’humanité et la dure colonisation allemande au Kamerun ne saurait constituer une exception à la règle. Les diverses graphies du nom de notre pays constituent une histoire méconnue par beaucoup de nos compatriotes. Cette histoire renvoie directement au politique et au symbolisme patriotique. Pour faire court, hors de la période allemande, la graphie Kamerun est utilisée pour la première fois dans les années 1950 par les partis du West-Cameroon pour symboliser leur attachement au principe de la réunification des deux Kameruns. C’est le cas pour des partis tels que le KNDP, KNUC et le KNC. Ceux qui ne voulaient pas entendre parler de cette réunification utilisaient la graphie Cameroon. A propos du KNC justement, qui n’avait pas de position tranchée sur ce problème, ses militants transformaient leur parti en CNC ou en KNC selon qu’ils penchaient pour le Nigeria ou pour le Kamerun. C’est plus tard que l’UPC récupère la graphie Kamerun pour en faire le symbole du patriotisme inflexible et de la résistance déterminée des kamerunais. L’UPC n’est donc pas à l’origine de cette graphie, contrairement à ce que l’on croit généralement. Pour nous qui nous considérons comme patriotes aujourd’hui, le contenu symbolique de cette graphie reste la résistance acharnée à toute domination extérieure sur notre patrie. Mais pour compléter ma réponse, j’évoquerai également des raisons d’ordre linguistique. Ecrit-t-on Kumba ou Coumba ? Et comment écrit-on Kamga ? Et Kondengui ? Et Akonolinga ? Le patriotisme et le bon sens nous font adopter la graphie Kamerun et vous voyez bien que nous sommes très loin d’une quelconque nostalgie pro-allemande.

Qui lit le magazine « Alternative Révolutionnaire » ? Où et comment est-il distribué ?

Alternative révolutionnaire est expédiée par email, comme pièce jointe, à un peu plus d’un millier de récipiendaires que nous considérons comme des relais sociaux importants. Ces récipiendaires sont des hommes politiques sans distinction de bord, des universitaires, des dirigeants d’ONG, des syndicats et des associations de toutes sortes, des journalistes, des hommes de culture et des artistes. Alternative révolutionnaire est également expédiée à des organisations et médias étrangers, notamment en France, en Grande Bretagne et aux Etats-Unis pour leur permettre de mieux comprendre les processus en cours dans la vie politique, économique, sociale et culturelle au Kamerun, ainsi que les contradictions latentes ou ouvertes dans notre pays. Il faut noter également que nous avons reçu une bonne centaine de demandes d’abonnement depuis la parution de notre numéro 01. Nous disposons des capacités nécessaires pour satisfaire à une dizaine de milliers d’abonnés.

Comment fonctionne la rédaction et le réseau des rédacteurs ?

Etant donné qu’ Alternative révolutionnaire est une revue théorique et non pas un quotidien ou un hebdomadaire, ses rédacteurs, tout naturellement, ne sont pas des journalistes au sens normal du mot. Ce sont des hommes politiques et des intellectuels, que nous sollicitons en tant que besoin. Et je peux vous assurer que pour en avoir rencontré pas mal dans la vie, Ghonda et moi disposons d’une liste, dans tous les domaines de la connaissance, qui ferait des envieux. Il y a peu d’écrivains, d’essayistes, de philosophes, d’universitaires ou d’hommes politiques auxquels nous ne puissions avoir accès d’une manière ou d’une autre pour solliciter un article ou une contribution quelconque. Mais notre préférence va, comme vous devez l’avoir deviné, à ceux qui ont une vision révolutionnaire des processus de la vie nationale. Pour le travail pratique de conception et de réalisation de chaque numéro d’ Alternative, Ghonda, les autres membres de l’équipe et moi-même nous nous concertons par email ou par téléphone. C’est avec les nouvelles technologies de l’information et avec les nouveaux medias sociaux qui sont à la disposition de tous ceux qui ont un peu d’intelligence que nous travaillons.

Avant ce magazine, avez-vous vous-même une expérience avec la gestion des médias ? Si oui, laquelle ?

Pour dire les choses sans ambigüité, la gestion des medias traditionnels tels que les quotidiens, les hebdomadaires, les mensuels, les radios et autres, m’est chose pratiquement inconnue. Mais pour faire une revue théorique, on n’a pas besoin de tout cela et beaucoup parmi les universitaires qui administrent des revues en Afrique et ailleurs dans le monde vous le diront. En outre, étant donné que la revue Alternative est distribuée gratuitement par email, nous n’avons pas à résoudre des problèmes de gestion financière en dehors de ce que nous devons débourser une fois tous les deux mois pour la mise en page.

Pour le premier numéro on constate que vous publiez deux articles invitant les gens à s’inscrire sur les listes électorales. Pourquoi ce choix de première parution ?

En réalité, nous avons publié trois articles : Celui du bureau politique du Manidem, celui de la direction de l’UPC des fidèles et celui de PICAM (Progressive Initiative for Cameroon). Pourquoi nous associons-nous à l’exigence d’inscription sur les listes électorales ? Sans entrer dans de grandes élaborations théoriques, on peut se demander quelle alternative proposent éventuellement ceux qui invitent les kamerunais au boycott. Je dois préciser que contrairement à ce qu’on pense et jusqu’à plus ample informé, le SDF n’est pas encore à ranger dans cette catégorie. Ensuite, ceux qui prônent le boycott semblent ne rien savoir des lignes de forces dans notre pays, ainsi que des modifications perceptibles de la balance des forces au niveau national et au niveau international. Je vous promets d’être plus explicite dans une autre interview en tant que de besoin. Mais je vous renvoie déjà aux trois articles que je viens de mentionner et qui contiennent des éléments probants.

Le magazine est en français et en anglais, qu’est-ce qui justifie ce choix de langues ?

Le choix de ces langues tient tout simplement au fait que notre lectorat, tel que je l’ai présenté tout à l’heure, a très certainement accès à ces deux langues étrangères utilisées au Kamerun. Nous n’avons pas les limitations d’un quotidien ou d’un hebdomadaire, qui s’adressent à un public plus large, et qui se doivent d’adopter l’une ou l’autre seulement des langues étrangères utilisées chez nous. Je dois préciser que notre choix n’est pas une option pour le fameux bilinguisme de mauvais aloi. Le Kamerun n’est pas bilingue, il faudra bien qu’on le comprenne ! Le bilinguisme renvoie à la théoricisation et la pratique du néocolonialisme chez nous. Le Kamerun est multilingue ! Ca saute pourtant aux yeux ! Pour revenir à notre revue, nous n’hésiterons pas à publier des textes en pidgin, en Bulu, en Ewondo, en Duala, en Fefe ou en Fufulde si nous l’estimons utile pour notre lectorat.

Comment voyez-vous votre magazine à moyen terme ?

A court terme, nous envisageons de nous mettre sur un blog, sur Facebook et sur Flickr. Nous utiliserons Flickr pour montrer aux kamerunais et au monde, à l’aide de photographies parlantes, ce que le Kamerun est dans la réalité. Par notre présence prochaine sur Facebook, nous irons vers des publics plus jeunes et variés. C’est aux jeunes que doit appartenir l’aujourd’hui du Kamerun. Ils disposeront de l’inventivité et du patriotisme nécessaires pour prendre en main notre patrie quand on l’aura débarrassé du tribalisme, de la passivité, du fatalisme, du culte de la débrouillardise économique et sociale, qui sont les principaux ingrédients de l’idéologie diffuse dont le néocolonialisme français et M. Paul Biya se servent pour continuer à réduire en esclavage notre peuple. Dans le plus long terme, nous voulons être également présents sur Youtube par des reportages et des documentaires vidéo, ainsi que pour des interviews de personnes de qualité dans notre pays. Enfin, il est également question, dans un avenir plus ou moins lointain, d’étudier la possibilité de relancer l’hebdomadaire sur place au Kamerun.

Source : journal du cameroun

 
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