mardi, 15 octobre 2019
 

Interview de Manuel Domergue, Co auteur de "Kamerun. Une guerre cachée à l’origine de la Françafrique"

« Des pages sombres de la Françafrique, l’indépendance du Cameroun est souvent évoquée, mais peu connue »

Manuel Domergue, avec Thomas Deltombe et Jacob Tatsitsa, vous venez de publier ce volume de 748 pages sur une période capitale mais très occultée de l’histoire du Cameroun. Comment est né ce projet et quel en était l’objectif ?

Mon collègue journaliste Thomas Deltombe et moi-même nous intéressions depuis quelques années à la politique africaine de la France. Or, parmi les pages sombres de la Françafrique, l’une d’elles, l’indépendance du Cameroun, est souvent évoquée, mais assez peu connue. A son sujet circulent quantité de versions très contradictoires, dont il est difficile de démêler le vrai du faux. Cette histoire nous intriguait donc fortement si bien que quand, autour de 2006, Thomas Deltombe a eu l’occasion de partir vivre deux années à Yaoundé, nous avons décidé de nous lancer dans cette enquête, sans imaginer qu’elle puisse nécessiter plus de quatre années de travail. Sur place, Thomas a pris contact avec un historien, Jacob Tatsitsa, qui avait été le conseiller historique d’un documentaire suisse de Frank Garbely consacré à l’assassinat de Félix Moumié. Jacob travaillait pour sa thèse sur la guerre du Cameroun depuis plus de dix ans, et avait accumulé une connaissance encyclopédique des faits, des dates, des archives et témoins camerounais. C’est cette alliance franco-camerounaise qui nous a permis de progresser dans cette enquête qui visait à réhabiliter une partie de l’histoire africaine contemporaine, en battant en brèche l’idée reçue selon laquelle la France aurait accordé l’indépendance pacifiquement et généreusement en Afrique subsaharienne.

Comment l’avez-vous réalisé et quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Nous avons cherché à confronter archives et témoignages. Les archives étaient aussi bien d’origine camerounaise que française, publique que privée, militaire que diplomatique ou religieuse. Nous avons pu photographier et analyser plusieurs dizaines de milliers de pages d’archives qui n’avaient souvent jamais été exploitées. C’est souvent grâce à elles que nous avons pu retrouver des témoins encore vivants de cette période. Comme dans un jeu de piste, nous partions d’un seul nom de famille pour reconstituer une histoire individuelle, pour l’intégrer au puzzle de la grande histoire. Hélas, nous n’avons pu retrouver qu’une personne sur 50 ou 100, car lorsque nous disposions d’un simple nom de famille, il était très difficile de remonter la piste, à moins que l’intéressé dispose d’un nom de famille très original ! Raconter l’histoire bute parfois sur des obstacles inattendus… L’autre difficulté était l’âge des témoins. Cette histoire remontant à cinquante ans, les témoins avaient presque tous plus de 80 ans. Ceux que nous avons pu retrouver étaient âgés, certains se souvenaient de manière très floue de cette période, et rares sont ceux qui ont conservé archives personnelles ou photographies d’époque. Certains sont décédés juste avant la date prévue pour l’entretien. C’était évidemment très décevant, car ils sont partis avec leurs souvenirs sans jamais en parler à quiconque, pas même à leurs proches, tant il est vrai que, pour tout le monde, il ne s’était rien passé au Cameroun. Cette recherche a été facilitée par les familles des témoins, qui nous ont ouvert leurs portes et les archives de leurs parents, en se doutant pourtant que cela risquait d’écorner leur réputation. Il est tout de même regrettable qu’un acteur central comme le général Jean Lamberton, chef d’orchestre de la répression en Sanaga-Maritime, n’ait jamais été interrogé, alors qu’il n’est mort qu’en 2004 et aurait pu être retrouvé aisément par des historiens ou des journalistes consciencieux. Notre ouvrage a sauvé in extremis quelques mémoires avant leur disparition, mais une génération d’historiens français et camerounais n’a pas fait son travail correctement, à l’exception de quelques grands noms comme Richard Joseph, Achille Mbembe ou Mongo Beti. C’est une grande frustration pour tous ceux qui s’intéressent à cette période.

Le style journalistique présente les faits avec une telle implication que l’on sent le chercheur très présent si ce n’est très militant. Comment avez-vous vécu cette histoire en tant que Français ?

Ce n’était pas une surprise, mais il est toujours incroyable de constater à quel point une guerre menée par la France il y a cinquante ans a laissé l’opinion française et les élites indifférentes à l’époque, et à quel point cela perdure aujourd’hui. Comme si tout cela n’avait aucune importance, comme si nous parlions ici d’une sorte d’infra-histoire. Il existe un mépris ahurissant à l’égard du passé de peuples entiers qui ont pourtant été colonisés par la France. On préfère encore aujourd’hui s’attarder sur des faits divers ou des polémiques complètement anecdotiques plutôt qu’essayer de comprendre la responsabilité de la France dans les souffrances récentes d’un peuple. Combien de responsables politiques ont demandé des comptes au gouvernement à propos de cette guerre cachée menée en notre nom ? Aucun. Combien de lignes, combien de minutes, les quotidiens ou les journaux télévisés ont-ils accordées à nos révélations ? Zéro. C’est pour cela que notre ton peut sembler un peu vif, à ceux qui ignorent tout de la violence qui s’est déployée à cette époque au Cameroun : il faut signifier au lecteur que les faits relatés, quelle que soit notre interprétation à leur égard, sont des faits graves. Nous parlons d’une guerre avec des bombardements de civils, une torture systématique, des dizaines de milliers de morts. Et tout cela passe comme une lettre à la poste. Raconter de tels faits nécessite, comme vous dites, une certaine « implication »…

Comment émerge-t-on d’une telle plongée dans ces moments terribles qu’ont vécus des victimes dont les malheurs ont été en plus cachés à l’opinion internationale ?

On en ressort surtout très modeste, car la réalité est d’une grande complexité. Nous avons essayé dans le livre de dégager quelques lignes directrices pour rendre intelligible le déroulé des événements, mais d’autres grilles de lecture nous ont sans doute échappé. Les va-et-vient dans le maquis, les affrontements entre villages, les enjeux micro-locaux et autres manipulations complexifient à l’extrême l’affrontement entre nationalistes et forces franco-camerounaises. Mais on ressort aussi de ce travail avec l’impératif de transmettre la parole des victimes, car la douleur qu’ils expriment est encore très vive, d’autant plus vive qu’elle n’a jamais été reconnue comme telle par les autorités ou par les historiens.

Que vous ont inspiré les témoins camerounais encore vivants que vous avez rencontrés ?

Beaucoup de ces témoins exprimaient une défiance envers nous, la défiance que leur parole, ayant été méprisée pendant si longtemps, le soit une fois de plus. Mais bien d’autres ont eu envie de parler, de parler longuement, à la fois pour exprimer leurs souffrances, mais aussi pour donner du sens à cette période trop facilement résumée comme « une période de troubles » ou « une guerre civile » où tout le monde serait indistinctement victimes ou bourreaux, où les Camerounais auraient été entraînés dans une sauvagerie sans raison, une période qu’il faudrait oublier au plus vite. Beaucoup d’ex-upécistes ont tenu à raconter que, avant d’être des anciens maquisards, ils avaient été militants politiques, poussés à prendre les armes malgré eux, pour arracher une véritable indépendance. Beaucoup souhaitaient montrer qu’ils étaient toujours militants et que leur combat n’était pas terminé. Voire que la guerre qu’ils avaient menée ou subie n’était pas finie elle non plus. Les représentants des forces de l’ordre ont également parlé assez facilement, à l’exemple du général Pierre Semengue, qui s’est livré pendant de longues heures devant notre caméra. Je ne sais pas si son comportement était lié à un sentiment d’impunité ou du devoir accompli, mais il a parlé apparemment sans autocensure, admettant par exemple avoir fait couper les têtes des insurgés par souci d’information à destination du grand public… Ces déclarations en disent long en elles-mêmes sur les élites camerounaises d’aujourd’hui, où il semble encore à peu près normal d’avouer ce type de pratiques. Côté français, nous avons essuyé moins de refus que nous l’avions craint. En effet, si la guerre d’Algérie a été longuement commentée par les chercheurs et les journalistes, la guerre du Cameroun n’a pas suscité le même intérêt, si bien que des acteurs pourtant importants n’ont jamais trouvé une oreille attentive pour les écouter. Or, ce qu’ils avaient vécu alors, à une époque où ils étaient jeunes, peut être jugé révoltant ou glorieux, mais était à coup sûr passionnant. Des jeunes gens frais émoulus de l’école dirigeaient des régions entières, quasiment sans contre-pouvoirs, faisaient et défaisaient des carrières de ministres de cette jeune nation. Du point de vue des acteurs de la colonisation et de l’accession à l’indépendance, cette puissance est grisante et donne envie de la faire connaître. Nous avons donc essayé de nous mettre à leur écoute, sans jugement a priori, ce qui ne nous empêche pas de replacer toutes les anecdotes recueillies dans une trame historique sur laquelle nous portons un regard critique.

Comment le public européen et français a-t-il accueilli votre livre ? Avez-vous des échos de sa réception en Afrique et au Cameroun en particulier ?

L’accueil par les lecteurs a été globalement très bon. Nous avons reçu énormément d’encouragements, ce qui confirme que ce livre était attendu et nécessaire. La presse française s’en est fait également l’écho, même si nous aurions espéré que cela suscite davantage de débats. Au Cameroun, certains quotidiens en ont fait leurs unes, en confrontant nos analyses avec celles d’autres historiens ou témoins de l’époque. En tout cas, le débat se poursuit sur internet, à travers notre site (www.kamerun-lesite.com) ou notre page facebook, ainsi que dans toutes les rencontres organisées à travers la France par des librairies ou des associations. Des chercheurs français de Paris I’avaient également organisé une rencontre en compagnie notamment d’Achille Mbembe à la Sorbonne, qui n’a hélas pas pu avoir lieu faute de passeport… Mais nous sommes impatients de confronter nos analyses avec celles de chercheurs, en particulier celles d’étudiants camerounais qui ont du mal à accéder aux archives conservées en France.

Avez-vous d’autres projets similaires ?

Pas encore, nous sommes encore plongés dans l’accompagnement du livre, à travers des débats en France et au Cameroun, mais aussi à l’étranger. Nous sommes très heureux de constater que les lecteurs du livre ont été interpellés et cherchent à poursuivre le débat au sujet de cette histoire très actuelle. C’est pourquoi nous avons créé le site www.kamerun-lesite.com, afin d’y accueillir les discussions sur la guerre du Cameroun, d’y recueillir des témoignages et surtout de mettre en ligne des archives et des témoignages qui ne nous appartiennent pas mais doivent être mis à la disposition du public. Nous aimerions à présent diversifier nos supports pour parler de cette histoire, à travers une bande dessinée ou un film de fiction. L’enquête historique ne suffit pas à expliquer la guerre du Cameroun… L’association que nous avons créée, Remember Kamerun, vise justement à contribuer à susciter et diffuser les prises de parole à ce sujet. Faites passer le mot à vos lecteurs !

Robert Fotsing Mangoua

Source : http://journalducameroun.com

 
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