mardi, 21 novembre 2017
 

République centrafricaine : Les civils pris pour cible dans une nouvelle flambée de violences

La mission de maintien de la paix de l’ONU devrait être reconduite et renforcée

Les violences contre les civils sont en forte hausse depuis quelques mois dans les régions du centre-sud et sud-est de la République centrafricaine, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Afin de protéger les populations exposées, le Conseil de sécurité des Nations Unies devrait proroger le mandat de la mission de maintien de la paix de l’ONU, avant son expiration le 15 novembre 2017, et approuver la demande d’un renfort de 900 troupes supplémentaires formulée le 18 octobre par le Secrétaire général António Guterres.

Les forces de maintien de la paix de l’ONU ont joué un rôle important dans la protection des civils dans de nombreuses circonstances ; le Conseil de sécurité, qui se compose de 15 membres, devrait octroyer à cette mission de maintien de la paix, la MINUSCA, les ressources supplémentaires dont l’ONU affirme avoir besoin pour protéger les civils contre les agressions, y compris les abus sexuels.

« La fréquence des meurtres de civils en République centrafricaine en 2017 est alarmante et dans de nombreuses régions du pays, les civils ont désespérément besoin de protection », a déclaré Lewis Mudge, chercheur senior auprès de la division Afrique à Human Rights Watch. « Le Conseil de sécurité devrait donner à la mission les ressources dont elle a besoin pour protéger les civils, notamment un nombre de troupes suffisant pour faire face à la résurgence des violences qui les menacent et pour protéger les camps de personnes déplacées. »

En août, septembre et octobre, Human Rights Watch a documenté les meurtres d’au moins 249 civils perpétrés depuis mai par des groupes armés, pour la plupart dans les régions du centre-sud et sud-est du pays. Ce chiffre ne représente toutefois pas le nombre total de civils tués dans tout le pays, ni les nombreux meurtres commis dans des zones reculées et difficiles d’accès.

Human Rights Watch a également documenté 25 cas de viols commis durant la même période par des membres de groupes armés dans la province de Basse-Kotto, qui s’inscrivent dans une tendance des groupes armés à recourir systématiquement au viol et aux abus sexuels contre les femmes et les filles, observée au cours de ces cinq dernières années.

Human Rights Watch a constaté, dans les cas documentés, que lorsque les militaires de maintien de la paix de l’ONU étaient à proximité ou pouvaient être déployés rapidement, ils étaient capables de contribuer à faire cesser les attaques contre les civils, ou de limiter les violences et sauver des vies. Dans d’autres cas, l’absence de ces troupes dans une zone a laissé les civils sans protection. Dix militaires de maintien de la paix ont été tués en 2017 dans des attaques commises à travers le pays par des groupes armés.

Les affrontements actuellement en cours ont forcé des dizaines de milliers de personnes à fuir leurs domiciles depuis mai, portant le nombre total des personnes déplacées à l’intérieur des frontières à 600 300, selon des chiffres de l’ONU, et le nombre total des réfugiés à 518 200, soit les niveaux les plus hauts depuis le milieu de l’année 2014.

La plupart des abus documentés par Human Rights Watch ont été commis par des factions des rebelles de la Séléka, notamment l’Union pour la paix en Centrafrique (UPC) et le Mouvement patriotique pour la Centrafrique (MPC), ainsi que par les forces anti-balaka. Certains meurtres ont été perpétrés par des hommes armés qui n’appartenaient apparemment à aucun de ces groupes.

Dans la province de Basse-Kotto, Human Rights Watch a documenté les meurtres de 188 civils entre mai et août, résultant d’attaques contre des civils lors d’hostilités entre des forces de l’UPC et anti-balaka, ainsi que les 25 viols mentionnés ci-dessus. Les militaires de maintien de la paix de l’ONU n’étaient pas présents dans la zone quand les attaques ont commencé, mais sont arrivés dans la ville d’Alindao quelques jours après le début des hostilités et ont réussi à faire cesser les agressions contre les civils.

« Ils m’ont frappée et jetée au sol », a déclaré « Francine », âgée de 34 ans, au sujet des combattants de l’UPC. « Puis ils ont commencé à me violer. Mon fils [âgé de 5 ans] regardait et a voulu m’aider. Mais ils lui ont tiré une balle dans le flanc et il est mort. »

Le 29 juillet, des combattants de la faction MPC de la Séléka ont attaqué un camp pour personnes déplacées à Batangafo et les quartiers alentour, tuant au moins 15 personnes, dont trois qui étaient handicapées, et incendiant environ 230 maisons et huttes de fortune dans le camp. Une des victimes handicapées, Gérard Namsoa, 56 ans, n’a pas pu s’enfuir quand sa maison a été incendiée. « Il a essayé de sortir en rampant mais il n’a pas pu s’échapper à temps », a déclaré l’un de ses proches.

Le 13 mai, des forces anti-balaka ont attaqué le quartier musulman de Tokoyo à Bangassou, dans la province de Mboumou. Neuf survivants qui ont pu s’enfuir jusqu’à Bangui ont estimé que les combattants avaient tué au moins 12 civils, dont l’imam de la ville, Mahamat Saleh, alors qu’ils tentaient de se réfugier dans la mosquée. Les militaires de maintien de la paix ont transporté les musulmans de la mosquée à l’église catholique, où ils continuent de leur fournir une protection. Environ 1 500 civils musulmans sont réfugiés dans ce lieu, selon des sources de l’ONU et des habitants qui ont récemment fui.

Les civils de la région orientale du pays avaient jusqu’ici échappé aux nombreuses attaques ciblées perpétrées ces dernières années en République centrafricaine, mais ils sont maintenant plus vulnérables après le retrait des troupes de l’armée ougandaise et des conseillers militaires américains au début de 2017. Ces forces avaient été déployées dans la région pour lancer des opérations contre l’Armée de résistance du seigneur (Lord’s Resistance Army, LRA), un groupe armé ougandais.

Dans la ville de Zemio, qui bénéficiait auparavant de la protection des troupes ougandaises, au moins 28 civils ont été tués depuis fin juin, notamment lors d’une attaque perpétrée par un groupe armé local le 28 juin et d’une autre attaque par le même groupe contre un camp de personnes déplacées le 17 août. Ces deux attaques, menées par des musulmans armés locaux sans lien évident avec la Séléka, sont perçues comme ayant pu constituer un acte préventif en raison de la présence croissante de miliciens anti-balaka dans ce secteur. Un contingent de la MINUSCA est stationné dans cette ville depuis 2015, mais il n’a pas été en mesure de protéger les civils lors de ces attaques. Depuis ces événements, la plupart des habitants de la ville se sont enfuis en République démocratique du Congo, voisine.

La MINUSCA a été déployée en République centrafricaine en septembre 2014 et compte actuellement 12 342 membres armés. Aux termes du chapitre VII de la Charte de l’ONU, elle est autorisée à prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger la population civile des menaces de violence physique et « mettre en œuvre […] une stratégie de protection des civils à l’échelle de la mission, ».

Dans les zones les plus exposées aux violences, l’ONU devrait élargir ses patrouilles et, en conformité avec le mandat de la mission, recourir à une force appropriée pour protéger les civils se trouvant sous une menace imminente, a déclaré Human Rights Watch. Le Conseil de sécurité devrait s’assurer que la mission dispose de toutes les ressources dont elle a besoin pour protéger les civils, y compris les 900 troupes supplémentaires demandées par le Secrétaire général.

Pour lutter contre la culture bien enracinée de l’impunité pour les crimes de guerre, le gouvernement national, l’ONU et les bailleurs de fonds de la République centrafricaine devraient accentuer leur soutien à la Cour pénale spéciale (CPS) – nouvel organe judiciaire doté de juges et procureurs nationaux et internationaux et mandaté pour enquêter sur les graves violations des droits humains commises dans le pays depuis 2003 et juger leurs responsables. Ce nouveau tribunal offre une chance de faire rendre des comptes aux commandants de toutes les parties au conflit qui se sont rendus responsables de crimes de guerre, a affirmé Human Rights Watch.

La mission de l’ONU devrait continuer à apporter son appui technique et logistique à la CPS, afin d’assurer qu’elle puisse rapidement devenir opérationnelle et effectuer efficacement des enquêtes et des poursuites judiciaires. Les organes nationaux et internationaux devraient également assurer un soutien continu afin de renforcer le système judiciaire national.

« Faire en sorte que les personnes responsables d’abus soient traduites en justice – quel que soit leur grade ou leur poste – est crucial si l’on veut mettre fin aux cycles de violence et d’abus en République centrafricaine », a affirmé Lewis Mudge. « Le gouvernement de Bangui, l’ONU et les habituels bailleurs de fonds du pays devraient faire le nécessaire pour donner à la Cour pénale spéciale les ressources, le personnel et l’appui technique dont elle a besoin. »

 
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