vendredi, 15 décembre 2017
 

Lettre ouverte à François Hollande sur les crimes de Brazzaville

« Monsieur le Président de la République française,

Le 4 avril 2016, falsifiant comme d’habitude le résultat des urnes, la Cour constitutionnelle de la République du Congo, aux ordres, valide la réélection à la présidence de la République du candidat Denis Sassou-Nguesso, au pouvoir depuis trente-deux ans. Préparé à ce coup d’Etat électoral, cette fois, le peuple congolais est prêt à amplifier sa résistance pacifique et à poursuivre sa désobéissance civile.

La réponse du système militaro-politique congolais est également prête depuis des mois. Elle consiste à désigner le sud de la ville et du pays comme foyers d’invisibles et insaisissables ennemis intérieurs.

Dans la nuit du 4 avril 2016, les tirs à l’arme lourde ciblant les populations civiles ont déjà commencé sur les quartiers sud de Brazzaville. Quelques heures plus tard, les habitants sont chassés de leurs maisons et déplacés au nord de la ville. Le lendemain débute le bombardement des villages du Pool, au sud du Congo. Les premières images de cadavres commencent à circuler sur les réseaux sociaux.

Auparavant, le président Denis Sassou-Nguesso est rentré d’une tournée à l’étranger où, sans doute, il est allé vérifier si ses vieilles alliances en Europe et en Afrique vont une nouvelle fois le “couvrir” en échange, pour les uns, d’une solidarité entre tyrans et, pour les autres, d’un accès facilité aux immenses richesses locales (pétrole, uranium, etc.) dont bien peu de Congolais profitent.

Sans doute est-il allé vérifier une nouvelle fois, à l’extérieur, sur qui compter pour accompagner sa survie politique à l’intérieur, et conserver le pouvoir par tous les moyens. En arrêtant les opposants, en torturant, en exécutant ; en opposant les régions congolaises entre elles ; en agitant le spectre du retour des guerres civiles de 1993 et 1997, qu’il avait lui-même planifiées, et pour la responsabilité desquelles il a pour l’instant échappé aux condamnations de crimes contre l’humanité ; en encourageant le dysfonctionnement et la corruption de l’Etat ; en manipulant l’information ou en achetant le silence au Congo et sur la scène internationale ; en armant ses propres milices, prétendues aux ordres de nébuleux ennemis de la “Patrie” pour terroriser les corps, les esprits, le pays entier, mettre ainsi en scène son retour providentiel et apparaître, encore une fois, comme l’homme du recours, le père de la Nation.

Pourtant, quelque chose a changé à Brazzaville. Du nord au sud du pays, le peuple congolais n’est plus manipulable. La jeunesse congolaise est descendue dans la rue à l’automne 2015.

Massivement, au nord comme au sud, les Congolais ont boycotté le référendum d’octobre qui visait à modifier la Constitution pour prolonger encore les trente-deux années de pouvoir du président Denis Sassou-Nguesso et lui garantir l’impunité internationale au cas où les choses tourneraient mal pour lui.

Massivement, les électeurs ont ensuite voté pour l’opposition aux élections présidentielles le 20 mars 2016. Celles-ci se sont déroulées à huis clos, les autorités ayant coupé toutes les communications à l’intérieur du Congo et vers le reste du monde durant quatre jours ; d’où cette invraisemblable annonce des résultats au milieu de la nuit du 24 mars – le président ne s’accordant cette fois-ci “que” 60 % des suffrages !

Massivement, pour contester cette mascarade, les Congolais ont alors répondu au mot d’ordre pacifique de désobéissance civile durant une “journée ville morte”, le 29 mars.

La répétition aujourd’hui d’un scénario cauchemardesque ne doit rien à la fatalité, mais davantage au laisser-faire, au laisser-dire. Cela ne sert à rien de plaindre les Congolais. Nous devons suivre leur exemple de courage et de résistance. Dire et redire que c’est au peuple congolais, et à lui seul, de bâtir un Etat de droit. Pas aux affairistes de tous bords, pas aux militaires, pas aux gouvernements étrangers complices ou concurrents économiques et stratégiques dans la région. Il en va du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

La France est le premier partenaire économique du Congo. Monsieur le Président, vous devez sortir de votre silence. Le pays doit cesser urgemment ses relations mafieuses et militaires avec la dictature en place. Au nom de la solidarité entre les peuples, nous demandons l’arrêt immédiat des tirs sur les civils, la libération des opposants politiques, la non-reconnaissance par la France et la communauté internationale des résultats électoraux, le retour de la presse internationale sur le terrain et la tenue d’une nouvelle élection présidentielle en présence d’observateurs internationaux impartiaux. »

Cette lettre est publiée ici sur la plateforme Change.org

Les auteurs de la lettre Jean-Paul Delore, metteur en scène ; Catherine Laval, costumière, syndicaliste ; Dieudonné Niangouna, auteur ; Laëtitia Ajanohun, auteure

Premiers signataires Jean-Loup Amselle, directeur d’études à l’EHESS ; Benoît Awazi Mbambi Kungua, philosophe, président du Cerclecad ; Valérie Baran, directrice du Tarmac, scène internationale francophone ; Delavallet Bidiefono, chorégraphe ; Patrick Braouezec, ancien député-maire de Saint-Denis, président de Plaine Commune ; Sylvie Coma, journaliste ; Zineb El Rhazoui, journaliste ; Tina Hollard et Hafid Chouarf, association Globe Trot’Art ; Nicolas Martin-Granel, chercheur associé à l’ITEM CNRS-ENS ; Alexandre Neumann, professeur, université Paris-VIII ; Julie Peghini, anthropologue, université Paris-VIII ; Agnès Tricoire, avocate à la cour de Paris ; Nadine Wanono, chercheuse.

 
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