samedi, 19 avril 2014
 

Avertissements et grabuge à la veille des élections en RDC

KINSHASA - Selon les analystes et les observateurs, la deuxième élection présidentielle démocratique de la République démocratique du Congo (RDC), prévue pour le 28 novembre, court le risque de déstabiliser davantage le pays à cause de délais dans l’organisation et de potentielles contradictions constitutionnelles.

« Loin d’annoncer la consolidation de la démocratie, les élections à venir sont au mieux un problème logistique et au pire une nouvelle cause de déstabilisation. D’autant que le pays ne s’est toujours pas complètement rétabli de la longue guerre qui a marqué la fin de l’ère Mobutu [Sese Seko] et son dénouement », a indiqué l’International Crisis Group (ICG) dans un rapport [ http://www.crisisgroup.org/fr/regio... ] publié en mai.

Le Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon a souligné que les élections avaient le potentiel d’« atténuer les tensions et de permettre la création d’institutions transparentes et responsables », mais qu’elles « comportaient également des risques, en particulier pour les communautés divisées par le conflit ou qui s’en remettent progressivement ».

Afin de limiter les risques, a-t-il ajouté, les élections congolaises doivent « avoir lieu dans les délais, être transparentes et crédibles, se dérouler dans la paix et la sécurité et offrir à tous les Congolais l’occasion de participer librement sans crainte d’être victimes de harcèlement et de violence [...] Nous avons beaucoup investi et nous avons beaucoup à perdre ».

Les partis d’opposition se sont déjà plaints de harcèlement et de violence, ainsi que du calendrier électoral. Celui-ci viole, à leur avis, une exigence constitutionnelle selon laquelle « Le scrutin pour l’élection du Président de la République est convoqué ...quatre-vingt dix jours avant l’expiration du mandat du Président en exercice ». Le mandat de Joseph Kabila expire le 6 décembre 2011.

En mai, les représentants de 26 partis d’opposition ont signé une déclaration qualifiant le calendrier électoral (voir encadré) établi par la Commission électorale nationale indépendante (CENI) d’« inconstitutionnel et d’irréaliste ».

Le gouvernement continue de soutenir que la Constitution n’a pas été violée. Un porte-parole a indiqué que l’intervalle de 90 jours ne faisait pas référence à la journée de l’élection, mais au premier jour de l’organisation du scrutin. Si la Cour suprême examine actuellement la question, le gouvernement ne semble pas disposé à remanier le calendrier. Selon le porte-parole, « la polémique n’a plus aucune pertinence ».

La CENI et le gouvernement ont également rejeté les avertissements de l’opposition, qui estime que la prestation de serment du vainqueur, prévue pour le 20 décembre, risque de laisser un dangereux vide de pouvoir après le 6 décembre. Ils évoquent l’article 70 de la Constitution, selon lequel « à la fin de son mandat, le Président de la République reste en fonction jusqu’à l’installation effective du nouveau Président élu ».

Dans son rapport, l’ICG exhorte les politiciens des deux côtés à négocier tout de suite afin de permettre la création d’un gouvernement de transition s’il devait se révéler impossible de tenir l’élection le 28 novembre prochain. Le rapport indique par ailleurs que les Congolais sont confrontés à un dilemme : respecter les échéances constitutionnelles « et organiser des élections bâclées, ou ignorer ces échéances et plonger dans une période d’inconstitutionnalité du pouvoir ».

Selon N’Sii Luanda Shandwe, président du Comité des observateurs des droits de l’homme, un groupe de défense des droits, les leaders de la RDC ont régulièrement violé les dispositions des textes fondamentaux depuis l’indépendance. Cette fois-ci toutefois, M. Luanda estime que le fait d’ignorer les partis d’opposition dans l’établissement du calendrier électoral pourrait avoir des résultats catastrophiques. « Ne pas tenir compte du point de vue des partis d’opposition, pourrait pousser ces derniers à encourager leurs partisans à se soulever si les élections ne se dérouleraient pas bien », a-t-il dit.

Listes électorales

Les difficultés rencontrées dans l’inscription des électeurs sur les listes électorales annoncent l’agitation politique à venir. « Des troubles pourraient se produire si certains politiciens décident de prétendre que l’inscription n’a pas été faite dans les règles de l’art afin d’inciter leurs supporters à contester les résultats, ce qui pourrait déclencher des émeutes », a dit Philippe Biyoya Makutu Kahandja, politologue et directeur de l’Institut panafricain des relations internationales et stratégiques.

Vu la lenteur du déblocage des fonds par le gouvernement et les bailleurs de fonds, les électeurs potentiels qui vivent dans des régions isolées doivent, cette année, faire de longues distances pour s’inscrire sur les listes électorales. Les organisations non gouvernementales (ONG) estiment qu’il s’agit d’un élément dissuasif pour ceux qui n’ont pas le temps, l’argent ou la santé nécessaire pour se déplacer.

« Nous avons reçu quelques affiches que nous avons distribuées dans les provinces, mais nos partenaires n’ont pas les moyens de financer le processus », a dit Pierre Shinindanyi, de la CENI de la province du Kasaï-Occidental. « J’ignore si nous aurons atteint, d’ici le 6 juin, le nombre d’inscrits que nous nous sommes fixé comme objectif ».

Les futurs électeurs se tiennent loin des centres d’inscription afin d’éviter les violences endémiques des groupes armés, et les policiers affectés à la sécurité des centres exigent de l’argent pour autoriser les citoyens à pénétrer à l’intérieur, a dit Luneno Maene, point focal national et porte-parole de la Synergie Nationale de la Societe civile pour la bonne gouvernance et les elections en RD Congo. D’autres se plaignent des longues files d’attente. Le président de la CENI Ngoy Mulunda a averti les politiciens qui offrent aux électeurs qui vivent loin des centres de les y amener qu’ils commettaient une fraude.

Selon M. Luanda, la participation à l’élection risque d’être faible et cela pourrait alimenter les conflits à venir. M. Biyoya estime quant à lui que le fait de contester l’organisation des élections pourrait ramener le pays au bord de la guerre et pousser plusieurs candidats - des anciens chefs de guerre - à se réarmer pour négocier leur retour au pouvoir.

Si les partis d’opposition sont absents des centres d’inscription, M. Maene craint qu’ils occuperont le devant de la scène s’ils échouent aux élections. « Ces mêmes partis politiques ou politiciens seront les premiers à mobiliser leurs partisans pour causer des troubles s’ils n’obtiennent rien des divers scrutins », a-t-il dit. « Je crois que les élections seront catastrophiques ».

Instabilité persistante

La crainte de violences électorales s’accompagne d’une insécurité grandissante dans certaines régions du pays.

Dans sa déclaration, la coalition des partis d’opposition a dénoncé ce qu’elle a qualifié de « le climat délétère caractérisé notamment par la confiscation des médias publics.les arrestations arbitraires et les assassinats, la politisation de l’armée, de la police et des services de sécurité sans oublier les multiples intimidations, etc. »

Selon certaines informations, l’armée congolaise aurait, en 2010, arrêté plusieurs citoyens ayant combattu aux côté des rebelles ougandais à Beni, dans le Nord-Kivu. On rapporte également que des groupes de Congolais armés auraient érigé des barrages routiers illégaux dans la région de l’Uélé et qu’ils attaqueraient régulièrement les véhicules transportant des marchandises. Selon les ONG qui ouvrent dans le nord-est de la province Orientale, certaines attaques ont été attribuées aux rebelles ougandais de l’Armée de résistance du seigneur (LRA). La Mission des Nations Unies pour la stabilisation en RDC (MONUSCO) a par ailleurs indiqué que plus de 25 attaques au Nord-Kivu, et notamment l’une dirigée contre le ministre de l’Éducation supérieure qui a fait deux morts, avaient été imputées aux Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). Le gouvernement continue également de combattre les groupes armés de l’Angola et du Burundi.

« Nous sommes dans une situation où le gouvernement lutte encore pour restaurer l’autorité de l’État dans plusieurs régions du pays. Si certains politiciens ont l’impression d’avoir perdu l’élection parce que celle-ci était mal organisée, ils pourraient se réfugier dans la brousse pour y mettre sur pied des groupes armés comme on le faisait couramment avant 2003 », a dit M. Biyoya.

D’après M. Maene, ceux qui ont profité de l’instabilité en RDC pour exporter illégalement des ressources naturelles pourraient également exploiter les problèmes électoraux.

Engagement de la communauté internationale

Dans l’est du pays, la présence de groupes armés a conduit de nombreux Congolais à fuir leur foyer. Environ 1,7 million de personnes sont déplacées en RDC. À la suite d’affrontements entre l’armée congolaise - soutenue par la MONUSCO - et les groupes armés - principalement les rebelles des FDLR et d’autres insurgés -, des millions de personnes vivent déjà dans la crainte et dépendent de l’aide humanitaire, selon le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA).

Ces conditions poussent certains Congolais à se demander pourquoi la communauté internationale s’est relativement désengagée des élections de cette année. « Qu’est-ce qui explique qu’alors qu’il y a cinq ans, on sentait un enthousiasme de l’Occident autour des élections de 2006. Aujourd’hui, on observe son peu d’empressement pour celles de 2011 ? », a demandé un journaliste de Kinshasa à l’ambassadeur de la Grande-Bretagne en RDC Neil Wigan.

Alors que les coûts de l’élection de 2006 - 500 millions de dollars - ont été presqu’entièrement financés par les bailleurs de fonds internationaux, on s’attend cette année à ce que la RDC y contribue à hauteur de 60 pour cent.

M. Wigan a dit que 90 pour cent de l’élection de 2006 avait été financée par les bailleurs de fonds occidentaux parce qu’il s’agissait du premier scrutin depuis la fin du conflit et que la RDC avait besoin d’une aide extérieure. Cette fois-ci, tout le monde souhaite voir les Congolais organiser l’élection de manière plus autonome. « Ce n’est pas un manque d’enthousiasme, mais plutôt l’évolution de la démocratie », a indiqué M. Wigan.

Il y a également moins de personnel qu’en 2006. À l’époque, 250 experts internationaux rattachés à la mission de maintien de la paix des Nations Unies en RDC avaient été déployés dans l’ensemble du pays pour coordonner la logistique électorale. Aujourd’hui, la division électorale de la MONUSCO ne compte plus que 103 personnes.

Selon certains, la MONUSCO devrait élargir sa mission afin de s’assurer que les principes démocratiques sont respectés à l’approche des élections. D’autres, comme l’Institut international pour la paix, une organisation indépendante, exhortent le Conseil de sécurité des Nations Unies à limiter le rôle de la MONUSCO à des services de consultation technique, tel que demandé par le gouvernement de Kabila.

« Puisque la présence de la MONUSCO est toujours nécessaire pour protéger les civils dans l’est de la RDC, la mission des Nations Unies n’est pas prête à assumer les responsabilités politiques plus lourdes qu’elle se verrait attribuer par un nouveau mandat », a indiqué l’Institut.

Il est de la responsabilité du gouvernement et de l’opposition d’obtenir des élections justes et pacifiques. Les Congolais sont toutefois nombreux à se méfier de la classe politique. « Dans notre pays, nous avons beaucoup d’argent, mais nous n’en tirons rien », a dit Ingrid Mulumba, une étudiante de la province du Kasaï-Oriental.

« Le gouvernement n’a presque rien fait depuis 2006 », a-t-elle ajouté. « Va-t-il vraiment faire quelque chose d’ici novembre ? Je ne crois pas. Mais je vais tout de même aller voter parce que je veux qu’il y ait des changements dans cette province ».

Source : http://www.irinnews.org


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