lundi, 23 octobre 2017
 

Le renforcement des troupes en RDC peut-il changer les choses ?

JOHANNESBOURG - Le déploiement imminent d’une force internationale de 3 000 hommes mandatée par les Nations Unies pour « neutraliser et [...] désarmer » tous les groupes armés présents dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) marque le passage à une attitude internationale plus agressive envers les milices rebelles. Certains ont cependant accueilli cette annonce avec scepticisme.

Le déploiement de cette « brigade internationale » composée de troupes malawites, sudafricaines et tanzaniennes viendra s’ajouter à l’actuelle Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en RDC (MONUSCO). Son objectif est d’aider à réprimer les milices rebelles, notamment le M23 [ http://www.irinnews.org/fr/Report/9... ].

Lorsque l’Union africaine (UA) a proposé la mise en place d’une force d’intervention l’année dernière, Sivuyile Bam, chef de la Division des opérations d’appui à la paix (PSOD) de l’UA, a dit à IRIN que l’idée était de « viser spécifiquement le M23 et, une fois le M23 parti, ils [la force d’intervention] s’en iraient ». Cet objectif a évolué depuis et, selon une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies, c’est dans le but de prévenir l’expansion de tous les groupes armés, de les neutraliser et de les désarmer que cette force militaire « offensive » sera déployée [ http://www.un.org/News/Press/docs/2... ].

L’Institut d’études de sécurité (ISS), un groupe de réflexion basé à Prétoria, estime que plus de 33 groupes armés opèrent actuellement dans l’est de la RDC. Ces groupes sont impliqués dans des activités d’extraction minière et d’autodéfense ou servent les intérêts stratégiques d’États voisins [ http://issafrica.org/ ].

La force d’intervention, appelée SADCBrig (Southern African Development Community Brigade), mènera « seule ou avec les FARDC, des offensives ciblées et robustes, en faisant preuve d’une grande mobilité et adaptabilité et dans le strict respect du droit international », dit la résolution 2098 des Nations Unies [ http://www.un.org/french/documents/...) ].

Elle comprendra « trois bataillons d’infanterie, une compagnie d’artillerie, une force spéciale et une compagnie de reconnaissance, ayant son quartier général à Goma », précise la résolution.

Depuis le premier déploiement des Casques bleus en RDC en 1999, d’abord sous le nom de mission des Nations Unies en RDC (MONUC), puis en tant que MONUSCO, les effectifs initiaux d’environ 5 000 soldats ont plus que triplé. Des missions militaires supplémentaires ad hoc ont été mises en place, telles que la force d’intervention de l’Union européenne (UE) déployée en 2003 à Bunia lors du conflit interethnique en Ituri, appelée opération Artémis, et les opérations de 2009 Umoja Wetu (Notre Unité) et Kimia II, offensives conjointes des forces de sécurité de RDC et du Rwanda contre les Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda (FDLR) [ http://eeas.europa.eu/ifs/publicati... ].

Selon un analyste militaire servant dans la Force de défense nationale sud-africaine (South African National Defence Force, SANDF), qui a souhaité garder l’anonymat, la résolution du Conseil de sécurité « étend largement la tâche » envisagée initialement par l’UA. Il reconnaît cependant que, si la brigade a pour but de protéger les civils, son mandat « ne doit pas se limiter au M23 ».

La doctrine Zuma

Toujours selon l’analyste militaire, la brigade d’intervention devrait « disposer d’une capacité initiale d’ici fin mai et d’une capacité opérationnelle d’ici fin juin [2013] ».

Les analystes considèrent le déploiement des troupes sudafricaines en République centrafricaine (RCA) et leur participation à la SADCBrig comme un changement d’orientation de l’Afrique du Sud par rapport à ses précédents projets militaires. Le pays semble adopter une attitude plus agressive dans la résolution des conflits du continent. Les analystes ont surnommé cela la doctrine Zuma (du nom du président sudafricain).

La ministre des Affaires étrangères sudafricaine, Maite Nkoana-Mashabane, a déclaré le 29 avril lors d’une conférence de presse que son pays privilégiait la « diplomatie préventive, intervenant en cas de conflit. Si l’on nous demande d’intervenir, nous serons toujours là, nous ne dirons jamais non ».

À l’occasion de l’adoption de la résolution des Nations Unies, le Rwandais Eugene-Richard Gasana a déclaré qu’il espérait que la brigade s’attaquerait aux « FDLR, qui ont déclenché le génocide [rwandais] de 1994 ». Le Rwanda, qui est soupçonné de soutenir le M23, considère en effet la brigade comme une protection contre les FDLR.

Selon l’analyste militaire, la MONUSCO était « réticente » à l’idée d’utiliser la force pour autre chose que de l’autodéfense. Cette attitude a été vivement reprochée à la plus grande opération de maintien de la paix des Nations Unies lorsque le M23 est entré dans Goma sans rencontrer d’opposition, malgré la présence de plus de 1 500 Casques bleus dans la ville et près de 6 000 dans l’ensemble de la province du Nord-Kivu.

Avant le déploiement de la SADCBrig, et au lendemain de l’assassinat de 13 soldats sudafricains qui tentaient d’éviter le coup d’État de la Séléka en RCA, le M23 a tourné la SANDF en ridicule sur les réseaux sociaux, affirmant que la force sudafricaine était « vieille » et « corrompue » [ http://www.irinnews.org/Report/9459... ].

Critiques

Certains doutent cependant que la nouvelle brigade puisse atteindre ses objectifs.

« Les groupes armés (en RDC) sont considérés comme une menace militaire, mais la plupart ne le sont pas. L’option militaire contre les groupes armés a échoué à plusieurs reprises et si une certaine pression militaire pourrait aider à neutraliser certains [groupes armés], un important travail policier est également nécessaire. La brigade d’intervention en particulier et les Nations Unies [la MONUSCO] en général ne sont pas équipés pour cela », a dit à IRIN Thierry Vircoulon, analyste à International Crisis Group (ICG).

Selon lui, le déploiement de la SADCBrig est un « substitut de sécurité » et risque de retarder la réforme de l’armée nationale de la RDC (les FARDC), accusée par des organisations militantes de violations en série des droits de l’homme. L’attitude plus agressive de la SADCBrig risquerait d’après lui d’entraîner des « représailles contre les civils [par les groupes armés] et d’aggraver la situation humanitaire », à moins que des mesures strictes de protection des civils soient mises en place dans les zones d’opération.

« La communauté internationale continue de croire que la protection militaire des civils en RDC peut fonctionner, à condition de bénéficier d’effectifs adaptés et d’un mandat suffisamment fort », a dit Liam Mahony, auteur d’un récent rapport rédigé à la demande du Conseil norvégien pour les réfugiés intitulé Non-military strategies for civilian protection in the DRC (stratégies non militaires de protection des civils en RDC) [ http://www.crisisgroup.org/ ].

« Cela ne s’appuie cependant sur pratiquement aucune donnée empirique. La foi en l’option militaire est exagérée par l’idée fausse que seule la violence peut mettre fin à la violence [...] »

« Le dispositif humanitaire est devenu un élément presque permanent dans la région. Il aide depuis une vingtaine d’années les personnes touchées par de multiples déplacements et des cycles de violences répétés alors que les efforts déployés pour changer les causes sous-jacentes du conflit ont été insuffisants et inefficaces. »

Selon M. Mahony, les décideurs ont mené une politique de la « taille unique » contre les groupes armés en RDC. « Les gens ont tendance à trop simplifier les choses ou s’en tiennent à une interprétation extrême des groupes armés [...] Les gens présupposent qu’ils sont dénués de mesure et fermés à toute négociation ou communication [...] Cela ne s’applique pas seulement à la RDC. C’est vrai partout ailleurs ».

« Je ne rejette pas catégoriquement la possibilité qu’une telle approche ne fonctionne pas avec certains groupes armés, et une opposition militaire efficace serait peut-être plus à même de dissuader certains groupes armés de perpétrer des violations des droits de l’homme. C’est concevable, mais cette théorie doit être le résultat d’une analyse spécifique détaillée et non d’une approche générique instinctive. »

Difficultés opérationnelles

« Les solutions ont été proposées avec une telle précipitation que l’on a sous-estimé les difficultés que représentait le fait de mener des opérations dans une région aussi reculée et complexe », a dit André Roux, auteur d’un récent document d’information pour ISS sur le déploiement de la SADCBrig [ http://www.issafrica.org/iss-today/... ].

Selon M. Roux, on peut douter de la capacité de la SADCBrig « à mener de manière efficace des opérations de combat intégrées. Les bataillons ont des doctrines opérationnelles différentes et utilisent toute une variété de techniques de déploiement tactique et des équipements militaires qui sont rarement interchangeables. Ils peuvent donc combattre en unités séparées, mais leur capacité à opérer ensemble au sein d’une même brigade soulève des doutes. »

Il est prévu que la SANDF transfère ses troupes servant dans la MONUSCO vers la SADCBrig, qui devrait opérer en collaboration avec les FARDC. Les expériences passées de coopération entre la SANDF et les FARDC semblent cependant avoir posé des problèmes. « Les membres de l’armée locale [FARDC] ne partageaient pas les informations et ils volaient tout ce qu’ils trouvaient sans la moindre gêne », affirme un rapport d’ISS de juin 2012 sur les relations entre les deux armées.

Selon M. Roux, outre les difficultés d’harmoniser les « tactiques et doctrines » militaires, il existe également un risque de « scénario de type contreinsurrectionnel prolongé caractérisé par des atrocités commises par les rebelles et anéantissant des villages entiers afin de détourner l’attention de la brigade pour qu’elle se mette en mode défensif et se concentre sur la tâche difficile de protéger les civils plutôt que sur celle de neutraliser les groupes armés illégaux [...] »

« S’agit-il encore une fois d’une opération de maintien de la paix de fortune qui peinera à répondre aux attentes élevées qui ne prennent pas en compte la difficile réalité de la situation ? » s’interroge-t-il.

Source : http://www.irinnews.org

 
A propos de Afriques en Lutte

Afriques en lutte est un collectif de militant(e)s anticapitalistes membres ou non de plusieurs organisations politiques. Ce site présente les articles parus dans le bulletin (envoi gratuit sur simple demande) ou d’autres publications amies. Notre objectif est de diffuser, à partir d’un point de vue militant, un maximum d’informations (politiques, économiques, sociales et culturelles) sur le continent africain et sa diaspora.

Si les articles présents sur ce site reflètent une démarche volontairement ouverte et pluraliste, leurs contenus n’engagent, bien évidemment, que leurs auteur-e-s. Tous les commentaires sont bienvenus. La rédaction se réserve toutefois le droit de les modérer : les propos injurieux, racistes, sexistes, homophobes, diffamatoires, à caractère pornographique, pédophile, ou contenant des incitations à la haine ne seront pas publiés.

Pour nous contacter : afriquesenlutte@gmail.com

Thèmes