lundi, 11 décembre 2017
 

RDC : Entretien avec Yvonne Ngoyi, Union des Femmes pour la Dignité humaine (UFDH)/ CADTM

Pourquoi était-ce important pour toi de venir à Bukavu participer à la clôture de la 3ème Action Internationale de la Marche mondiale des femmes ?

Ma participation à cet événement était très importante car je suis femme, congolaise et activiste des droits des femmes. Je suis convaincue qu’il faut se battre pour mettre en place des alternatives consacrant un monde juste où les droits de la personne humaine et sa dignité seront respectés.

En tant que point focal de la MMF dans ma province (le Kasaï Oriental), au travers de ma structure UFDH et de mon réseau le CADTM nous avons participé à la mobilisation des femmes pour assurer leur participation active aux activités de Bukavu.

Que penses-tu du choix de la MMF de terminer son année de mobilisation internationale à Bukavu, l’un des endroits au monde où sont commis les pires exactions/crimes à l’égard des femmes et les filles ?

C’était un bon choix car c’est bien à l’est de la RDC qu’ont été et que continuent à être perpétrées les plus abjectes et intenses violences sexuelles envers les femmes. De plus, la présence de femmes venues du monde entier est une consolation et un accompagnement psychosocial pour toutes ces femmes ayant survécu aux violences. Ainsi, sur la route de Mwenga, on pouvait lire dans les regards des femmes venues nous saluer le sentiment d’exister aux yeux du monde et de ne plus être les oubliées de conflits dont personne ne parle. Enfin, le fait que la MMF ait choisi de clôturer sa 3ème Action Internationale à Bukavu sonne aux oreilles des auteurs et des complices d’abus à l’égard des femmes et des filles comme le glas de leur impunité. Nul n’est au-dessus de la loi. Les agresseurs doivent comprendre que même si leurs crimes envers les femmes datent de plusieurs années, ils ne seront jamais exonérés de jugements ni de sanctions.

Qu’espères-tu que cette action aura comme retombées positives pour les droits et libertés des femmes de la région ? Pour le mouvement féministe en RDC et plus largement en Afrique ? Et pour le renforcement de la solidarité internationale féministe ?

Cette action aura plusieurs incidences positives :

Bien que certains auteurs d’abus - tels que M. Kasereka qui ordonna durant la rébellion l’enterrement des femmes vivantes à Mwenga - se sentent intouchables, les activités de la MMF à Bukavu vont participer à les soumettre enfin à la justice. Tout le plaidoyer réalisé à l’occasion de la clôture de la MMF forcera la communauté internationale à reconnaître sa part de responsabilité dans l’insécurité et les guerres infinies causées, entre autres, par l’opération Turquoise qui a facilité l’entrée en RDC de Rwandais armés dont certains se sont mués en pilleurs et violeurs de femmes vivant à l’est du Congo. Les femmes réunies à Bukavu revendiquent la démilitarisation des zones minières et leur sécurisation par les forces de police. Se sentant soutenues par des milliers de femmes venues manifester leur solidarité, les Congolaises ont pu s’affranchir de la honte qu’elles ressentaient d’avoir été l’objet de violences conjugales et communautaires. Durant les activités furent organisées de petites saynètes théâtrales sur l’anatomie du vagin. Leur objectif était de démontrer, qu’à l’instar d’un bras ou d’une jambe fracturée, lorsqu’il est meurtri, abusé, brutalisé, le sexe des femmes ne doit pas panser ses blessures dans l’ombre et l’humiliation mais doit être soigné à l’image de n’importe quelle autre partie du corps sans susciter ni critique ni rejet ni opprobre des autres membres de la société.

Les femmes ont rompu le silence : elles ont exposé publiquement, sur des podiums, tous les maux qui les affligent tout en proposant des pistes de solutions. Elles se sont réapproprié l’un des droits humains fondamentaux : la liberté d’expression et d’opinion ! La complicité des multinationales dans l’entretien des milices pour piller les ressources naturelles fut de nombreuses fois dénoncée par les femmes africaines et celles d’autres pays soumis à l’insécurité et aux guerres.

Ayant expérimenté la force de la solidarité, les mouvements féministes congolais sont désormais convaincus qu’il faut faire converger les luttes autant des femmes de RDC que celles des femmes venant d’autres pays et continents et qu’il est indispensable de militer toutes ensembles pour que les droits des femmes soient enfin respectés.

Cet événement a indéniablement participé au renforcement des relations entre mouvements féminins africains et du monde entier.

Quand tu retourneras chez toi et dans ton organisation, comment décriras-tu tout ce que tu as vécu, appris et échangé durant ces quelques jours ?

Nous organiserons des séances de restitution des activités et travaux qui ont eu lieu durant cette clôture de la 3ème Action internationale de la Marche mondiale des femmes à Bukavu et nous allons aussi organiser des émissions spéciales sur divers médias où nous diffuserons les différentes interventions réalisées durant ces journées.

En raison des tentatives de récupération politique menées par le gouvernement, qui n’ont cependant réussi ni à empêcher la tenue de cet événement ni à torpiller la très forte mobilisation qu’il a été capable de susciter, il nous faut désormais entamer tout un travail visant à démontrer, par la pratique de la militance, que la MMF est bien un mouvement autonome, non inféodé à des intérêts partisans.

Aussi, il nous revient de mobiliser les femmes à multiplier les stratégies pour sortir de la pauvreté non seulement pour leur assurer une dignité humaine digne de ce nom mais aussi pour les soustraire aux manipulations politiques beaucoup plus faciles à exercer sur des personnes sans ressources financières.

Propos recueillis par Christine Vanden Daelen

Source : http://www.cadtm.org

 
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