lundi, 11 décembre 2017
 

RDC : Patrice Lumumba et son combat

Rapport de la conférence du 29 octobre 2010 à Bruxelles

Le 29 octobre s’est déroulée à Bruxelles une conférence sur le personnage de Patrice Emery Lumumba, Premier Ministre élu par le peuple congolais, fondateur du mouvement nationaliste congolais et symbole de la lutte pour la liberté du peuple congolais contre l’exploitation coloniale. Nous nous sommes livrés à une réflexion sur l’actualité de la lutte pour une réelle indépendance et les enjeux de la souveraineté nationale de ce pays passionnant.

La salle se remplit peu à peu, jusqu’à compter aux alentours d’une centaine de personnes. La conférence commence à 19 h 20, une fois Colette Braeckman arrivée. Christelle Behets (groupe Intal Congo) se livre à une brève présentation d’Intal et de ses différents axes, parmi lesquels la lutte pour la souveraineté du Congo. Tony Busselen, qui est auteur d’ « Une histoire populaire du Congo » et qui anime la conférence, présente ensuite les interlocuteurs. Il y a bien entendu Colette Braeckman, journaliste au Soir et auteure de nombreux ouvrages sur l’Afrique centrale. Albert Mukulubundu, conseiller du Premier ministre de la RDC Adolphe Musito, a été en dernière minute empêché de venir. Mais nous avons la chance de recevoir Ludo De Witte, sociologue et auteur du livre « L’assassinat de Lumumba », ainsi qu’Albert Kisonga, ancien membre du CEREA (parti allié à Patrice Lumumba en 1960), ancien de la guérilla du Kwilu et fondateur de l’organe « Demain le Congo » lors des dernières années du régime Mobutu (soit à une époque où le pays s’appelait encore « Zaïre »).

La personnalité et les combats successifs de Lumumba

La première partie de la conférence porte sur la personnalité et le parcours de Patrice Lumumba. Colette Braeckman souligne que c’était un enfant du peuple, issu d’une famille très pauvre du Kasaï et non de la petite bourgeoisie congolaise. Il se rend ensuite au Maniema et puis dans la province orientale, à Stanleyville (aujourd’hui Kisangani). Du fait qu’il change de région, il échappe aux catégories tribales dans lesquelles les Belges cherchent à enfermer les Congolais. C’est en outre un modèle d’autodidacte. Son premier combat, c’est pour lui-même. Il se forme et passe des nuits entières à lire et à apprendre. Il se politise peu à peu et se hisse jusqu’à la catégorie – abominable et inventée par le colonialisme – d’ « évolué ». Mais il se heurte à la barrière du racisme, qui empêche le Congolais d’être l’égal du Blanc.

Son combat sera alors pour la promotion de tous les Congolais. Il fonde alors le MNC, un parti national, alors que les Belges veulent canaliser les revendications dans des partis régionalistes et tribaux. Autorisé à partir à la conférence d’Accra en 1958, il y rencontre, le Grand panafricaniste, Kwame Nkrumah et Ahmed Sékou Touré. D’un combat congolais, il évolue vers un combat panafricain, pour la libération de toute l’Afrique. Il est mis en prison en 1959. La table ronde a lieu en 1960 à Bruxelles. Fait remarquable : les dirigeants congolais disent : « Pas de table ronde sans Lumumba ». Les belges sont alors obligés de libérer Lumumba qui pourra se rendre à Bruxelles pour la table ronde. Vient ensuite la question : quand les Belges commencent-ils à se méfier de lui ? Dès la table ronde car il a un discours radical, il a une perspective panafricaine et il n’est pas corruptible. C’est une véritable indépendance que Lumumba réclame lors de cette table ronde. Une indépendance politique et économique, il refuse le néocolonialisme pour son pays. Les Belges se rendent compte qu’ils ne pourront pas le mettre dans leur poche et s’en faire un allié. Ils vont alors tenter de l’écarter, de le contourner. Cela mènera en 1961 à son assassinat.

Les Belges, l’indépendance et la Guerre froide

Ludo De Witte rappelle que les élites belges étaient contre l’indépendance. Un plan élaboré Puis, en 1959, après les émeutes de janvier, une partie des ces élites change de stratégie : elle décide d’accorder l’indépendance très rapidement. Le calcul était de prendre de vitesse la radicalisation de la population congolaise et d’organiser rapidement des élections. Celles-ci devraient donner un parlement composé à 80 % de politiciens dociles, pro-belges. Mais les Belges ne comprenaient ce qui se passait dans le chef des Congolais. Ceux-ci étaient en révolution et se politisaient. Lumumba exprimait leurs aspirations. Contre toute attente, les mouvements nationalistes remportent largement les élections et Patrice Lumumba est élu premier Ministre. C’est une victoire toute entière pour le peuple congolais mais pas pour le gouvernement belge qui aspirait à un gouvernement congolais fantoche qu’il pourrait manipuler à leur guise. Il restait donc un moyen de contrôle : la Force publique (c’est-à-dire l’armée coloniale), transmise au gouvernement congolais de façon intacte, c’est-à-dire avec un corps d’officiers blancs et une masse de soldats congolais.

Mais, quelques jours après l’indépendance, une mutinerie éclate. Le gouvernement Lumumba réagit de façon positive et promeut une série de soldats officiers. Il permet en outre aux soldats d’élire leurs officiers. L’objectif est de se débarrasser des officiers racistes et de les renvoyer à Bruxelles. Les officiers convenables peuvent rester sur place et sont nommés conseillers techniques. Un mouvement social a émergé, qui voulait rendre tangible cette indépendance. C’est à ce moment que les Belges, utilisant le prétexte du viol d’une dizaine de femmes, sont intervenus. Ils ont été le moteur de la sécession katangaise, avec Moïse Tshombe et Godefroid Munongo. Albert Kisonga ajoute que cette sécession a été préparée dès avant la table ronde. Une partie des élites belges a opté pour la balkanisation du Congo. Il s’agissait de saucissonner le pays pour mieux le contrôler.

Colette Braeckman rappelle quant à elle l’importance stratégique du Congo pour les USA dès la Seconde Guerre mondiale. C’est de la colonie belge que venait l’uranium ayant servi à fabriquer la bombe atomique. Cette importance n’a pas faibli – loin de là – durant la Guerre froide. Washington soutenait alors le mouvement de décolonisation pour amener les puissances européennes à passer la main. Dès le départ, ils ont choisi qui serait leur homme qu’ils placeraient au moment voulu sur le trône. C’est Joseph-Désiré Mobutu, un jeune stagiaire présenté par le colonel Marlière à Larry Devlin, chef de la CIA au Congo.

Les conceptions de Lumumba

Albert Kisonga explique les idées du Lumumba dans le domaine économique. Dans son esprit, l’indépendance ne représentait pas une promotion personnelle. Il ne voulait pas devenir, comme beaucoup, le nouveau Blanc du Congo.

Ludo De Witte rappelle que, contrairement à ce qui avait été affirmé à l’époque, le premier Premier ministre congolais n’avait pas un programme communiste ou communisant. Il défendait une économie mixte et entendait travailler au développement d’une économie nationale. Il voulait soutenir et protéger la production congolaise, ce qui allait irriter le capitalisme international. Il voulait en outre mettre en place un enseignement laïc et mettre fin au pouvoir de la hiérarchie cléricale et à celui des missionnaires. Il défendait aussi le neutralisme positif. Selon lui, le Congo devait pouvoir traiter avec n’importe qui et par exemple prendre l’entreprise la plus avantageuse qu’elle soit occidentale ou du bloc de l’est. Cela irritait les Occidentaux. Cela les irrite d’ailleurs toujours lorsqu’actuellement ils voient les gouvernants congolais faire appel à des entreprises de pays émergents comme le Brésil et la Chine. Il y avait enfin son internationalisme. Une fois l’indépendance du Congo conquise, il entendait soutenir les luttes de libération des autres peuples. Il pensait notamment aux peuples sous le joug portugais, à la Rhodésie, au régime d’apartheid en Afrique du sud. Il est à noter que son assassinat a retardé considérablement ces luttes.

L’actualité de son combat

Colette Braeckman souligne que Laurent-Désiré Kabila est un lumumbiste. Mais, lorsqu’il a pris le pouvoir en 1997, il a eu comme base un pays détruit par le mobutisme. Il a pris des mesures comme la création des CPP (Comités de Pouvoir Populaire) pour rendre le pouvoir au peuple. Il tient également un discours très radical. Il s’oppose au paiement de la dette car elle est illégitime. En 1998, il est victime d’une tentative de coup d’Etat et d’une invasion par les pays voisins (Rwanda, Ouganda) car il ne convient pas aux Belges, aux Américains et au capital international. En 2001, le complot arrive à son terme avec son assassinat le 16 janvier. La date est symbolique car elle tombe presque quarante ans jour pour jour après l’homicide de Lumumba.

Joseph Kabila lui succède et mène une politique de compromis. Il accepte le paiement de la dette ainsi qu’un code minier et un code forestier injustes et très libéraux. Il s’entoure d’anciens mobutistes. Il accepte ces compromis car il sait qu’il risque d’être assassiné. De plus, le Congo est menacé de balkanisation. Dans le monde anglo-saxon, certains n’hésitent pas à écrire que ce pays est trop vaste, ingouvernable à partir d’une capitale comme Kinshasa et qu’il doit être démantelé. Puis, on se retrouve aux élections de 2006. Depuis lors, on a un gouvernement qui s’efforce de redresser la situation.

Isabelle Minnon procède à une présentation de la résolution d’Intal concernant le Congo et les revendications qu’elle contient, comme l’annulation de la dette et le versement de dédommagements pour l’exploitation lors de la colonisation, via la création d’un fonds prélevé sur les grosses fortunes belges.

Viennent ensuite les questions. Elles portent sur la continuité des élites belges, Paul Kagamé, la Chine, … Concernant le premier sujet, Ludo De Witte affirme que les pouvoirs économiques ont muté, mais que leur logique reste la même qu’en 1960. Il rappelle le rôle d’Etienne Davignon à l’époque, qui demeure une des éminences grises du capitalisme belge. Il termine en disant que si l’on veut développer une économie nationale, il faut se préparer à la confrontation avec l’Occident et que celle-ci est plus difficile maintenant qu’à l’époque.

http://www.intal.be

 
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