dimanche, 20 août 2017
 

RDC : « Quand les mouvements de jeunes font peur aux autorités, la réponse est la répression »

Le 15 mars 2015, des membres de Filimbi, la Lucha, Y’en a marre et Balai citoyen ont été arrêtés après une conférence de presse à Kinshasa. Deux activistes sont toujours en prison

Le gouvernement congolais pâtit d’un réel déficit de crédibilité auprès de sa jeunesse, qui n’a vu aucune amélioration concrète de ses conditions de vie en près de quinze années de pouvoir de Joseph Kabila. Nombre de jeunes attendent avec impatience l’alternance politique prévue avec la tenue de l’élection présidentielle de 2016 à laquelle le président actuel ne peut théoriquement pas participer : la constitution limite les mandats présidentiels consécutifs à deux, ce qu’a atteint Joseph Kabila après avoir été élu en 2006 et 2011.

Les tentatives successives de réforme constitutionnelle ou de report de la prochaine élection présidentielle afin de permettre à Kabila de se maintenir au pouvoir après 2016 ont pour l’instant échouées grâce à la mobilisation citoyenne. Mais à quel prix ? Début janvier 2015, les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles contre des jeunes manifestants qui protestaient contre un projet de loi électorale qui aurait permis la prolongation du mandat présidentiel. Plus de quarante personnes ont été tuées. Pour empêcher les manifestants de se rassembler, le pouvoir a interrompu de manière illégale certains moyens de communication (Internet, messages SMS, radio). Après une semaine de violences urbaines, le Sénat a fait marche arrière et a adopté une version amendée de la loi, mettant ainsi un terme aux troubles. Une jeunesse congolaise à l’écoute de l’Afrique de l’Ouest

Au Sénégal, le mouvement « Y’en a marre » s’est opposé avec succès à la volonté du président Abdoulaye Wade de briguer un troisième mandat. Au Burkina-Faso, le collectif « Balai citoyen » s’est fortement impliqué dans les manifestations ayant conduit au départ du président Blaise Compaoré qui tentait également de faire modifier la Constitution afin de pouvoir briguer un énième mandat. Le succès de ces mobilisations citoyennes ont suscité admiration et enthousiasme dans de nombreux pays du continent, notamment en RDC, où des mouvements similaires existaient mais manquaient de visibilité et de reconnaissance. Grâce à Internet et aux réseaux sociaux, des liens se sont rapidement établis entre l’Afrique de l’Ouest et la RDC.

La venue à Kinshasa en mars 2015 de membres des collectifs « Y’en a marre » et « Balai citoyen » et leur participation à un atelier d’échange d’expériences avec des jeunes congolais, regroupés au sein du collectif naissant « Filimbi » (le sifflet en swahili) sur le thème : « vouloir promouvoir l’engagement civique des jeunes Congolais de manière pacifique et responsable » a provoqué des sueurs froides au plus haut sommet de l’Etat. Le 15 mars, la conférence de presse devant lancer officiellement le collectif « Filimbi » est réprimée par les forces de l’ordre. Une trentaine de militants sont arrêtés. Dans les jours qui suivent, les activistes sénégalais et burkinabé sont expulsés et une grande partie de personnes arrêtées sont relâchées sous la pression internationale. D’autres activistes de « Filimbi », recherchés par les services de renseignements, fuient le pays ou rentrent dans la clandestinité.

Une génération consciente qui aspire à une meilleure gouvernance « Filimbi » est une plateforme regroupant plusieurs organisations de jeunes. Les jeunes qui composent ces mouvements ont entre 20 et 40 ans, ont fait des études supérieures, travaillent dans le secteur formel et sont familiers avec les Réseaux sociaux (Facebook, Twitter, mails, Internet). Ils représentent « la classe moyenne » qui se développe depuis une décennie dans les grandes métropoles du continent. Ils désirent s’impliquer dans le développement de leur pays et n’admettent pas les pratiques d’un « autre-temps » – corruption, clientélisme ethnique et politique, gabegie etc. – de leurs ainés qui n’ont fait qu’entraîner la RDC dans une spirale sans fin de pauvreté et d’inégalités sociales. Filimbi souhaite encourager la jeunesse congolaise à remplir ses devoirs citoyens de manière pacifique et responsable. Il s’agit d’une « nouvelle société civile » qui se distingue de celle des années 90 aujourd’hui vieillissante dans les têtes d’affiche, dans leurs modes d’actions et d’activités.

Un mouvement comme « Filimbi », en capacité de tenir à termes des activités pérennes sur l’ensemble du territoire congolais, dérangerait profondément le pouvoir à Kinshasa qui ne sait comment courtiser ces nouveaux venus. Face à cet inconnu et à la peur de voir « Filimbi » être rallié par d’autres mouvements de jeunes, le régime en place a décidé de frapper fort et de décapiter le mouvement : d’où la répression du 15 mars 2015. A ce jour, encore deux jeunes sont encore détenus après avoir été arrêtés le 15 mars 2015 et ce malgré une mobilisation constante en vue de leur libération. Il s’agit de Fred Bauma, membre fondateur de « Lucha » à Goma, et Yves Makwambala, membre du collectif « Filimbi ».

Un procès de nature politique

« Filimbi » est considérée par la justice congolaise comme une « bande organisée » qui aurait pour objectif « d’attenter à la personne ou à la vie du chef de l’Etat, de changer, détruire ou interrompre le processus constitutionnel ». Fred Bauma et Yves Makwambala, en tant que membres de « Filimbi », sont accusés « d’atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat ». Ils risquent la peine de mort pour le seul « crime » d’avoir organisé un atelier d’échanges avec d’autres jeunes congolais et africains. Quatre autres membres de « Filimbi » actuellement en fuite à l’étranger sont accusés des mêmes délits. Pourtant, le rapport de mission d’information parlementaire afin d’établir les circonstances des arrestations liées à « Filimbi » est clair : « aucun indice » ne peut établir le « caractère terroriste du mouvement Filimbi ». Ce procès marque la volonté manifeste du régime Kabila de criminaliser l’action citoyenne en faveur du respect des valeurs démocratiques.

Cette volonté des autorités congolaise de détruire coûte que coûte le collectif « Filimbi » a, au contraire, mis cette « jeunesse » sur le devant de la scène publique aussi bien au niveau national qu’à l’étranger. Début juillet, les mouvements « Filimbi », « Y’en a marre », « Balai citoyen » et d’autres, se sont retrouvés à Ouagadougou afin de renforcer leurs capacités organisationnelles notamment en termes de web-activisme.

Il est vain de croire que la jeunesse africaine, même sous la violence étatique, continuera à courber l’échine face aux régimes qui n’ont pour but que de se maintenir au pouvoir et de profiter des prébendes de l’Etat. Un vent de démocratie souffle sur l’Afrique et une frange de sa jeunesse s’éprend d’irrévérence contre les « monarques » en place et se mobilisent pour exiger de leurs ainés une meilleure gouvernance. L’ère du Web 2.0 et la circulation fulgurante de l’information ont permis à la jeunesse congolaise de prendre connaissance de l’existence de réussites démocratiques ailleurs sur le continent et l’encourage à se mobiliser à son tour et à faire entendre haut et fort ses aspirations démocratiques. Le temps du changement, ou en tout cas, de la volonté de changement est irrémédiable en RDC car il n’existe pas d’arrangement avec la démocratie. A bon entendeur, salut !

Par Clément BOURSIN – responsable Afrique à l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’abolition de la torture)


1 – La République démocratique du Congo vit elle un scénario à la burkinabé ? Michel Luntumbue et Agathe Plauchut, Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), janvier 2015,

2 – Lutte pour le changement (LUCHA), Jeunesse pour une nouvelle société (JNS), Forum national de la jeunesse pour l’excellence (FNJE) 3 – Yungu Kiakwama Kia Kiziki, Floribert Anzuluni, Ben Kabamba et Horli Ndoli.

4 – Rapport de mission d’information relatif à la gestion par les services publics du dossier des organisateurs des rencontres Y en a marre, Assemblée nationale, avril 2015, https://drive.google.com/file/d/0B1...

 
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