mercredi, 15 août 2018
 

Ouganda : Homosexuels - Fugitifs dans leur propre pays

Tous les jours, au crépuscule, Pepe Julian Onziema verrouille solidement les portes de l’appartement qu’elle partage avec sa partenaire dans la banlieue de Ntinda à Kampala, n’étant pas sûre de vivre jusqu’au lendemain. Onziema est transgenre et elle vit dans la peur pour sa vie à cause d’une campagne nationale criminalisant les homosexuels en Ouganda.

La célèbre militante est la coordinatrice des programmes nationaux des Minorités sexuelles en Ouganda, un réseau de défense des organisations de lesbiennes, d’homosexuels, de bisexuels et de transgenres (LGBT).

Lorsque le quotidien local, ’Red Pepper’, a publié une liste de LGBT présumés, comprenant son nom - après la publication, certains homosexuels ont été expulsés par leurs propriétaires, alors que d’autres ont vu leurs maisons incendiées. Comme d’autres LGBT en Ouganda, les voisins de Onziema l’ont arrêtée, lui ont craché dessus, agressée, insultée et même lapidée. Elle ne peut pas utiliser les transports publics ou s’asseoir confortablement dans un restaurant de peur d’être reconnue et expulsée.

Quand un crime haineux est commis contre elle, elle ne peut pas le signaler comme tel à la police, parce que les rapports sexuels entre deux personnes du même sexe sont contraires à la loi en Ouganda.

"C’est un monde fou dans lequel nous vivons en tant qu’homosexuels. Nous souffrons vraiment", déclare Onziema.

Le projet de loi

Au cours des derniers mois, une campagne menée par un député et des chefs religieux a intensifié la discrimination.

Les rapports sexuels entre deux personnes du même sexe constituent un crime passible d’emprisonnement à perpétuité à travers des dispositions dans le Code pénal et la constitution de 1995.

Mais en avril 2009, le ministre de l’Ethique et de l’Intégrité, Nsaba Buturo, a déclaré les lois actuelles insuffisantes pour lutter contre l’homosexualité, qu’il a qualifiée ’d’immorale et non-africaine’.

Maintenant, l’Ouganda est en train d’examiner un nouveau Projet de loi anti-homosexuel (2009) qui ne criminalise pas simplement les rapports homosexuels, mais les LGBT en tant que personnes. Les dispositions controversées du projet de loi incluent la peine de mort pour le crime nouvellement défini comme "homosexualité aggravée" - au cas où une personne LGBT séropositive a des rapports sexuels avec une personne qui est soit âgée de moins de 18 ans ou a un handicap. La peine de mort est également prescrite pour des condamnations multiples de rapports homosexuels.

Ce projet de loi menace également d’exiger que les parents, les propriétaires et les agents de santé dénoncent les LGBT, autrement ils feront l’objet de poursuites.

"Ceux qui l’ont vraiment parcouru constatent qu’il affecte presque tout le monde. C’est un projet de loi sur lequel le public n’a pas été sensibilisé et nous, en tant qu’homosexuels, n’avons pas eu non plus l’occasion de sensibiliser le public à ce sujet", a affirmé Onziema.

Résistance

La défense de leurs droits humains - que ce soit les droits à la santé, à l’expression, ou simplement d’exister - est risquée pour la communauté des homosexuels de l’Ouganda.

En juin 2008, au cours d’une rencontre internationale sur le VIH/SIDA à Kampala, la capitale ougandaise, Onziema était parmi les LGBT et les activistes anti-SIDA manifestant pacifiquement contre les déclarations faites par le directeur général de la Commission ougandaise de lutte contre le SIDA, Dr Kihumuro Apuuli, selon lesquelles aucun fonds ne serait orienté vers les programmes de VIH ciblant les hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes.

"Les homosexuels constituent l’un des vecteurs du VIH en Ouganda, mais à cause des maigres ressources, nous ne pouvons pas orienter nos programmes vers eux en ce moment", aurait-il dit.

Alors que les hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes sont identifiés comme une population à un risque élevé de contracter et de transmettre le VIH, il n’existe aucun programme visant à les inclure dans la réponse nationale contre le VIH/SIDA.

"Avant, j’avais travaillé comme pair conseiller du VIH et j’avais été en réalité expulsée (de) l’endroit parce que j’aidais les couples qui étaient du même sexe", confie Onziema.

Bon nombre de LGBT ont peur d’aller faire le test du VIH ou même pour les conseils du fait de la double stigmatisation d’être des minorités sexuelles et des séropositifs.

"Nous avons eu des gens qui connaissent bien leur statut et d’autres qui sont vraiment partis pour accéder au Conseil et dépistage volontaires (CDV) sous prétexte qu’ils sont francs. Nous avons besoin de systèmes et d’une politique où les homosexuels peuvent honnêtement révéler leur histoire afin que les médecins soient par conséquent en mesure de leur administrer un traitement", a déclaré Onziema.

A la suite de son arrestation au cours de la manifestation, la police lui a fait subir un examen physique forcé pour "déterminer" son sexe.

"Ils avaient cet argument ridicule sur mon sexe. Deux officiers féminins sont entrés dans ma chambre, tandis que le troisième, un homme, était debout à la fenêtre. Elles m’ont demandé de me déshabiller. Parce que j’étais hésitante, une policière a décidé d’enlever de force mon pantalon et a touché mes parties intimes..."

La pression des donateurs

Le président ougandais, Yoweri Museveni, a longtemps critiqué l’homosexualité, et a fortement soutenu le nouveau projet de loi. Toutefois, au cours d’une récente rencontre à State House (la présidence) le 13 janvier, avec les membres de son parti, le Mouvement pour la résistance nationale, Museveni a indiqué qu’il ne soutiendrait pas à un projet de loi qui impose la peine de mort.

"C’est une question de politique étrangère et nous devons en discuter d’une manière qui ne compromet pas nos principes, mais qui prend également soin de nos intérêts étrangers", a déclaré Museveni aux membres, leur demandant ’d’aller doucement’ sur le projet de loi. Il n’a pas expliqué davantage.

Des groupes de défense des droits humains ont demandé aux nations occidentales de refuser l’aide à Ouganda si ce projet de loi draconien est adopté : la moitié du budget national du pays provient de l’aide internationale.

Des analystes estiment que le président ougandais est en train de céder à la pression internationale après qu’il a révélé que le Premier ministre britannique, Gordon Brown, le Premier ministre canadien, Stephen Harper, et la secrétaire d’Etat américaine, Hilary Clinton, l’avaient tous exhorté à réexaminer le projet de loi.

Au début de cette année, le député travailliste britannique, Harry Cohen, a introduit une motion au parlement demandant au gouvernement britannique d’exiger que l’Ouganda abandonne les sanctions pénales pour l’homosexualité. Le gouvernement américain a également menacé d’expulser l’Ouganda de l’arrangement sur la Loi relative à la croissance et aux opportunités économiques en Afrique (AGOA) si ce projet de loi est adopté. L’AGOA est un arrangement économique qui fournit un traitement hors taxe des produits d’importation provenant des pays africains bénéficiaires.

Toutefois, le pasteur pentecôtiste Martin Sempa, qui affirme que l’homosexualité est un produit d’importation étranger, dit que l’Ouganda ne doit pas succomber à la pression des donateurs. Sempa est de l’Eglise communautaire de Makerere et préside une coalition d’églises chrétiennes contre l’homosexualité.

"Nous devons être forts. Tout pays (comme l’Ouganda) qui met la sodomie au-dessus de sa politique étrangère est en train de faire une grosse erreur. Et si la vente de notre coton à l’Amérique signifie que nous recevons la sodomie en échange, alors c’est un commerce que nous ne pouvons pas faire".

Le président du parlement ougandais, Edward Ssekandi, a déclaré que l’examen du projet de loi se poursuivra en dépit de l’appel ’aller lentement’ du président.

"Quand le jour se lève, je prie", souligne Onziema. "Je prie pour qu’il n’y ait aucun homosexuel en difficulté aujourd’hui. Je n’ai même pas un sommeil adéquat. Vous ne pouvez pas éteindre votre téléphone parce que quelqu’un pourrait avoir besoin de l’aide. Vous pourriez sauver une vie".

Evelyn Matsamura Kiapi

Source : http://fr.allafrica.com

 
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