dimanche, 21 avril 2019
 

1994, le génocide des Tutsi au Rwanda. 20 ans d’impunité en France

Il y a vingt ans, d’avril à juillet 1994, se mettait en route la machine exterminatrice du troisième génocide du vingtième siècle, celui des Tutsi du Rwanda. Essayer de comprendre le génocide ébranle bien des certitudes et bien des schémas habituels ; dette, rapports nord-sud, mondialisation, guerre civile, acculturation forcée par le colonialisme, fournissent certes un contexte, mais sans expliquer la genèse et le déclenchement du génocide, quand le désir d’éradiquer une partie de l’humanité emporte la raison.

Les mots sont importants : 1994 au Rwanda est un « génocide », pas seulement par la rapidité et l’ampleur du meurtre systématique, en deux mois, d’un million de Tutsis, hommes, femmes et enfants, assassinés uniquement pour ce qu’il sont. Il est « génocide » par la planification d’une extermination, organisée par un régime et un Etat centralisé qui a institutionnalisé la discrimination contre une partie de la population. Il a été précédé de dizaines d’années de manipulation des rapports sociaux et des identités, de déshumanisation de l’autre, de pré massacres répétés, d’un système de quadrillage de la société et d’une préparation idéologique capable d’entraîner une majorité de la population dans l’exécution des crimes. Une arme de destruction massive, utilisée par la fraction extrémiste d’un régime qui refuse de perdre le pouvoir, au moment où il avait été contraint d’accepter un accord de paix et de partage du pouvoir avec l’opposition Hutu, la minorité Tutsi et la rébellion du Front Patriotique Rwandais.

Les faits sont indiscutables, les instances internationales reconnaissent le génocide au Rwanda pour ce qu’il est. Mais bien des questions ont surgi ensuite : quelle justice ? Il aura fallu 20 ans pour que le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) mène à terme la plupart des procès contre les principaux criminels. Avec une grande lenteur, beaucoup trop d’acquittements, et dans une relative indifférence internationale. Comment vivre ensemble ? Pendant ces 20 années, le Rwanda a du relever le défi de faire vivre dans la même société, les victimes survivantes et ceux qui ont exécuté les crimes, en inventant un processus de justice, de reconnaissance, de ré-humanisation. Une situation inédite à tout point de vue, qui bouscule les évidences encore une fois.

Négationnisme

Pourtant, pendant ces 20 ans, une extraordinaire entreprise de banalisation s’est développée, antichambre d’un puissant négationnisme visant à refouler l’explication des faits et à enfouir les responsabilités et les complicités.

Surtout en France ... « Un génocide dans ces pays là, ce n’est pas très important », osera déclarer François Mitterrand. On tentera d’accréditer l’idée de « massacres interethniques », de promouvoir la théorie d’un « double génocide » renvoyant dos-à-dos victimes et bourreaux. Beaucoup, en France, parmi les gouvernants et les militaires, ont été impliqués dans le soutien apporté au régime génocidaire. C’était à la fin du règne de Mitterrand, avec Hubert Vedrine conseiller influent à l’Elysée et Edouard Balladur premier ministre de « cohabitation ». Le Rwanda était considéré comme un modèle de coopération dans la politique Françafricaine. Les conseillers français si proches du pouvoir à Kigali ne pouvaient ignorer ce que préparait le régime. Sans aucune prise de distance avec son idéologie raciste et ethniste, ils l’ont financé, armé, ont formé et encadré son personnel militaire et ses milices. Ils l’ont fait avant, pendant et après avril 1994, revenant avec l’opération Turquoise protéger et exfiltrer les assassins.

C’est la rébellion du FPR qui, en prenant le contrôle du pays, mettait fin au génocide, seule, sans que la « communauté internationale » n’ait rien tenté pour l’empêcher. Comprendre cet engagement de l’Etat français amène à évoquer l’aveuglement d’une politique de domination neo-coloniale engluée dans la recherche d’un empire perdu. Et à pointer la « doctrine » de la guerre contre-insurrectionnelle élaborée par l’état-major de l’armée française, utilisée contre les mouvements d’émancipation des colonies en Algérie, en Indochine, au Cameroun, et qui, enseignée à un régime qui portait, de son côté, un projet génocidaire, aboutira à un mélange détonnant.

Commission d’enquête

Cette complicité des autorités françaises reste à ce jour une tache indélébile. La vérité, retardée, commence à poindre, par des journalistes têtus et des magistrats plus indépendants qui ré-ouvrent les enquêtes. Que fera la gauche gouvernementale revenue au pouvoir avec Hollande, lui qui promettait de mettre fin à la « Françafrique » ? Les responsables politiques et militaires sont toujours en place. Ceux qui commandaient les forces françaises à Kigali en 1994 dirigent aujourd’hui l’armée française et le Commandement des Opérations Spéciales, au Mali ou au Centrafrique. Il savent se rendre indispensables et intouchables. Il faudrait du courage, pour oser ré-ouvrir le « droit d’inventaire » de la politique de Mitterrand et établir la vérité sur le rôle de l’armée française. On le sait, le courage n’est pas la marque de fabrique de la présidence Hollande. Et le Ministère français des affaires étrangères a annulé au dernier moment la venue au Rwanda de Christine Taubira, qui devait représenter la France aux vingtièmes commémorations du génocide à Kigali, sous prétexte que le président rwandais Paul Kagame vient de rappeler dans une interview la complicité de la France dans la préparation et l’exécution du génocide.

Mais tôt ou tard, les digues vont céder, la vérité et la justice passeront .. Il est du devoir de la vraie gauche d’exiger que la majorité parlementaire actuelle mette sur pieds une commission d’enquête parlementaire reconnaissant, 20 ans après, le rôle de la France dans cette tragédie.

Alain Montaufray

Source : http://www.ensemble-fdg.org/

 
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