mercredi, 19 septembre 2018
 

Bousquet, 75 000, Mitterrand, un million

Ecrit le 10 mai 2011

Cette année 1994, qui vit un million de personnes se faire génocider par des criminels soutenus sans vergogne par la France, n’est évoquée dans la chronologie d’une brochure consacrée à la vie et à l’oeuvre du feu président Mitterrand que par la mention « François Mitterrand subit une deuxième intervention chirurgicale pour son cancer de la prostate. »1

Combien précieuse dut-être cette glande, dont fut privé le président, pour être substituée dans l’âme des Français à la perte d’un million de vies humaines ! Ou est-ce alors un effet de cette séduction à laquelle succombèrent non seulement quelques mitterrandolâtres mais, semble-t-il ici, toute l’intelligentsia de ce pays, qui ne s’offusque pas d’avoir été bernée depuis 1981 pour ce cancer qui lui fut caché, de même que pour la manifestation contre l’avocat du Négus, la francisque, les amitiés cagoulardes ou anti-sémites, les Algériens guillotinés et l’existence de Mazarine. Non, tout au contraire, de cette année 1994 où ces vérités cachées furent révélées, c’est le courage du président, son habileté, sa liberté d’être, qui sont retenus et proposés à l’édification du citoyen.

Cette année 1994 apparaît comme le sommet et la récapitulation de sa vie. Il fait preuve d’un courage admirable devant la maladie. Loin de s’inquiéter de sa virilité à la clinique, vers le 18 juillet il discute géopolitique avec son urologue, Bernard Debré, qui lui demande si la France avait continué à livrer des armes à l’armée rwandaise après l’attentat contre l’avion présidentiel du 6 avril 1994. Et l’illustre patient de lui répondre que début avril, personne ne pouvait savoir qu’un génocide commençait au Rwanda.2 Le chef d’état-major des armées écrivait pourtant le 8 depuis Paris, que la garde présidentielle (formée par le GIGN du commandant Prouteau) éliminait les Tutsi à Kigali.3 Hyperactif, il remplit tous les devoirs de sa charge. Il est en Ouzbékistan fin avril, laissant à Balladur et Juppé, Premier ministre et ministre des Affaires étrangères du gouvernement de cohabitation, le soin d’accueillir le 27 avril à Paris, la délégation du gouvernement des tueurs rwandais, que la France est un des rares, avec l’Église catholique, à soutenir.4 Il discourt sur les plages de Normandie pour le cinquantenaire du débarquement devant la reine d’Angleterre et le président des États-Unis, alors qu’au coeur de l’Afrique, il s’oppose par une stratégie indirecte aux « Tutsi anglophones », les seuls à combattre ceux qui célèbrent la démocratie, la république et la francophonie par d’atroces sacrifices humains dans les églises.

Début juillet, il est le premier chef d’État occidental à visiter Nelson Mandela, alors que sous sa présidence la France a contourné l’embargo des Nations Unies contre le régime d’appartheid en utilisant les mercenaires de Bob Denard aux Comores ou d’autres pays clients comme le Congo Brazza. Au Rwanda, les soldats français « n’ont pas tiré une cartouche depuis le début de ces événements », assure-t-il à un journal sud-africain.5 Sachant maintenant que lors de l’opération Birunga en février 1993, les militaires français sous les ordres du colonel Tauzin, pris sous le feu, ont fait usage de leurs armes et sauvé l’armée rwandaise de la débâcle,6 nous comprenons mieux que l’art de mentir est de le faire avec aplomb en s’appuyant aussi sur le secret Défense et le secret d’État. Par trois fois au moins, la France a sauvé l’armée rwandaise et la dictature raciste d’Habyarimana.7 Sinon l’armée du Front patriotique rwandais (FPR) serait arrivée à Kigali. Un gouvernement conjoint avec les opposants d’Habyarimana aurait été formé, il y aurait eu des morts mais sûrement pas de génocide. Tout avait commencé quand, en octobre 1990, des rescapés des pogroms anti-tutsi des années 1959- 1973, ou leurs descendants, choisirent de rentrer par les armes dans leur pays. De quel droit la France est-elle intervenue militairement contre ces victimes de trois « petits » génocides ? Que faisait-elle là-bas, presque 30 ans après la prétendue décolonisation. S’agissait-il de prendre la place des Belges, dans cette colonie trop riche qu’est le Congo-Kinshasa pour laisser ses habitants décider de leur avenir ? Mitterrand envoie deux compagnies, et des hélicoptères de combat fournis par les Français sauvent l’armée rwandaise d’une défaite certaine. Mais celle-ci renoue avec une vieille tradition. Comme à Noël 1963, elle massacre les Tutsi de l’intérieur.8 Horrifiés, les Belges rappellent leurs troupes. C’est pourtant eux qui en 1959, avec les missionnaires catholiques, avaient organisé ces massacres de Tutsi par les Hutu, pudiquement appelés « révolution sociale ». Les militaires français restent. En fermant les yeux, la France de Mitterrand prend le contrôle du Rwanda. Nul n’y trouva à redire, c’est la guerre du Golfe. Nulle voix ne s’élèva au Parti socialiste au pouvoir, contre ces massacres et ces arrestations d’environ dix mille Tutsi. Le Rwanda d’Habyarimana n’était pas le Chili de Pinochet. Les Tutsi furent jugés complices de l’ennemi en raison de la mention raciale Tutsi sur leur carte d’identité. La race tutsi n’était d’ailleurs qu’une invention des Européens. Avant eux, il n’y avait que des pasteurs tutsi et des paysans hutu qui vivaient en complémentarité.

Certes ce fichage racial a heurté certain ministre de passage au Rwanda, pas Mitterrand. L’ignorait-il, comme en septembre 1994 il prétendit à Elkabbach, qu’à Vichy il ignorait tout de la législation contre les Juifs ?9 Il ne jugea pas utile de faire abroger ce racisme officialisé en contre-partie des nombreuses livraisons d’armes. Ces cartes d’identité raciales furent fatales à beaucoup de Tutsi en 1994. Tout au contraire, les militaires français les contrôlaient en 1993 et traitaient les Tutsi comme l’ennemi. Les notes de 1990-1991 de l’amiral Lanxade, alors chef de l’état-major particulier du Président de la République, révèlent que l’ennemi de la France au Rwanda est le Tutsi.10 En effet, il n’y est pas question de FPR ou de rebelles mais d’« agresseur ougando-tutsi » et de « forces tutsies ». Comme des Tutsi demeurant loin des zones de combat se font massacrer, l’ennemi n’est pas seulement le Tutsi en armes, c’est le Tutsi tout court. Le colonel Serubuga, chef d’état-major adjoint de l’armée rwandaise, « s’était réjoui de l’attaque du FPR, qui servirait de justification aux massacres des Tutsis. »11 Dès 1990, la France se trouvait engagée dans une guerre raciale. Ce fut une vraie guerre, totale et très cruelle, comme dit le général Quesnot,12 mais menée contre un ennemi défini racialement. C’est donc un génocide, qui va se terminer en 1994.

Au nom de quoi sont envoyés les soldats français ? Au nom de la protection de nos ressortissants. Pourquoi alors les troupes n’ont-elles pas été retirées quand les combats ont cessé et quand des cessez-lefeu ont été signés. C’est Mitterrand lui-même qui par trois fois en 1991, le 2 janvier, le 22 avril, le 20 juin, s’oppose au retrait des troupes que lui conseille le gouvernement. Le même général Tauzin nous apprend que cinq personnes seulement étaient informées de l’opération Birunga du 21 février 1993. Mitterrand, Quesnot, son chef d’état-major particulier, Lanxade, le chef d’état-major des armées, un colonel du Centre opérationnel des armées et lui. Sous les IIIe et IVe Républiques, les opérations militaires étaient débattues à l’Assemblée. Sous la Ve République, non seulement elles ne sont pas soumises au débat mais elles peuvent rester secrètes.

Qui croira à la fable que la France défendait les accords de paix signés à Arusha ? Elle poursuit ses livraisons d’armes, quitte à se faire prendre, comme ce vol du 22 janvier 1994 en provenance de Châteauroux, alors que les accords interdisent les livraisons d’armes. Le général Quesnot n’écrit-il pas que ces accords « ont donné des avantages exorbitants au FPR en particulier dans le domaine militaire » ?13 L’acrimonie des militaires français vient de Mitterrand qui, en faisant appel à l’ONU en mars 1993, comptait bien transformer ses soldats en Casques bleus. Mais il n’y réussit pas. Affront suprême, ce sont des soldats belges qui feront partie de la force de maintien de la paix, la MINUAR. Le départ des militaires français en décembre 1993 sonnera pour eux comme Dien Bien Phu ou les Accords d’Évian.14

Qui a commis cet attentat contre l’avion du président Habyarimana, qui servit de prétexte pour massacrer tous les Tutsi ? Les médias français font chorus avec le juge Bruguière qui accusait Kagame, l’actuel président rwandais, alors qu’il n’a instruit qu’à charge et n’a même pas examiné les restes de l’avion. Les deux boîtes noires du vol Rio-Paris, qui s’est abîmé en plein Atlantique le 1er juin 2009, ont été retrouvées par 3 900 mètres de fond. Mais celles du Falcon 50, qui transportait deux chefs d’États africains ce 6 avril 1994, restent introuvables, alors que des militaires français ont passé les débris de l’avion au peigne fin aussitôt après le crash et auraient trouvé ces deux enregistreurs. Le ministère de la Défense à Paris recèle d’insondables abîmes, tels que le secret défense sur les opérations « humanitaires » !

L’amitié de Mitterrand pour le président rwandais était la vérité officielle. En interne, l’ambassadeur disait que celui-ci était « usé » et « avait finalement tout raté »15 et l’Élysée ne ménageait pas son soutien aux Hutu qui accusaient Habyarimana de trahison.16 À partir de là, chercher les auteurs de l’attentat parmi les militaires français et rwandais, qui étaient à l’unisson dans leur refus des accords de paix, aurait dû être depuis longtemps la piste la plus sérieuse pour le juge chargé de l’enquête. À commencer par la vérification d’emplois du temps comme celui de l’ex-capitaine Barril, ancien membre de la cellule de l’Élysée, toujours en lien avec de proches collaborateurs du président et qui se trouvait ce jour-là à Kigali ou pas très loin.

Qui a mis en place ce Gouvernement intérimaire rwandais, l’organisateur de l’élimination systématique des Tutsi ? Le colonel Bagosora y joua un rôle primordial. Mais son intention initiale était de former une junte militaire. Qui l’y fit renoncer ? L’ambassadeur de France, Jean-Michel Marlaud, le persuada de former un gouvernement civil et l’aida à le former en un jour. Un tour de prestidigitation tel, qu’il fit croire à l’ONU que ce gouvernement respectait les accords de paix, alors que leurs partisans étaient systématiquement assassinés. Inversant bourreaux et victimes, Mitterrand et Balladur laissent leurs amis rwandais massacrer les Tutsi et les approvisionnent secrètement en armes. À l’accusation d’immobilisme, Mitterrand répond le 10 mai que « nous ne sommes pas destinés à faire la guerre partout, même lorsque c’est l’horreur qui nous prend au visage. » Mais le président intérimaire rwandais, ce Sindikubwabo qui a déclenché les massacres de la région de Butare, lui écrit le 22 mai, le remercie de son aide « jusqu’à ce jour » et lui lance un appel au secours car son armée, occupée à massacrer, recule devant le FPR. La réponse de l’ami Mitterrand sera l’opération Turquoise, habilement maquillée en opération humanitaire.

Après avoir sécurisé devant les médias, un camp de survivants tutsi, les militaires français aideront leurs anciens alliés à débarrasser le « pays hutu » des Tutsi restants comme à Bisesero, Cyangugu et Gikongoro. À l’école de Murambi, dans cette dernière localité, les Français pactisèrent avec les assassins sur le lieu de leur crime, à côté des fosses communes. L’armée rouge, elle, n’a pas fait ça à Auschwitz. Ne réussissant pas à enrayer la débâcle militaire, les Français couvriront la fuite des assassins et s’assiéront sur la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, qui enjoignait à la France d’arrêter les présumés coupables de ce génocide qu’une instance de l’ONU venait de reconnaître le 28 juin.

Comment expliquer cette prédilection du président socialiste pour ce régime rwandais qui massacra une partie de sa population ? Jamais en peine d’argument, il affirme le 22 juin à ses ministres que « si ce pays devait passer sous la domination tutsie, ethnie très minoritaire, qui trouve sa base en Ouganda [...] il est certain que le processus de démocratisation serait interrompu. »17 Le génocide des Tutsi, à entendre le président de la République, a donc été exécuté pour préserver la démocratie au Rwanda ! Pourtant, la démocratie en France semble être devenue le cadet des soucis de l’auteur du livre « Le coup d’État permanent », qui s’est saisi des pouvoirs qu’il contestait au général De Gaulle.

Les fonctions passées de François Mitterrand comme ministre de l’Intérieur en 1954 et de la Justice en 1956, où il fut très proche des militaires dans cette mission qu’ils s’étaient données de garder l’Algérie française (il témoigna même en faveur du général Salan à son procès), ne sont pas sans lien avec le Rwanda qui, pour sa prétendue francophonie revendiquée par Paris, ne devait pas sortir de l’orbite française ; et pour ce faire, tous les moyens sont bons.

Mais cette dictature catholique traquant avec ses gendarmes, ses policiers et ses milices un bouc émissaire chargé de tous les maux, n’était pas sans rappeler à l’ancien hôte des frères maristes des souvenirs de jeunesse qu’il partageait avec des intimes comme René Bousquet, le secrétaire général de la police de Vichy qui fit déporter les Juifs vers les camps d’extermination dont des enfants que les Allemands ne réclamaient pas. Environ 75 000 Juifs ne revinrent pas. Si des Français furent troublés en 1994 par cette amitié-là de leur président, par ses hommages à Pétain et son refus de reconnaître une quelconque responsabilité de la France dans les rafles de 1942, ils ne voulurent pas voir la sinistre alliance entre les Interahamwe et l’« inoubliable Mitterrand », comme ces miliciens l’appelèrent sur les pancartes qu’ils brandissaient pour accueillir en sauveurs les troupes françaises arrivant au Rwanda, le 23 juin 1994.

Ce président qui dit à son fils « dans cette région des Grands Lacs les massacres sont devenus la norme. Dans ce type de conflit ne cherche pas les bons et les méchants, il n’existe que des tueurs potentiels »,18 est un pervers et un cynique. Il restera dans l’Histoire comme le principal commanditaire du génocide des Tutsi, qui fit environ un million de morts. Au score du génocide, il a battu de loin son ami et mentor René Bousquet.

Nous nous étions pourtant tellement réjouis de la victoire de la gauche en ce 10 mai 1981...

Jacques Morel

Auteur de La France au coeur du génocide des Tutsi, L’Esprit frappeur, 2010.

Notes

1« Une vie, une oeuvre, François Mitterrand, le pouvoir et la séduction », Le Monde, Hors série, p. 27.

2Mission d’information parlementaire (MIP), Auditions, Vol. 1, pp. 413–414.

3MIP, Annexes, p. 344.

4Voir le communiqué des évêques catholiques du Rwanda, signé par Mgr Thaddée Nsengiyumva, Osservatore Romano, 11-12 avril 1994. Cf. La Documentation catholique, 15 mai 1994, No 2094, pp. 496–497.

5Entretien accordé par le Président de la République, M. François Mitterrand, au quotidien sud-africain "The Star", Paris, 1er juillet 1994.

6Didier Tauzin, Rwanda : je demande justice pour la France et ses soldats ! le chef de l’opération Chimère témoigne, Ed. Jacob-Duvernet, 2011, p. 77.

7L’intervention militaire française a sauvé l’armée rwandaise en octobre-novembre 1990, en juin 1992, en février 1993.

8L’extermination des Tutsis, Le Monde, 4 février 1964.

9France 2, 12 septembre 1994.

10L’amiral [Lanxade], chef de l’état-major particulier, Note à l’attention de Monsieur le Président de la République (sous couvert de Monsieur le Secrétaire général), 11 octobre 1990, 2 janvier 1991...

11MIP, Auditions, Vol. 1, p. 119.

12MIP, Auditions, Vol. 1, p. 341.

13Note du général Quesnot à l’attention de Monsieur le Président de la République. Objet : Votre entretien avec M. Léotard le lundi 2 mai. Situation. 2 mai 1994, p. 2.

14Voir Didier Tauzin, ibidem.

15Georges Martres, TD Kigali, 11 mars 1993. Cf. MIP, Annexes, pp. 217–218.

16Lettre de Bruno Delaye à Jean-Bosco Barayagwiza, 1er septembre 1992. Cf. J.-P. Chrétien, Le défi de l’ethnisme, p. 143.

17Déclaration de François Mitterrand au Conseil des ministres, 22 juin 1994.

18Jean-Christophe Mitterrand, Mémoire meurtrie, Plon, 2001, p. 154.

 
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