mardi, 22 mai 2012
 

Rwanda : Les plaintes de femmes Tutsi contre des soldats de l’opération Turquoise

Colloque sur nouveaux apports sur l’implication de la France dans le Génocide des Tutsi du Rwanda

Une justice qui soit juste

Tout d’abord, je voulais vous remercier, vous, les donateurs pour l’élan de générosité qui a suivi mon appel de dons pour soutenir juridiquement ces 3 plaignantes. Les sommes versées par chèque ou virement s’élèvent maintenant au total à 6290 euros, ce qui est génial.

Je ne vais pas ici détailler les plaintes puisque de l’instruction est en cours et vais me contenter de brosser un tableau général.

Sur le bureau d’un juge au Tribunal aux armées de Paris, le juge Frédéric Digne, Il y a trois dossiers. Des dossiers pour « Crime contre l’Humanité » et pour « Participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime contre l’Humanité « . Trois dossiers lourds comme du plomb pour les accusés, les militaires, leur hiérarchie, et leur commandant suprême : le président de la République. 3 dossiers durs et lumineux comme le diamant pour éclairer le rôle de la France dans le génocide des Tutsi.

Trois plaintes compactes de souffrance, 3 plaintes accablantes de femmes Tutsi, brisées. « Mises à mort en partie », disent-elles. Brisées par des militaires français. Des légionnaires de la légion étrangère de l’opération Turquoise, une opération militarohumanitaire qui n’a eu d’humanitaire que le nom, dans une Zone Humanitaire dite Sûre. Plus Sûre pour les Hutus que pour les Tutsi A la fin du mois de juin 1994, ces femmes survivantes et hagardes, rescapées, de la machine à broyer génocidaire qui avaient éliminé en tortures raffinées, soigneusement élaborées, tous les leurs, ont été amenées au camp de réfugiés de Nyarushishi par les Croix Rouge.

Au début, elles étaient contentes de la présence des militaires Français. Trouver un répit, manger un peu, dormir un peu, échapper un peu à l’obsession des croiser leur tueurs, fuir la mort, cette mort redoutée, espérée parfois pour que « ça s’arrête ». Fuir la terreur d’être violée. Que pouvaient-elles craindre ? Après tout, il s’agissait d’une Zone Humanitaire dite Sure. Elles étaient prêtes à pardonner à l’ONU de les avoir salement abandonnées au début du génocide. Elles étaient trop jeunes pour connaitre l’entrainement honteux par la France des hutus, ces mêmes tueurs qui les avaient abandonnées au milieu des cadavres les croyant mortes.

Et dans ce camp humanitaire, dans ce camp bleu blanc rouge censé les soustraire à l’enfer du génocide, elles ont trouvé l’horreur inouïe de la violence, des viols sadiques et répétés. Elles sont passées de l’enfer Hutu à un autre enfer terriblement imprévisible -plus choquant encore pourrait- t-on dire, l’enfer brutal et machiste de leur soi-disant protecteurs.

Elles survivent maintenant. Désespérées d’habiter ce corps malmené par des treillis brutaux. Elles sont belles. Leur récit est d’un d’une redoutable sincérité. Il nous laisse l pantois d’impuissance. Des vagues d’épouvantes les submergent parfois et les larmes, et les pleurs bruyants, éclatent et glacent. Elles ont été broyées, mais leur volonté est intacte. Si le procès a lieu, elles feront vaciller les militaires. Ils auront beau se cacher derrière les mots, ils auront beau arguer de la prostitution, cette version chic, militaro- humanitaire du viol, ce mensonge en uniforme fondra devant le récit de ces femmes au regard limpide. Leurs accusatrices qui n’ont pas de sentiment de haine ou de vengeance.

Qui veulent une justice qui soit juste .

Leurs auditions manquées du mois de juin dernier, le juge s’étant malencontreusement blessé le tendon d’Achille leur ont permis de voir leur avocate, de mesurer la sympathie et la compassion des rwandais d’Ibuka, des français anonymes, des journalistes émues, des politiques Noêl Mamère et Christiane Taubira qui les ont reçues à l’Assemblée Nationale. Sur le bureau du Juge d’instruction du Tribunal aux armées. Il y a un écheveau de laine.

Un seul fil ténu en émerge. Ce sont ces plaintes-là. Ce bout de laine saisi d’une main ferme et courageuse déroulera l’instruction judiciaire. Déroulera la pelote des ordres successifs, des commandements, autour des acteurs de Turquoise du Capitaine Franck Nicol, au Colonel Didier Tauzin qui « trouve merveilleux qu’une mère vende son corps pour nourrir ses enfants » au colonel Jacques Hogard qui affirme sans ciller « il peut y avoir des saloperies limitées derrière une haie. Si cela existe ce sont des cas isolés pas un système » et le général Lafourcade embrayant « il n y a pas eu de faute grave, de viols collectifs ».

La pelote déroulée suivra les instructions militaires jusqu’au coeur de commandement de l’Opération Turquoise, jusqu’au coeur du cercle Mitterrandien autour d’un président socialiste qui - et l’histoire le retiendra- s’est uni à un gouvernement de Droite pour de conserve, continuer d’aider et de soutenir le gouvernement Habyarimana, dont les prétentions génocidaires étaient éclatantes.

Devant le bureau du juge d’instruction du Tribunal aux armées. Il y a nous. En masse serrée, unis par la compassion, chacun digérant à sa façon l’ampleur du crime, entre la colère, la froide détermination et l’envie d’abandonner. Il y a nous. Exaspérés par cette France-là, cette France de Vichy, cette cellule élyséenne opaque, décidant sur des informations soigneusement triées en amont, de la collaboration avec le nazisme tropical. Il y a nous.

Exaspérés du silence de certains médias, de l’omerta du parti socialiste dont les vertus humanistes, dont le souci de l’autre, l’exigence de transparence, soudain se cognent aux murs épais infranchissables bétonnés du premier cercle Mitterrandien. . Il y a nous. Rageant de voir un quarteron d’hommes influents Pierre Péan, Hubert Védrine, Alain Juppé, Bernard Debré tenir sans être inquiétés la ligne subtile du double génocide. Il y a nous. Devant la grande Muette, devant ce centre névralgique de la collaboration avec le régime Hutu, devant la grande Muette qui n’a fait qu’obéir aux ordres Devant le bureau du juge d’instruction Il y a une avocate Maitre Laure Heinich Luije, déterminée femme de talent, femme de parole qui ne lâchera pas. Devant le bureau du TAP, il y a des journalistes et des journaux. Vieilli et frileux comme le Monde, empesé de ses relations politiques anciennes avec le pouvoir, pouvoirs Mitterrandien. Il y a des journalistes piratées, des femmes, jeunes et audacieuses comme Causette qui a recueilli les témoignages de Tutsi martyrisées et ont su interrogé avec une belle obstination les militaires français. Il y a le journal Libération vigoureux et obstiné et somme toute fidèle à l’exigence de vérité mais qui a zappé la venue des plaignantes en juin dernier et s’est fendu d’une page entière sur un vrai faux témoin. Le figaro raisonnablement informateur. Point trop ne faut Et puis il y la grande interrogation, celle du journal Marianne qui distille avec une régularité de métronome depuis toujours des faux scoops, du vrai racisme sous la plume de Péan, trempé dans la haine de Tutsi, au service de… au service de … on le saura un jour ; La télévision française n’est pas de la partie, Il est vrai que les femmes Tutsi demande l’anonymat. En tout état de cause les chaines nationales ne sont pas sur les starting blocks.

Derrière le bureau du Tribunal aux armées de Paris il y a le juge Digne. Je lui demande gentiment de s’il vous plait monsieur le Juge et c’est le médecin qui vous parle évitez de faire du sport, le 4 décembre 2011, restez sous la couette le 5, ne passez pas sous les échafaudages, traversez dans les clous, Soyez disponible ce 6 décembre 2011 date à laquelle vous allez les recevoir. Enfin.

Dr Annie Faure


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