lundi, 24 septembre 2018
 

Rwanda : Raison d’Etat contre justice

Ce n’est pas ce qu’on pourrait appeler une amitié chaleureuse. Les 12 et 13 septembre 2011 a eu lieu une première historique : la première visite d’un président rwandais sur le sol français, alors que la France porte une responsabilité historique majeure dans les événements qui ont conduit au génocide d’avril à juin 1994. Paul Kagamé, chef de l’Etat rwandais depuis avril 2000, rencontra son homologue Nicolas Sarkozy pour déjeuner. Mais aucune conférence de presse, aucune apparition commune n’a été programmée. Seul un communiqué laconique de l’Elysée annonça que cette visite officielle constituait « une nouvelle étape dans le processus de rapprochement entre les deux pays ».

Le ministre des Affaires étrangères français, Alain Juppé, séjourna au même moment dans des pays situés aussi loin que possible, se rendant en visite en Australie puis en Chine. En mai 2011, il avait déclaré publiquement que « ça tomb(ait) bien » que le Rwanda ne l’invitait pas, puisqu’il n’avait « aucune intention de (s’)y rendre » ni de « serrer la main de Paul Kagamé ». Son homologue rwandaise, Luise Mushikiwabo, quant à elle, accompagna son président pendante toute sa visite en France où elle l’avait précédée de plusieurs semaines.

La raison qui faisait bouder Alain Juppé : le ministre était déjà en place, sur le même poste qu’aujourd’hui, au moment du génocide au printemps 1994 (avant de devenir l’un des Premiers ministres les plus impopulaires de France, de mai 1995 à mai 1997). La partie rwandaise n’a pas cessé, à certaines occasions, de lui rappeler au moins indirectement ses responsabilités historiques. Une position qui est d’ailleurs même visiblement partagée par l’ambassadeur français actuellement en place à Kigali (depuis la reprise des relations diplomatiques bilatérales, début 2010), Laurent Contini. Ceci avait déclaré début septembre 2011 que la présence de Juppé au Quai d’Orsay, où il avait été nommé lors du remaniement de fin février, n’était « pas une bonne nouvelle pour les Rwandais ». Suite à une colère du ministre, le remplacement prochain de l’ambassadeur fut annoncé par la presse.

Derrière ces conflits, il y a une réalité de fond : la France officielle, au printemps 1994, avait pris fait et cause pour les tueurs. Ceux du « Hutu Power », mouvement raciste alors au pouvoir, qui ont exterminé 80 % de la minorité Tutsi vivant à l’époque au Rwanda, tout en tuant aussi des opposants parmi la population Hutu (majoritaire). Le « Gouvernement intérimaire rwandais », GIR – la junte des tueurs, formée sous le contrôle du sinistre colonel Théoneste Bagosora (aujourd’hui condamné à la prison à vie), « cerveau » du génocide – fut formé le 09 avril 1994 dans les locaux de l’ambassade de France à Kigali. Derrière ce positionnement, il y avait un calcul géostratégique : après la fin de la Guerre froide en 1989/90, des décideurs à Paris avaient peur qu’Etats-Unis et Britanniques remettent en cause les sphères d’influence néocoloniales en Afrique, jusqu’ici respectées. Or, un mouvement de guérilla tutsi, le « Front patriotique rwandais » (FPR) – aujourd’hui au pouvoir –, mena une lutte armée contre le régime rwandais à partir d’octobre 1990, ayant des bases arrière dans l’Ouganda anglophone. Cela suffit à certains décideurs politiques, dont des membres influents de l’entourage du président François Mitterrand, pour décider que la zone d’influence française en Afrique était attaquée par « les Anglo-Américains ». Prenant fait et cause pour les milices des racistes Hutu, ils croyaient sauver les restes de leur Empire.

Pendant des années, la France officielle a choisi la négation du crime, sa banalisation, sa négation ; prétendant, comme le juge « antiterroriste » Jean-Louis Bruguière (enquêtant pendant des années contre le pouvoir FPR pour « terrorisme » contre l’ancien régime rwandais), que la lutte du FPR avait « provoqué » le génocide. Son idée principale consistait à dire que le génocide – en réalité planifié par étapes successives depuis 1990 – était une sorte de réaction populaire spontanée des Hutus, au « terrorisme » du FPR. Manifestement contraire à la vérité, cette thèse, quasi-officielle en France il y a encore cinq ans, conduit à l’interruption des relations diplomatiques entre les deux pays fin 2006.

Or, le nouveau président Nicolas Sarkozy comprit qu’une telle situation était dangereuse, à long terme, pour les intérêts français en Afrique. Telle une bombe à retardement, la vérité sur le rôle français au Rwanda risquait de ressurgir et d’éclater au grand jour, à un moment ou un autre. Animé par un pragmatisme stratégique sur ce point, Sarkozy (aidé par son ancien ministre Bernard Kouchner) décida de renouer avec le pouvoir rwandais actuel et rencontra son président Kagamé lors du sommet euro-africain de Lisbonne en décembre 2007. Puis Sarkozy se rendit lui-même au Rwanda en février 2010, n’y séjournant que pendant trois heures, mais évoquant quand même des « erreurs » et un « aveuglement » de la part de la France au moment du génocide. Sa visite au mémorial pour les victimes du génocide, à Kigali, constitua également un symbole important.

C’est ainsi qu’en répondant à la visite de Sarkozy, Paul Kagamé vint en France, en ce mois de septembre 2011. Accueilli par une campagne de militaires français ayant servi au Rwanda en 1994, au moment où les tueurs – en fuite devant le FRP qui avançait – furent sauvés par l’« Opération Turquoise » française, ainsi que par deux manifestations d’extrémistes hutu à Paris et à Aubervilliers, Kagamé préféra ne pas polémiquer. Dans une interview parue dans « Libération » (15 septembre), il déclara qu’il s’était entretenu avec les officiels français « sur l’avenir » et qu’il ne fallait « pas se laisser piéger par le passé ». Autrement dit, toutes les questions portant sur la responsabilité historique de cette France-là avaient été laissées de côté. Ce qui intéressait le pouvoir rwandais actuel au moment de cette visite, c’était d’ailleurs surtout les questions économiques : le pays cherche à attirer des investissements, notamment dans le secteur énergétique. Des immenses réserves de gaz méthane, encore inexploitées, se trouvent sous le lac Kivu (partagé entre le Rwanda et le RDC) ; leur mise en valeur est programmée.

A nous, internationalistes, progressistes et révolutionnaires en France, de nous saisir – même si cela ne correspond pas aux intérêts principaux des dirigeants actuels au Rwanda – de la question des responsabilités des complices français du dernier génocide en date. Certains protagonistes de ce génocide ont été condamnés à Arusha (Tansanie), où est implanté le siège du Tribunal pénale internationale pour le Rwanda, TPIR. Aucun politique ou militaire français n’a été inculpé ou condamné à ce jour. Pourtant, ceux qui – à Paris ou ailleurs en France - portent des responsabilités écrasantes, derrière cet assassinat systématique et planifié d’un million de personnes, ne doivent pas échapper à jamais à leur juste sanction.

 
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