vendredi, 24 novembre 2017
 

TCHAD : Lutter contre la malnutrition dans un contexte d’insécurité alimentaire croissante

MOUSSORO/BAHR-EL-GHAZAL - À la périphérie de Moussoro, la principale ville de la région du Bahr-el-Ghazal, à l’ouest du Tchad, des mères de famille font la queue avec leurs bébés sous une chaleur accablante pour une visite de dépistage de la malnutrition. Ailleurs dans la région, des femmes chargent leurs ânes de sacs de graines de millet et d’arachides offerts par des organisations d’aide humanitaire en prévision d’une meilleure saison des pluies.

« C’est la saison des semailles. Je vais commencer par planter du millet et quand les pluies arriveront, je planterai les autres graines, » a dit à IRIN Khadija Oche Youssuf, une mère de quatre enfants vivant à Toumia, un village à 60 km au nord de Moussoro. « Nos dernières récoltes remontent à septembre 2011 et nos réserves de nourriture sont épuisées. La récolte n’a pas été bonne à cause du manque de précipitations, des criquets et des oiseaux. »

Avant de recevoir de l’aide alimentaire, les habitants de Toumia s’en sortaient en coupant des arbres et en vendant du bois de chauffe au bord des routes, malgré l’état déjà fragile et dégradé de l’environnement.

« Ensuite, nous allions acheter de la nourriture à Moussoro », a expliqué Mme Oche Youssuf, ajoutant que le trajet pour se rendre à Moussoro prenait trois jours à dos d’âne.

Le Bahr-el-Ghazal est l’une des régions du Tchad se trouvant sur la ceinture sahélienne, qui s’étend du Sénégal au Tchad et qui est touchée par une crise alimentaire. Comme dans le reste du Sahel, la sécheresse, le manque de précipitations et les mauvaises récoltes, sans oublier l’augmentation des prix des produits alimentaires ont conduit à une situation d’insécurité alimentaire dont découlentdes problèmes de malnutrition. [ http://www.irinnews.org/Theme/SAH/S... ]

Malnutrition

L’hôpital principal de Moussoro prend en charge des enfants envoyés par les centres médicaux des villages environnants qui souffrent de malnutrition sévère avec des complications, comme des infections, la diarrhée ou le paludisme.

« J’ai remarqué que mon bébé avait la diarrhée, alors je l’ai amené à l’hôpital », a dit à IRIN Fatuma, une jeune femme âgée de 18 ans et mère d’un bébé de 18 mois. Après trois jours passés à l’hôpital de Moussoro, la santé du bébé s’est améliorée. Chez lui, le bébé partageait les repas du reste de la famille, composés principalement de riz et de farine de maïs.

L’économie « embryonnaire » du Tchad constitue l’un des facteurs limitant la diversité locale des ressources alimentaires et des revenus, a remarqué le Réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWSNET) de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). Selon FEWSNET, on peut aussi blâmer les pratiques socioculturelles en matière de soins et la déficience des systèmes de santé. [ http://www.fews.net/ml/fr/info/Page... ]

Fatuma a raconté à IRIN qu’avant d’amener son bébé à l’hôpital, elle avait d’abord décidé de lui faire couper la luette (appendice de chair qui prolonge le bord postérieur du voile du palais) par un médecin traditionnel, en espérant que cela améliore sa santé.

L’hôpital de Moussoro ne dispose pas d’un médecin à plein temps. « Nous avons huit infirmières qui ont une charge de travail très importante. Elles s’occupent des enfants atteints de malnutrition sévère, préparent les repas et soignent les malades [de l’unité des soins généraux] », a dit à IRIN Phillippe Tadjion, coordinateur des services médicaux, avant d’ajouter que l’hôpital avait besoin de davantage de personnel.

Craintes

Or, même avec les meilleurs traitements, pour certains enfants, ces soins sont insuffisants et arrivent trop tard.

« Près de cinq pour cent meurent de complications causées par la malnutrition pendant leur programme [de traitement] », a dit dans un courriel adressé à IRIN Richard Currie, coordinateur des services médicaux de Médecins Sans Frontières (MSF). « Comme vous pouvez l’imaginer, le taux de mortalité des milliers d’enfants qui n’ont accès à aucun programme d’alimentation thérapeutique est évidemment bien plus élevé. »

Le programme de lutte contre la malnutrition de MSF au Tchad cible principalement la région sahélienne, mais l’organisation étudie les taux de malnutrition dans tout le pays pour évaluer s’ils atteignent des niveaux inquiétants. Dans l’un de ses projets dans la région du Salamat, un peu plus au sud du Sahel, « un territoire où l’on pourrait s’attendre à des précipitations suffisantes, des récoltes convenables et une absence de malnutrition, la réalité est bien différente », a dit M. Currie.

Rien que dans une localité du Salamat, MSF a admis près de 4 000 enfants souffrants de malnutrition sévère dans ses programmes en 2012. Ils étaient un peu plus de 5 100 en 2011. « Alors que le pire de la période de soudure approche, nous avons plus de 50 enfants gravement malades et mal nourris dans nos hôpitaux », a-t-il ajouté.

Selon M. Currie, les raisons pour qu’une région a priori moins vulnérable plonge dans une crise alimentaire sont nombreuses. Le transfert des récoltes vers des zones plus touchées du Sahel en est une. « La situation au Salamat rappelle que la compréhension globale de la nature et des causes de la crise au Sahel - et notre capacité à anticiper son évolution - est loin d’être aisée », a-t-il dit.

Une grande partie des enfants les plus à risque vivent en milieu rural et n’ont pas accès à des soins de santé. Lorsque la saison des pluies débutera, il sera plus difficile de les aider. « Les routes pratiquables sont rares et deviennent infranchissables à cause de la boue ou parce qu’elles traversent des oueds qui se transforment en rivières torrentielles pendant la saison des pluies », a-t-il expliqué. « Il est extrêmement gratifiant de retirer de notre programme un enfant "guéri" auparavant gravement malade, mais en l’absence d’une nutrition adéquate à la maison et d’une amélioration de la sécurité alimentaire au sein de la communauté, les enfants risquent de retomber malades et de devoir être réintégrés au programme. »

Prix alimentaires élevés

En mai 2012, environ 2,4 millions de personnes majoritairement dans la zone centrale agro-pastorale (Guera, Kanem, Bahr-el-Ghazal, Batha et Sila) ont été classées dans la phase de « stress » de l’insécurité alimentaire, la période de soudure ayant commencé deux mois plus tôt qu’en temps normal. En phase de « stress », la consommation alimentaire des foyers est réduite, mais constitue le minimum approprié sans qu’il soit nécessaire de se lancer dans des stratégies d’adaptation irréversibles. [ http://reliefweb.int/sites/reliefwe... ] [ http://www.fews.net/ml/fr/info/page... ]

« De nombreux animaux sont morts, notamment des moutons et des chèvres, » a dit à IRIN Koisse Bichara, auxiliaire vétérinaire à Toumia. « La plupart des autres animaux sont loin, il est difficile d’obtenir du lait et le temps est sec. »

Selon Mme Koisse 1,5 litre de lait de chameau se vend actuellement 1 000 francs CFA (deux dollars) - soit le double du prix normal. « À ce prix, les quantités sont insuffisantes. Qui va boire [le lait] - le père, les enfants ou la mère ? »

Les 1 000 francs CFA ne sont que le prix de vente à la population locale, a-t-elle ajouté, les visiteurs doivent payer plus.

Selon FEWSNET, la saison des pluies, qui a commencé plus tôt qu’à l’accoutumée dans les régions du Guera, du Salamat et une partie du Chari Baguirmi, devrait améliorer l’état corporel du bétail ainsi que le pouvoir d’achat de la population dans les prochains mois. Le prix des céréales, qui a augmenté entre mars et mai et est supérieur à la moyenne des cinq dernières années en raison de la forte demande, devrait cependant continuer d’augmenter jusqu’à la récolte de septembre. [ http://www.irinnews.org/fr/Report/9... ]

Réponse

Le Programme alimentaire mondial (PAM) a pour objectif de venir en aide à au moins 1,5 million de personnes au Tchad, dont des enfants de moins de deux ans et leur mère. En outre, plus de 205 000 écoliers recevront des repas scolaires en 2012. En avril, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) a également lancé un programme de distribution de Plumpy’Doz, un aliment thérapeutique hautement nutritif, à 200 000 enfants de 6 à 23 mois sur une période de trois mois. L’UNICEF estime qu’au moins 127 000 enfants risquent de souffrir de malnutrition sévère aiguë au Tchad en 2012. [ http://www.wfp.org/countries/chad ] [ http://reliefweb.int/node/504957 ]

Christian Munezero, le responsable des interventions d’urgence de l’Organisation non gouvernementale Intermón Oxfam, a dit que son organisation intervenait auprès de la population avec des distributions de nourriture, de semences et d’eau, des transferts d’argents, des programmes de travail-contre-rémunération et des services d’hygiène.

Jusqu’à présent, tous les besoins ne sont cependant pas satisfaits.

Le 19 juin, des organisations humanitaires ont lancé un appel aux dons de 1,6 milliard de dollars pour venir en aide à 18,7 millions de personnes touchées par la crise au Sahel (ils étaient 16 millions en avril). Cet appel reflète la hausse du nombre de personnes dans le besoin dans des pays comme le Tchad, où le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire a fait un bond de 125 pour cent pour atteindre 3,6 millions. Dans leur appel global lancé en 2012 pour le Tchad, les organisations d’aide humanitaire estimaient à 1,6 million le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire en raison des récoltes de 2011 inférieures à la normale et de l’irrégularité des pluies. [ http://reliefweb.int/node/504761 ] [ http://reliefweb.int/node/463578 ]

Difficultés

Sans accès à la mer, le Tchad est confronté à des difficultés logistiques quand il s’agit de transporter l’aide alimentaire, a remarqué le PAM. La crise en Libye a affecté le commerce local avec le nord du Tchad et les activités du groupe islamiste radical nigérian Boko Haram dans le nord du Nigeria ont également ralenti le commerce dans l’ouest du Tchad et au Niger. [ http://www.irinnews.org/Report/9325... ]

Le gouvernement tchadien a annoncé qu’il subventionnerait la vente de céréales, mais selon les responsables humanitaires, cela n’est pas suffisant.

« Il est vrai que le gouvernement a reconnu la crise ... et annoncé un certain nombre de mesures, mais ce ne sont que des déclarations », a dit un responsable humanitaire qui a préféré garder l’anonymat.

« Nous devons travailler davantage sur les causes de la crise [alimentaire] et pas seulement sur ses conséquences, car il y aura toujours des sécheresses au Tchad », a ajouté M. Munezero, d’Oxfam.

"... La malnutrition est un réel problème de santé publique qui nécessite des mesures médicales et nutritionnelles qui devraient être intégrées aux soins de santé primaires, comme la vaccination », a dit M. Currie, de MSF.

*nom d’emprunt

Source : http://www.irinnews.org

 
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