mardi, 21 mai 2019
 

Djibouti – Ambiance de fin de règne

Début 2009 encore, Ismail Omar Guelleh (IOG), président autoritaire de Djibouti, devait s’imaginer son avenir politique tel un long fleuve tranquille. Comme d’autres pairs en Afrique, il s’est échafaudé un projet de prolongation de mandat, antichambre d’une présidence à vie.

La répression fait partie du projet : citons celle de trois étudiants arrêtés puis emprisonnés à la suite de manifestations et celle d’une artiste placée en détention à la prison de Gabode pour une chanson se moquant de Kadra Mahmoud Haïd, l’influente épouse d’IOG. Pendant ce temps, le schéma d’un appel à un plébiscite préélectoral vers une adaptation constitutionnelle est apprêté : les « militants » du parti d’IOG (le RPP / Rassemblement populaire pour le progrès) tentent de démontrer que le pays entier exige un nouveau mandat du président alors qu’il en est à son second et n’est rééligible qu’une fois selon l’article 23 de la Constitution. Des candidatures à cette présidentielle sont alors opportunément annoncées… Ambitions personnelles ? Connivences avec le « système IOG » ? On se perd en conjecture… À Djibouti, les partis d’opposition et la société civile sont muselés voire (pour beaucoup) interdits. Les leaders politiques sont spoliés de leurs biens et/ou exilés, les syndicalistes privés d’emploi, la presse indépendante inexistante… Si les précédentes élections ont donné lieu à un appel au boycott de l’opposition, celle-ci semble ne pas accepter un nouveau mandat pour IOG. Une résistance multiforme a grandi dès lors qu’IOG a susurré ses intentions de se maintenir à tout prix ! Acculé, le régime recourt à la provocation tribale afin d’augmenter les tensions au sein de la population et de terroriser les habitants : jets de grenades explosives, incendies de maisons et d’édifices publics, inimitiés organisées volontairement entre les habitants de différentes ethnies et de différents quartiers, pour déclencher des réactions de groupe, tirs à balles réelles, arrestations, incarcérations et tortures de centaines de citoyens, rumeurs sur l’ordre du Palais par les agents des polices politiques. IOG est d’ailleurs obnubilé par les questions de sécurité : gros déploiement des services de la sécurité, de la Garde présidentielle voire de la Force d’action rapide, comme quand il réunit des fois chez lui à Day dans le Nord, par exemple, l’ensemble de son conseil des ministres. Consignes : surveiller la région, interroger tout nouvel arrivant et surtout signaler à l’armée et aux éléments de la Garde présidentielle les personnes étrangères à la région, ainsi que tous les comportements suspects. Les résistants aguerris, eux, gagnent du terrain tandis que l’entourage présidentiel se fissure de plus en plus. Depuis juin, les combattants du FRUD (Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie) dament le pion dans le Nord et le Sud-Ouest à l’armée djiboutienne pourtant dotée en armes et matériels (dont des hélicoptères MI8) nouveaux, la font reculer et recrutent massivement dans la jeunesse. Dans les sphères dirigeantes, les défections se multiplient, à l’image de la disgrâce de l’homme d’affaires Abdourahman Boreh (cigarettes et béton), désormais traqué par le fisc mais qui se trouve être un Issa-Odahgob, du sous-clan concurrent des Issa-Mamassan d’IOG. Dans ce mic-mac politico-affairiste, les protégés (civils et militaires) de la première dame s’activent à virer tout ce qui les gêne. D’un autre côté, des démarcations politiques de ténors ont lieu, pour ne citer que celle du député Aden Robleh Awaleh, membre par ailleurs du parlement panafricain : le congrès de son parti (PND / parti national démocratique) vient d’affirmer son opposition à un troisième mandat d’IOG. Dans cette ambiance de fin de règne, l’espoir de libération pour la population réside fortement dans une fusion entre les forces politiques civiles progressistes représentatives et la fraction armée du FRUD. À suivre de près les urgences françafricano-djiboutiennes évoquées lors de la rencontre Sarkozy-IOG du 19 janvier : apaisement du contentieux inhérent à l’Affaire Borel, nouveau partenariat de défense pour remplacer l’accord de 1977, soutien à la transition somalienne mais aussi aux offensives antipirateries (Corne de l’Afrique) et anti-terroristes (Yémen). Djibouti reste un bastion fort pour la Françafrique malgré les nouvelles installations françaises à Abu Dhabi. Pour autant, celle-ci abondera-t-elle pour le « Troisième mandat » qui serait hors-sujet, malgré tout, pour des USA soutenant déjà fortement des défections politiques locales ?

Pierre Sidy

 
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