samedi, 19 janvier 2019
 

Djibouti de nouveau dans la tourmente ! La fuite en avant jusqu’à quand ?

Renforcement du rôle stratégique du site de Djibouti

Ce « confetti d’empire » est devenu un des sites stratégiques les plus recherchés du globe, qualifié de porte-avions occidental par un des leaders de l’opposition. En effet, plusieurs puissances qui comptent aujourd’hui dans le monde se bousculent pour y installer des équipements militaires et des soldats, sous prétexte de lutter contre la piraterie en Mer Rouge et dans l’Océan indien et contre le terrorisme. Djibouti, se trouve à proximité d’une route maritime très fréquentée par laquelle transitent chaque année 20 000 navires.

La présence française est de loin la plus ancienn : elle a certes réduit son effectif, mais dispose encore de 2 100 soldats. Un nouveau traité a été signé entre la France et Djibouti le 21 décembre 2011 qui remplace l’accord de défense conclu lors de l’indépendance de Djibouti en 1977. Malgré la proclamation selon laquelle il s’agit d’une nouvelle génération d’accords fondés sur la transparence et la réciprocité il n’en reste pas moins ambiguë dans la mesure où ce traité comporte une clause de sécurité qui confirme l’engagement de la France à contribuer à la défense de l’intégrité territoriale de Djibouti.

Les Etats-Unis y ont installé depuis 2002 une base forte de 2 000 hommes. La CIA l’utiliserait pour lancer des drones contre des responsables islamistes dans la région, notamment en Somalie et au Yémen. Même le Japon, pour sa première « sortie » à l’étranger depuis 1945 a ouvert dans ce petit Etat une base militaire. La raison est toute simple : les neuf-dixièmes des exportations japonaises passent au large de ces côtes et plusieurs navires nippons ont subi des attaques de pirates. La dernière demande d’installation proviendrait des Russes. En contrepartie, Djibouti, ou tout au moins ses dirigeants bénéficient d’une rente dite « stratégique » de 100 millions d’euros

Ascension vertigineuse de la corruption

Si les États occidentaux apprécient la valeur stratégique de Djibouti, les organisations internationales à vocation économique et financière, d’habitude au ton diplomatique, commencent à perdre patience face à la gabegie et à la corruption à ciel ouvert des dirigeants de ce pays. La Banque africaine de développement (BAD) a tiré la sonnette d’alarme en stigmatisant la gestion plus que défectueuse des dirigeants djiboutiens. La BAD, qui est un des principaux bailleurs de fonds de ce pays, a pointé plusieurs faiblesses de ce régime :

1) l’indigence de l’Etat en termes institutionnels et de ressources humaines avec comme conséquences l‘inanité des interventions publiques contre la pauvreté malgré des sommes importants englouties dans les secteurs sociaux (le « caractère massif et structurel de la pauvreté à Djibouti » touche jusqu’à 80% de la population) ;

2) la concentration du pouvoir exécutif et le manque d’indépendance du pouvoir judiciaire par rapport à l’exécutif qui permet le contrôle sur toutes les opérations économiques dans l’opacité la plus totale, y compris dans la passation de nombreux marchés publics, et qui profite exclusivement aux proches du régime comme Independent Construction Company (ICC) appartenant au couple présidentiel.

Le Fonds Monétaire International (FMI) a, de son côté, critiqué sans détours le mauvais management des services, par un compte rendu de la mission à Djibouti du 10 au 24 octobre 2011. Il a surtout dénoncé la confection de faux rapport du ministre des Finances et a mis en cause l’achat de l’avion présidentiel enregistré comme appareil d’Etat mais comptabilisé nulle part. Plus grave est le niveau de détournement révélé par l’audit implacable du Fonds mondial contre le sida qui fait apparaître le régime de Djibouti pour ce qu’il est réellement, c’est-à-dire de la mafia. Selon la Lettre de l’océan Indien du 21 novembre 2012 [1] le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, qui a mis en ligne l’audit interne, a révélé un trou de 8,6 millions$ sur les dons alloués à Djibouti. À ce jour, le gouvernement djiboutien n’a remboursé que 475 094 US Dollars ; le Fonds mondial lui réclame la différence et le jugement des parties ayant participé à ces malversations. Il est clair que les responsables de ces détournements ne seront pas inquiétés dans la mesure où le chef de l’Etat semble être le donneur d’ordre. Il a en effet nommé comme ministre de la Santé son protégé Abdallah Abdillajhi Miguil (connu pour avoir détourné l’argent du HCR) en 2005, peu après le déblocage des premiers dons du Fonds mondial. Le nouveau ministre a révoqué dès sa prise de fonction trois directeurs susceptibles de lui rendre plus difficile sa mission de razzia. Il aurait même menacé le chef de l’Etat de révéler tout si jamais il est inquiété, ce qui lui a permis de bénéficier d’une retraite sécurisée comme ambassadeur à Pékin.

Il y a comme une soif inextinguible de ces dirigeants et, dès qu’il s’agit d’amasser l’argent, rien ne semble les arrêter. Plusieurs sources accréditent l’idée selon laquelle, le président Guelleh (IOG) aurait déclenché la guerre en 2008 contre l’Erythrée, uniquement pour percevoir la somme de 40 millions de dollars d’un pays de Golfe, n’hésitant pas à sacrifier 145 soldats dont un colonel. C’est encore cette propension qui explique que les commerçants de la place subissent des guérillas ininterrompus de l’entourage du président : certains ont préféré partir, comme l’homme d’affaire Abdourahman Boreh en 2008, qui fut spolié de tous ses biens, sous prétexte qu’il avait des ambitions politiques.

La faillite politique du régime

Le pouvoir a mal à son parti unique et à sa coalition. Allez savoir pourquoi le chef de l’Etat a demandé un audit de son propre parti ? Un rapport d’évaluation dressé par un comité interne et rendu le 11 juillet 2012 est accablant pour le Rassemblement Populaire pour le Progrès (RPP) qui dirige le pays depuis 1979. Ce parti unique de fait est comparé à une coquille vide, ses locaux entièrement délabrés et la plupart des annexes fermées aux activités. Ses organes sont qualifiés de « structures fantômes »et le rapport conclut qu’il s’agit d’une panne sèche qui affecte tout l’appareil politique. Faut-il cependant s’en étonner lorsque l’on sait que l’actuel président a méthodiquement démantelé les structures du parti, en privilégiant l’émergence des petites associations qu’il contrôle étroitement avec le soutien de son épouse Kadra Mahmoud. C’est ainsi qu’il a éliminé progressivement les dirigeants les plus en vue du parti, comme l’ancien secrétaire général Mohamed Ali Sahel. Il a appliqué une méthode encore plus radicale à l’égard de ses partenaires de la coalition. Les dissidents du FRUD qui est le parti le plus important de ses alliés, a été complètement laminé et marginalisé. Ses dirigeants Ali Daoud et Ougouré Kiflé ont été débarqués d’une manière cavalière, ils ont appris leur éviction du gouvernement par les medias. À croire qu’IOG a la rancune tenace.

C’est dans ce contexte que les Djiboutiens vont aborder les élections législatives fin février 2013. Pour parachever le vernis démocratique, le gouvernement djiboutien a approuvé le 20 novembre dernier le remplacement du scrutin de liste majoritaire par un scrutin de liste mixte à un tour avec une représentation proportionnelle à hauteur de 20% pour les prochaines élections législatives. L’opposition estime qu’il s’agit de la poudre aux yeux et exige une commission nationale électorale indépendante et des refontes des listes électorales. Une partie de l’opposition est tentée par la participation au scrutin législatif.

Mais les listes électorales sont un véritable casque tête pour les opposants. Elles ont été manipulées d’une manière très grossière depuis 1977 :

1) Dès les années 80, plus de la moitié des électeurs d’Obock et de Tadjourah ont été purement et simplement radiés et on a refusé d’inscrire la majorité d’électeurs d’Arhiba ;

2) L’électorat de la capitale a subi plusieurs modifications : le premier maire de Djibouti, Idriss Doudoub, a été révoqué en 1981 parce qu’il s’est refusé à tripatouiller les listes en faveur des Mamassans (sous clan de l’ancien et de l’actuel Président). En 2005 et 2011, plusieurs milliers de cartes électorales ont été distribuées aux Issak à Hargeissa et aux alentours. Depuis un an, des milliers des réfugiés Somaliens Hawiyé ont été inscrits sur les listes électorales à Ali On village situé à cinq km de la frontière avec le Somaliland. Dernier avatar de cette manipulation, la mairie et la préfecture de Djibouti le 30 août 2012 ont été brûlés avec les listes électorales.

La faillite politique actée par les caciques mêmes du parti unique, se doublent des dégradations économiques et sociales causées, selon le FMI, par la mauvaise gestion. La situation est encore plus dramatique pour les quelques 250 000 personnes menacées par la famille, exclues des rentes dites « stratégiques ».

Cette crise interne se déroule au plus mauvais moment pour Ismael Omar Guelleh qui est affaibli sur le plan extérieur par 3 événements importants :

1) le décès, le 21 août 2012, du premier ministre éthiopien Meles Zenawi, allié de taille sur lequel il pouvait compter en toute circonstance ;

2) l’échec, à l’élection présidentielle de la Somalie en septembre, du président sortant Sharif Sheikh Ahmed qu’il a soutenu jusqu’au bout ;

3) le changement du Président et de la majorité en France avec lesquels il n’est pas aussi à l’aise qu’avec Sarkozy.

La balle est dans le camp de l’opposition qui a du mal à la saisir à cause de ses divisions souvent basées sur des querelles de personnes. Certains fondent l’espoir que les nouvelles actions militaires du FRUD, qui ont créé la panique au sein de l’armée au Nord [2], et dont la plus spectaculaire est l’attaque contre la résidence du président de la République au Day le 9 novembre, vont créer les conditions pour un large rassemblement des forces de l’opposition et pour une alternance crédible.

—  1. La Lettre de l’Océan Indien : http://www.LaLettredelOceanIndien.fr

2. Al Wihda : alwihdainfo.com / http://www.alwihdainfo.com/Djbouti-...

Source : Aujourd’hui l’Afrique, n°126

 
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