mercredi, 22 novembre 2017
 

Faut-il revoir la politique sécuritaire kenyane ?

NAIROBI - Les experts et les observateurs exhortent le Kenya à s’attaquer à ses réels ennemis – la mauvaise gouvernance et la lenteur de la réforme des services de police – au lieu de menacer d’expulser 350 000 réfugiés somaliens ou de construire un mur sur toute la longueur de la frontière.

Depuis le début de l’intervention militaire kenyane menée en Somalie contre le groupe insurgé Al-Shabab, en octobre 2011, les attaques terroristes se sont multipliées au Kenya.

Récemment, 147 personnes ont été tuées lors d’un siège de plus de 15 heures à l’Université de Garissa, dans le nord-est du Kenya. La réaction des services de sécurité à l’attaque du 2 avril a renforcé la perception populaire selon laquelle ils sont corrompus et incompétents.

Une enquête officielle est en cours, mais certains attribuent le retard du déploiement de l’unité d’élite qui a finalement abattu les attaquants de Garissa en quelques minutes au fait qu’un chef de police avait emprunté le plus gros avion pour ramener sa famille de vacances. Le gouvernement a décrit le temps de réaction de l’unité comme « raisonnable ».

« Les gens ont vraiment peur », a dit à IRIN Lone Felix, un leader étudiant important qui est aussi l’ancien président de l’Université Kenyatta. « Il n’y a rien de bon dans la police kenyane. »

Corruption endémique

En octobre 2014, la Haute cour du Kenya a annulé le recrutement de 10 000 policiers après avoir découvert que le processus d’embauche présentait de nombreuses irrégularités.

Les services de sécurité sont corrompus et incompétents À la suite de l’attaque de Garissa, le président Uhuru Kenyatta a ordonné que les 10 000 recrues potentielles se présentent au travail, mais les tribunaux s’y sont opposés.

« Il y a beaucoup de corruption dans les processus d’embauche : vous obtenez un boulot si vous payez et vous n’en obtenez pas si vous ne payez pas », a dit à IRIN le professeur David Anderson, un expert de la sécurité et de la violence en Afrique de l’Est à l’Université de Warwick.

« Les forces de sécurité kenyanes ne sont pas formées ou équipées pour affronter la menace à laquelle elles sont maintenant confrontées », a dit M. Anderson. « Elles sont inefficaces, corrompues et incompétentes. »

Des allégations semblables continuent de miner la politique kenyane. Quelques jours avant l’attaque de Garissa, le gouvernement avait présenté au Sénat une liste de 175 hauts fonctionnaires accusés de corruption.

La réforme de la police au point mort

Des lois visant à réformer en profondeur les services de police ont été adoptées en 2011 en réponse aux violences post-électorales généralisées qui avaient éclaté quelques années plus tôt, mais leur mise en oeuvre se fait à pas de tortue. Les groupes de défense des droits estiment par ailleurs que peu de choses ont changé.

« Le gouvernement tente de procéder à une réorganisation massive de la police, mais celle-ci résiste », a dit M. Anderson. « Le gouvernement a perdu la confiance qu’il avait dans sa (propre) police. »

L’attaque menée en 2013 par les combattants d’Al-Shabab contre le centre commercial Westgate, à Nairobi, avait déjà fortement ébranlé le moral de la population. Elle avait fait 67 victimes, dont un commandant d’élite tué par des tirs amis dans les premières heures du siège.

Des rapports suggèrent un manque de coordination entre les différentes unités. Or, en dépit des promesses du président Kenyatta, aucune enquête officielle n’a été menée pour faire la lumière sur ce qui s’est passé.

« Une enquête publique sur les attaques de Westgate et de Garissa révèlerait ce que les autorités savaient avant les attaques, les mesures qu’elles avaient prises pour prévenir les attaques et la façon dont elles ont réagi », a écrit le professeur Samuel Makinda, un expert de la sécurité à l’Université Murdoch, en Australie, dans un commentaire.

Des forces de sécurité coupées des communautés

L’absence de relation entre les forces de sécurité et les communautés locales est un autre problème.

« La police est censée faire partie de la société. Au Kenya, c’est l’inverse qui est vrai. Les policiersont leurs propres programmes de logement et ils vivent entre eux », a dit M. Felix.

Ce phénomène est encore plus marqué dans le nord-est du Kenya et le long de la côte, où vivent de nombreux musulmans et Somalis.

« Le fossé persistant entre les forces de sécurité kenyanes et les populations civiles qui dépendent de leur protection est une faiblesse flagrante dans la stratégie du Kenya pour faire face au terrorisme islamiste », a écrit William Bellamy, ancien ambassadeur américain au Kenya et conseiller principal pour le programme Afrique du Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS, selon le sigle anglais).

« Les habitants de ces régions majoritairement musulmanes éprouvent une profonde méfiance envers le gouvernement de Nairobi. Les mesures répressives mises en oeuvre à la suite du massacre de Westgate Mall ont poussé de nombreuses communautés musulmanes à se croire les cibles d’une sorte de punition collective. »

En avril 2014, des milliers de ressortissants somaliens ont été arrêtés et temporairement détenus au stade national, à Nairobi, dans le cadre d’une opération policière.

« Al-Shabab n’est pas en position de force en Somalie, mais le groupe gagne du terrain au Kenya » Des mois plus tard, le gouvernement kenyan a nié les allégations selon lesquelles les forces de sécurité auraient été impliquées dans les exécutions extrajudiciaires de plusieurs religieux musulmans entretenant des liens avec Al-Shabab.

Depuis l’attaque de Garissa, le gouvernement a menacé de fermer le camp de Dadaab, où vivent plus de 350 000 réfugiés – des Somaliens, pour la plupart –, et de construire un mur de 700 kilomètres le long de la frontière entre le Kenya et la Somalie.

En plus d’attiser les craintes des communautés musulmanes et somaliennes, ces menaces ne contribuent aucunement à freiner la montée de l’extrémisme islamique au Kenya.

« Al-Shabab n’est pas en position de force en Somalie, mais le groupe gagne du terrain au Kenya », a écrit Bronwyn Bruton, directeur adjoint du Centre pour l’Afrique du Conseil atlantique.

M. Bellamy a exhorté le gouvernement kenyan à changer de tactique.

« Si les forces de sécurité kenyanes créaient des liens avec les organisations de la société civile, en particulier dans les régions majoritairement musulmanes, elles comprendraient mieux pourquoi les communautés sont vulnérables à la radicalisation des jeunes et au recrutement terroriste. »

Al-Shabab tire profit de la situation

Al-Shabab cherche à tirer profit de ces divisions et à modifier sa stratégie pour mettre l’accent sur les groupes marginalisés.

« Ils sont très actifs : ils publient des vidéos en swahili ; ils commentent la politique kenyane », a dit Stig Jarle Hansen, professeur à l’Université norvégienne pour les sciences de la vie et expert d’Al-Shabab, à la radio KCRW. « On assiste à un effort de recrutement important de la part des insurgés d’Al-Shabab sur le territoire kenyan. »

« L’époque où Al-Shabab était exclusivement composé de Somalis est définitivement révolue. L’organisation compte désormais dans ses rangs des membres d’autres groupes ethniques », a-t-il ajouté.

L’un des auteurs de l’attaque de Garissa était un fils de fonctionnaire kenyan qui étudiait le droit. On croit également qu’il y avait d’autres Kenyans parmi les attaquants.

« Si les attaques et les réussites d’Al-Shabab se poursuivent au Kenya, c’est notamment à cause de la mauvaise gouvernance et des divisions qui règnent au sein de la communauté somalie, notamment entre les clans des Ogaden et des Marehan », a dit M. Makinda.

« La mauvaise gouvernance, qui s’est traduite au Kenya par une augmentation de la violence politique, une corruption endémique et une mauvaise relation entre les citoyens et les services de sécurité, a été une bénédiction pour Al-Shabab », a-t-il ajouté.

« La mauvaise gouvernance au Kenya a été une bénédiction pour Al-Shabab » Roland Marchal, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), a dit qu’il était important de considérer la menace terroriste actuelle comme étant étroitement liée aux problématiques kenyanes plutôt que comme une simple conséquence de la crise qui sévit en Somalie. « Cela pourrait nous conduire à remettre en cause certains discours au sujet de la manière dont la construction de l’État s’est faite au Kenya et à examiner la façon dont les membres des populations marginalisées (comme les peuples de la côte) pourraient être réintégrés en tant que citoyens », a-t-il dit à IRIN.

Selon M. Anderson, l’augmentation du contrôle exercé par l’État risque, à court terme, de porter atteinte à la démocratie et à la transparence.

« Cela pourrait être le prix que les Kenyans devront payer pour se sentir davantage en sécurité », a-t-il dit.

 
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