jeudi, 24 mai 2018
 

KENYA : « Je n’ai jamais regretté de vivre à Dadaab »

Dadaab, qui abrite un nombre de réfugiés somaliens estimé à 463 000, a, depuis novembre 2011, enregistré une série [ http://www.irinnews.org/fr/Report/9... ] d’enlèvements et d’attentats à la voiture piégée, que la police kenyane attribue à des personnes qui seraient liées au groupe d’insurgés somalien d’Al-Shabab.

Dans ce troisième épisode relatant la vie dans le complexe de camps de réfugiés de Dadaab, dans la partie est du Kenya, Moulid Iftin Hujale, journaliste free lance pour IRIN, livre ses réflexions sur l’espoir qu’il garde de rentrer dans son pays, la Somalie. Confronté à l’insécurité croissante des camps de Dadaab, il rêve de reconstruire le pays : Une année plus tard à Dadaab, et je suis toujours désespérément à la recherche d’une vie meilleure, d’un avenir meilleur et bien sûr de la liberté ; la liberté de vivre de façon indépendante et de décider comment réaliser mes ambitions.

Je n’ai jamais regretté de vivre à Dadaab. Je pense que si j’avais été en Somalie durant les 20 dernières années, j’aurais été pris entre deux feux ou bien mon avenir aurait été anéanti. Mais ces quatre derniers mois ont été plutôt difficiles et très effrayants : explosions de grenades sans précédent, meurtres et opérations policières musclées. Dadaab n’est jamais redevenu comme avant.

La peur

Je me souviens quand fin décembre 2011 la police est entrée dans la zone d’habitation et a commencé à battre les gens ; [ http://www.irinnews.org/Report/9452... ] j’ai entendu des gens hurler et les policiers crier. J’ai vu derrière chez nous beaucoup de personnes qui couraient et qui me criaient de les suivre. Ma mère était terrifiée, elle avait peur pour moi. Rien qu’à son visage, j’ai senti combien elle se sentait désemparée quand elle a ramassé son foulard qui était tombé. Au début, je ne me suis pas enfui, jusqu’au moment où j’ai vu la police tabasser un vieil homme.

J’ai traîné dans le quartier d’habitation avec des collègues toute la journée et je ne suis rentré chez moi que le soir.

J’ai pris mon cahier et mon appareil-photo pour documenter les suites de l’incident. Ce que j’ai vu était horrible : des femmes qui se plaignaient qu’on avait tenté de les violer, une mère dont l’enfant le plus jeune avait été battu sous ses yeux, des hommes blessés qui dormaient chez eux sur des matelas sans avoir reçu de soins médicaux, des magasins dévalisés et des commerçants qui avaient perdu toutes leurs économies.

J’ai le sentiment que Dadaab ne fournit pas aux réfugiés toute la protection [dont ils ont besoin]. Le camp est devenu un endroit où n’importe qui peut être pris pour cible. Les réfugiés craignent un ennemi inconnu et le plus triste, c’est que quand la police commet une offense, il n’est pas possible d’en parler. La peur a envahi tout le camp. Je ne me sens pas en sécurité.

Ces jours-ci, la situation s’est cependant calmée. Les distributions d’aide humanitaire reprennent [ http://www.irinnews.org/fr/Report/9... ] et nous n’avons pas assisté à des incidents terroristes depuis un certain temps. Je prie que les choses continuent ainsi.

Des rêves inachevés

Malgré tout, l’année 2012 semble prometteuse et je vois les choses avec optimisme : Je réaliserai mes rêves, même si la soi-disant bourse [ http://www.irinnews.org/fr/Report/9... ] que j’avais obtenue du gouvernement somalien l’an dernier n’a pas marché. J’étais vraiment très excité à l’idée d’avoir été sponsorisé par mon propre gouvernement (somalien) ; je pensais avoir enfin regagné mon identité, mais ce qui s’est passé a été très décevant : le programme a été annulé, sans que les raisons en soient données.

Depuis 2011, plus d’un millier d’étudiants ont été envoyés par le gouvernement fédéral provisoire de Somalie de Mogadiscio en Turquie, au Soudan et en Malaisie. Mais aucun des jeunes de Dadaab qui ont fait des études n’a eu cette chance. Beaucoup disent qu’une partie des étudiants sponsorisés par Mogadiscio n’avaient pas les qualifications requises, certains ont même été rapatriés de Turquie parce qu’ils n’avaient pas réussi à s’adapter à la vie universitaire ; beaucoup d’entre eux n’ont eu l’opportunité [de partir] que par népotisme et corruption.

Reconstruire la Somalie

Quoi qu’il en soit, je suis heureux qu’il y ait au moins une certaine évolution dans mon pays, malgré les difficultés soulevées par son administration ; ces problèmes ne suffiront pas à écraser ma volonté de consacrer mes talents à la reconstruction de mon pays d’origine.

Récemment, il y a eu chez les jeunes de Dadaab comme un retournement, que je ressens moi aussi très fortement. Nous devons retourner en Somalie pour pouvoir réaliser les changements qu’attend avec impatience toute la population somalienne. Il y a quelques années, la plupart des jeunes voulaient aller s’installer en Amérique ou en Europe pour échapper à la dureté des conditions de vie des camps, à la politique d’enfermement dans les camps et au manque d’opportunités.

Mais de nos jours, presque tous les jeunes qui ont fait des études veulent retourner en Somalie pour prendre part à la reconstruction de leur pays déchiré par les guerres, alors que les chances de réinstallation [dans un autre pays] s’amenuisent.

Maintenant, le principal sujet de conversation parmi mes amis, le soir dans les cafés, tourne autour de la Somalie. La conférence de Londres [ http://www.irinnews.org/fr/Report/9... ] du 23 février a été aussi un sujet brûlant et a amené une lueur d’espoir. Notre attention est désormais tournée vers cet espoir de stabilité en Somalie et c’est pour moi une consolation.

Autonomiser les réfugiés

Après avoir vécu si longtemps - depuis 1997 - dans un camp de réfugiés, comment est-ce que je me prépare à devenir un des futurs responsables de mon pays ? Existe t-il une vision à long terme qui permette de former les réfugiés à devenir des leaders, autre que de se contenter de réclamer des dons pour les nourrir ? Alors que la communauté internationale collabore pour stabiliser la Somalie, quels sont les plans de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés de Dadaab qui sont censés rentrer chez eux et reconstruire leur pays ? Quelles capacités avons-nous de gérer nos propres programmes de développement pour mener notre nation déchue vers le succès ? Je pense qu’il est bien préférable pour nous d’apprendre aujourd’hui à pêcher, plutôt que d’attendre notre poisson gratuit.

Je pose ces questions parce que je les entends chaque jour résonner dans ma tête et j’entends mes amis poser les mêmes.

La jeunesse issue de la diaspora somalienne est dans une meilleure position que nous. J’ai suivi l’une de ces organisations de jeunes Somaliens de la diaspora qui s’appelle Etudiants et professionnels somaliens du monde entiers (WSSP), [ http://worldwidesomalistudents.com/ ] qui mobilise de partout dans le monde des jeunes Somaliens ayant fait des études. J’espère les suivre en Somalie en juin 2012 quand ils vont y amener plus d’un millier de jeunes de la diaspora, pour faire de l’alphabétisation et former nos concitoyens somaliens dans les domaines de la santé, de l’agriculture et de l’éducation, durant deux ou trois mois.

Il s’agit d’un service bénévole et j’espère d’ici là avoir suffisamment d’argent pour avoir la fierté de participer à l’amélioration des conditions de vie de mon peuple.

Source : http://www.irinnews.org

 
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