mardi, 11 décembre 2018
 

KENYA : Un jour dans la vie d’un réfugié

DADAAB, 10 octobre 2011 (IRIN) - Moulid Iftin Hujale a passé 14 de ses 24 années de vie dans le plus vaste complexe de camps de réfugiés au monde, Dadaab, situé dans l’est du Kenya et près de la Somalie, son pays natal. En plus de travailler pour une organisation non gouvernementale (ONG) dans le camp d’Ifo, M. Hujale est écrivain et journaliste free-lance. Dans le deuxième épisode de son récit de la vie à Dadaab, il réfléchit plus avant sur la réalité du quotidien dans les camps et l’alléchante opportunité d’évasion offerte par une bourse :

Chaque matin, je prends conscience qu’il me faudra parcourir un long chemin pour que mon rêve devienne réalité. C’est un rêve qui me montre la personne que je veux être en ce monde. Mais ce que je vois chaque jour dans le camp provoque chez moi un sentiment d’impuissance.

La vie est relativement occupée ici. Il y a toujours quelque chose à faire. Comme les autres jeunes qui ont un emploi, je travaille toute la semaine sauf le dimanche.

Je vis dans une petite cabane faite de brindilles et couverte d’une bâche qu’on appelle ici « plastique du HCR ». Cela montre que je suis sous la protection du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

Le petit-déjeuner porte ici le nom d’« anjera », un en-cas traditionnel somalien fait de farine de blé. Toutes les familles somaliennes qui habitent dans le camp le préparent pour le petit-déjeuner.

Je commence à travailler à 8 heures. Il me faut seulement 15 minutes pour marcher jusque là. J’aime mon travail parce qu’il me permet d’être en contact avec les jeunes. Je suis notamment chargé de coordonner les activités de tous les groupes de jeunes, de les mettre en lien avec les organisations d’aide humanitaire pour les « formations sur le renforcement des capacités », d’aider à certains ateliers, de contribuer à la rédaction de la lettre d’information et d’organiser des tournois de sport pour des événements comme la Journée mondiale des réfugiés.

Ces activités permettent aux jeunes de socialiser entre eux et de modeler leur vie de manière plus productive en dépit des nombreux défis auxquels ils sont confrontés. Il est cependant difficile d’obtenir l’attention de certains jeunes qui consomment des drogues illicites pour échapper à la dure réalité et au manque d’opportunités de la vie dans les camps.

Pour être honnête, je me suis adapté à la vie au camp parce que je n’ai pas eu d’autre choix. Je le vois comme une ville. [Avec environ un demi-million d’habitants, le complexe de Dadaab est parfois décrit comme la troisième plus grande ville du Kenya.] Après le travail, je me rends au marché, où les affaires sont en plein essor. Il y a beaucoup d’endroits agréables à visiter et où je peux retrouver mes amis, prendre le thé et discuter des nouvelles de la journée. Le marché ne manque pas de salons de thé, mais Halima Tea Shop est le plus populaire auprès des jeunes. Il est situé en plein cour du marché du camp d’Ifo.

Nous y allons souvent pour prendre le thé et discuter de réinstallation, des permis de travail octroyés par le gouvernement et de politique somalienne. Les week-ends, l’endroit est bondé et les gens débattent, principalement au sujet du gouvernement de transition en Somalie. Je n’aime pas beaucoup la politique, mais j’apprécie d’avoir de saines discussions parce que tous ceux qui participent vivent ici depuis 20 ans et on peut échanger des idées peu importe la tribu et le milieu social auxquels on appartient. Contrairement à ce qui se passe dans d’autres salons de thé, on n’y mâche pas le khat [un stimulant].

Plusieurs de mes amis sont mariés et ont des enfants. Ils me taquinent parce que je ne suis pas encore marié, mais je leur réponds que ce n’est pas encore le bon moment. Un de mes amis, Abdi Nasir, s’est marié récemment avec l’aide d’une organisation d’aide humanitaire qui dépend du gouvernement turc. Abdi, qui enseigne dans une madrasa [école], a toujours voulu épouser la femme qu’il aime, mais il n’avait pas les moyens de payer la dot et les frais de mariage. L’organisation turque a entendu parler de sa situation et lui et neuf autres personnes ont bénéficié de son total soutien.

Après le salon de thé, je me rends souvent au cybercafé. C’est une autre chose qui m’aide à oublier la souffrance et le stress associés au fait d’être un réfugié. J’aime beaucoup [aller au cybercafé] parce que je peux naviguer sur Internet, lire mes courriels, suivre ce qui se passe dans le monde depuis cette zone reculée et me connecter à Facebook pour mettre à jour mon statut et communiquer avec des amis de la diaspora. Je mets également à jour la page de la lettre d’information des jeunes connue sous le nom de « The Refugee », qui est suivie par ceux qui habitaient le camp de Dadaab et qui ont été réinstallés à l’étranger ainsi que par certaines organisations médiatiques. Nous les informons des derniers événements qui se sont produits dans le camp.

Après le coucher du soleil, c’est moins amusant. Le marché ferme et les gens ne sont pas censés circuler. Je vais voir un ami dans un quartier où il y a une télévision et j’écoute Al Jazeera, ma chaîne d’information préférée. Ce n’est possible que durant les quatre premières heures de la nuit parce que les génératrices commerciales privées fonctionnent jusqu’à 22 heures seulement. Il ne me reste plus ensuite qu’à aller me coucher. Mon ami Aden, qui est comme un frère pour moi, dit souvent qu’il est « impossible de faire la fête ou de sortir avec une fille dans les camps », mais je crois que tout sera de nouveau possible quand on retournera chez nous, Insha’Allah.

Confusion dans l’attribution des bourses

J’ai obtenu une bourse du gouvernement fédéral transitoire (TFG) de la Somalie pour poursuivre mes études. Mais le processus est si compliqué que je suis presque tenté de me retirer.

Dans les camps de réfugiés de Dadaab, chaque pas vers un meilleur avenir semble être une lutte épuisante. J’essaie malgré tout de continuer à aller de l’avant.

Depuis que les résultats ont été annoncés en août dernier, j’ai fait plusieurs allers-retours à l’ambassade somalienne à Nairobi. Récemment, on m’a annoncé que j’étudierais à Khartoum et que seuls les frais de scolarité seraient couverts par la bourse. Je devrais ainsi payer de ma poche mon hébergement, mes repas et mes soins de santé.

C’était une très mauvaise nouvelle pour moi. Je n’en croyais pas mes oreilles. J’étais convaincu que quelque chose n’allait pas. Au ministère de l’Éducation somalien, à l’ambassade, personne ne savait exactement ce que le gouvernement soudanais avait à offrir.

Je pensais au départ qu’on allait m’envoyer dans un pays développé avec une bourse complète et [que j’aurais] un brillant avenir, mais qu’est-ce que je peux y faire maintenant ?

Lorsque je suis revenu à Dadaab avec ces mauvaises nouvelles il y a deux semaines, je n’ai rien eu besoin de dire aux autres jeunes qui me considèrent avec admiration. Ils sont eux aussi préoccupés par le processus d’attribution des bourses. Je place tous mes espoirs en l’ambassadeur somalien, qui a promis de faire son possible pour nous. Si le gouvernement somalien ou n’importe quelle personne bien intentionnée me confirme qu’il m’accordera son soutien pendant toute la durée de mes études, j’irai de l’avant et je profiterai de cette occasion, mais si je n’ai pas cette garantie, j’ai peur de risquer ma vie en me lançant dans un avenir incertain. J’attendrai donc qu’une autre chance se présente.

Source : http://www.irinnews.org

 
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