mardi, 14 août 2018
 

La feuille de route politique de la Somalie

NAIROBI - La Somalie se retrouvera dans un flou constitutionnel si les points clés de la « feuille de route » politique adoptée en septembre 2011 ne sont pas appliqués d’ici août. Cette semaine, une conférence consacrée à la Somalie est organisée à Londres.

Quelles sont les structures de gouvernance en place en Somalie ?

Le Gouvernement fédéral de transition (GFT) somalien, reconnu et financé par la communauté internationale, a été établi par le Parlement en 2004, après les échecs enregistrés par trois prédécesseurs et une dizaine de conférences internationales dans la mise en place d’un gouvernement efficace au plan national. En effet, l’instabilité règne dans le pays depuis la chute de Mohammed Siad Barre en 1991.

Le Parlement fédéral de transition (PFT) constitue la branche législative du GFT ; il compte 550 membres. Le PFT et le GFT sont définis dans la Charte fédérale de transition (CFT), une sorte de proto-constitution ; leur mandat, qui a expiré en 2011, a été prolongé. Les nouvelles structures de gouvernance devraient être mises en place d’ici à août 2012.

La légitimité du GFT est faible : peu présent en dehors de Mogadiscio, ce gouvernement non élu est le fruit de négociations prolongées qui se sont déroulées à Djibouti entre des groupes armés, d’anciens seigneurs de guerre, des médiateurs internationaux et des membres de la société civile.

Le GFT dépend de l’aide financière et militaire étrangère, y compris des 10 000 soldats de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM) déployés à Mogadiscio. Le sud et le centre du pays sont en grande partie contrôlés soit par des factions qui ont formé des alliances précaires, des milices et des administrations régionales ou « micro-États », soit par les insurgés d’Al-Shabab. Les troupes kényanes et éthiopiennes essayent d’expulser ces derniers des villes-clé et des bastions économiques du sud et du centre du pays.

Le Somaliland, situé au nord-ouest du pays, a obtenu son indépendance en 1991 et connait depuis une relative stabilité. Il n’a pas participé à l’établissement du GFT.

Que prévoit la feuille de route ?

La feuille de route pour achever la transition en Somalie (Somalia End of Transition Roadmap) est un document de neuf pages qui détaille une dizaine de tâches visant à permettre à la Somalie de bénéficier d’institutions politiques plus permanentes, d’une plus grande sécurité et d’une plus grande stabilité.

Ces tâches concernent la sécurité, la Constitution (prévue pour juin 2012), le dialogue et la réconciliation politiques, la bonne gouvernance.

La feuille de route comprend des mesures visant à lutter contre la piraterie ; à coopter des milices locales (il n’y a cependant pas de référence spécifique à Al-Shabab) ; à prévenir le recrutement d’enfants dans les groupes armés ; à délimiter les eaux territoriales ; à réduire le nombre de sièges parlementaires et à planifier des élections ; à développer des initiatives de construction de la paix ; à lutter contre la corruption.

La feuille de route a été annoncée à Mogadiscio le 6 septembre 2011 et paraphée par le Premier ministre somalien, les responsables des entités régionales du Puntland et de Galmudug, le chef de la milice Ahlul Sunnah wal Jamaa’ah (ASWJ), l’envoyé des Nations Unies en Somalie, les représentants de la Ligue des États arabes, l’Union africaine et l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD).

Qui soutient la feuille de route en Somalie ?

Augustine Mahiga, Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU pour la Somalie et chef du Bureau politique des Nations Unies pour la Somalie (UNPOS), a indiqué que le document était « probablement l’instrument le plus inclusif et le processus le plus inclusif » de tous les efforts réalisés pour reconstruire la gouvernance de la Somalie. M. Mahiga a mis en lumière l’implication des entités régionales comme le Puntland et le Galmudug. « Nous avons également incorporé la société civile, qui regroupe de nombreux acteurs sociaux et politiques, y compris des femmes, des anciens, des chefs religieux, des jeunes, des entrepreneurs et la diaspora ... Notre rôle [Nations Unies] a seulement consisté à fournir un soutien logistique ; ce processus est dirigé par des Somaliens et contrôlé par des Somaliens », a dit M. Mahiga.

Au début du mois de février, le Premier ministre somalien Abdiweli Mohamed Ali a déclaré que son gouvernement s’engageait à suivre la feuille de route « et à exécuter les tâches qui nous permettront d’entrer dans une nouvelle ère de sécurité, de stabilité, d’ouverture politique, et d’intégrité financière.

« Nous pensons que le gouvernement devrait émaner du peuple. Il faut rétablir le lien entre le parlement et le peuple - c’est pourquoi nous devons réformer notre Parlement », a-t-il ajouté.

Les législateurs soutiennent-ils la feuille de route ?

Certains ne la soutiennent pas. Au début du mois de janvier, 185 législateurs menés par le deuxième vice-président Ahmed Dhimbil Asawe ont écrit au Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon pour se plaindre qu’un texte n’avait pas été soumis à l’approbation au Parlement.

« Le terme "feuille de route" est utilisé pour tromper et désorienter le peuple somalien », a-t-il dit, ajoutant que le seul sujet de fond abordé lors de conférences relatives à ce document portait sur la réduction du nombre de sièges parlementaires. La lettre a également demandé à ce que le mandat du PFT soit renouvelé pour trois ans.

Un législateur, Omar Islaw Mohamed, a dit à IRIN que la feuille de route a été « conçue par la communauté internationale sans que les Somaliens soient vraiment consultés. Seul un petit groupe de Somaliens - qui se sont arrogés ce rôle - fait pression pour quelque chose qui échappe à beaucoup de Somaliens ».

M. Mahiga a dit à IRIN que les réformes avaient « créé une insécurité chez les parlementaires », car elles vont « non seulement entraîner une réduction du nombre de sièges, mais aussi établir de nouveaux critères de représentation au Parlement ».

Quelles sont les autres points de controverse ?

Le politologue et président de la Somali Canadian Diaspora Alliance Abdi Dirshe a dit que la feuille de route « porte atteinte à la souveraineté des institutions de l’État somalien, car les mécanismes institutionnels de contrôle sont désormais entre les mains de forces extérieures », comme les Nations Unies, l’Union africaine et l’IGAD, ainsi que l’Ouganda et l’Éthiopie.

« Cette approche aboutira certainement à un renforcement du soutien à la résistance et probablement à un élargissement du soutien aux groupes comme Al-Shabab », a-t-il prévenu dans un article publié sur le site Internet Somali Talk. [ http://somalitalkradio.com/2011/oct... ]

M. Dirshe a dit que la priorité aurait dû être donnée à la restauration de la loi et de l’ordre en renforçant les forces de sécurité nationales et en instaurant un système judiciaire efficace.

Pour répondre aux accusations d’ingérence étrangère, Abdihabib Yasin Warsame, un responsable du Puntland Diaspora Forum basé aux États-Unis, a écrit dans un article récent que « un examen honnête de l’histoire montre que la Somalie s’est enlisée dans la crise parce que ses propres dirigeants ont refusé de trouver une solution concertée. L’absence de responsabilité personnelle et les crises à répétition de nos dirigeants ont motivé l’établissement de la feuille de route ».

Le politologue Oduesp Eman a dit qu’en omettant de s’attaquer au renforcement et à l’unification de l’armée, la feuille de route « va favoriser la dépendance de la Somalie à l’égard de l’AMISOM pour une période indéfinie ».

Certains ont exprimé des inquiétudes concernant l’importance donnée à quelques entités régionales, comme le Galmudug et l’ASWJ, dans le processus de la feuille de route, car ces entités n’ont pas été élues et elles recevraient un soutien financier de la part de pays voisins. Des critiques indiquent que l’exclusion d’entités similaires porte atteinte à l’objectif d’union politique et de confiance dans le processus et risque de renforcer la légitimité perçue de groupes tels qu’Al-Shabab, qui dit représenter les intérêts de toute la population face aux interventions étrangères.

Selon M. Mahiga, il n’y a pas d’alternative à la stratégie actuelle. « Le message est clair : la feuille de route nous permettra d’aller de l’avant et les saboteurs qui tentent d’enrayer le processus ne seront pas tolérés », a-t-il dit en décembre 2011.

« Une contestation engagée, constructive » est bénéfique, mais « ceux qui essayent de réduire à néant des années de travail pour la paix en Somalie n’ont pas leur place », a-t-il indiqué.

La feuille de route est-elle sur la bonne voie ?

M. Mahiga a dit à IRIN que les délais d’exécution de la feuille de route étaient respectés, que la Conférence de Londres donnerait « une impulsion supplémentaire » au processus et fournirait de nouvelles idées sur les actions à accomplir après la fin de la période de transition en août.

Mais un analyste indépendant de la Corne de l’Afrique, Rashid Abdi, a dit qu’en dépit des progrès réalisés sur la rédaction de la constitution, il n’existait qu’une chance « infime » pour que tous les résultats de référence soient obtenus dans les temps. Les conflits et les dysfonctionnements internes au Parlement, a-t-il dit, pèseraient sur l’élément fondamental de la réforme législative.

Certains experts soutiennent que des membres du GFT et du PFT ne souhaitent pas que la feuille de route soit entièrement appliquée, car ainsi ils n’auraient pas à se présenter aux élections et ils pourraient rester au sein d’une structure de gouvernance que la communauté internationale serait obligée de continuer à reconnaitre selon eux.

Source : http://www.irinnews.org

 
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