dimanche, 19 août 2018
 

Les pénuries et les rivalités claniques affaiblissent la nouvelle armée somalienne

BAIDOA - Le général de brigade Ibrahim Yaro, gouverneur par intérim de Baidoa et commandant du secteur 3 de l’Armée nationale somalienne (SNA), fait un grand sourire et tente même de réprimer un rire lorsqu’on lui demande si ses troupes ont leurs propres hélicoptères.

« Vous voyez ce véhicule là-bas ? » dit-il en pointant un pick-up surmonté d’une mitrailleuse lourde de 14.5 mm. « C’est l’arme la plus puissante que nous avons dans le secteur [qui couvre les régions de Bay, de Gedo et de Bakool]. Nous l’avons empruntée à l’un des clans. On nous l’a prêtée gratuitement, mais nous [la SNA] devons réparer nous-mêmes les problèmes mécaniques et ils [les membres du clan] peuvent la récupérer à tout moment », a-t-il dit à IRIN.

À Baidoa, la caserne de l’armée nationale est en très mauvais état. Un seul rouleau de barbelés barre l’entrée aux véhicules. Son aspect tranche avec celui de la base adjacente de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM), un bâtiment lourdement fortifié qui accueille des soldats d’Éthiopie, du Burundi et d’autres États africains, ainsi qu’un petit contingent de forces spéciales américaines.

Les membres de la SNA doivent remettre leurs armes - lorsqu’ils en ont - aux gardes de l’AMISOM au moment de pénétrer à l’intérieur de l’enceinte.

Il n’existe pas vraiment de code vestimentaire pour les soldats de la SNA. Certains sont habillés en civil, d’autres portent des uniformes militaires variés. Trois officiers de la SNA assis quelques mètres plus loin sont habillés en camouflage. Le premier porte un uniforme chinois, le deuxième, un uniforme turc et le troisième, un uniforme américain.

« Nous [la SNA] n’avons pas d’uniformes et nous manquons de munitions », a ajouté dit M. Yaro. « Chaque soldat a un AK-47 avec un chargeur contenant 30 balles. Peut-il réellement se battre contre quelqu’un qui a accès à huit chargeurs pleins ? »

« Al-Shabab a plus de munitions que nous. L’AMISOM n’est pas prête à nous en donner davantage. Si la SNA avait plus de munitions, nous pourrions mener plus d’opérations dans la région », a dit M. Yaro, qui a déjà servi dans l’armée de l’ex-président Mohamed Siyad Barre.

La SNA doit devenir, à terme, le pilier de l’appareil sécuritaire du pays. Jusqu’à présent toutefois, elle demeure un partenaire de second rang pour l’AMISOM. Le Plan national de sécurité et de stabilisation de 2012 fournissait un cadre d’action pour la reconstitution des forces de sécurité somaliennes. Il envisageait par exemple une réforme du système judiciaire et la création d’une armée de 28 000 soldats professionnels et d’une force de police comprenant 12 000 agents, un investissement d’environ 160 millions de dollars sur trois ans. Les participants à la Conférence sur la Somalie, qui s’est tenue à Londres en 2013, ont également classé la sécurité au premier rang des priorités pour remettre sur pied un État failli depuis deux décennies. Les pays donateurs européens ont par ailleurs promis de verser plus de 100 millions de dollars pour renforcer la capacité du secteur sécuritaire. [ http://www.irinnews.org/report/9802... ]

Dans une déclaration publiée en mars 2014, le département d’État américain a dit que les États-Unis avaient, depuis 2007, versé plus de 512 millions de dollars pour soutenir financièrement l’AMISOM et déboursé 171 millions de dollars supplémentaires pour le développement d’une « armée nationale somalienne efficace et professionnelle ». [ http://www.state.gov/r/pa/prs/ps/20... ]

Soutien de l’UNSOA

En janvier 2014, le Bureau d’appui des Nations Unies pour l’AMISOM (UNSOA) a commencé à fournir « un soutien non létal aux unités de la SNA qui participent aux opérations de première ligne avec l’AMISOM », a dit à IRIN par courriel Markus Weiss, chargé de la coordination et de la planification de l’UNSOA.

Après la chute de Barre, en 1991, et la désintégration de ce qui était à l’époque l’une des plus puissantes armées d’Afrique, la Somalie a connu un vide militaire qui annonçait l’ère des seigneurs de guerre. Le gouvernement national transitoire (TNG) a procédé à une première reconstitution de l’armée en 2000. Une seconde reconstitution a été mise en ouvre par le gouvernement fédéral transitoire (TFG) en 2004.

« La résolution [des Nations Unies de 2013] limite le soutien accordé par l’UNSOA à la fourniture de six articles ou services (nourriture et eau, carburant, transport, tentes et soutien médical). L’aide de l’UNSOA est assujettie à des conditions, notamment l’enregistrement et la vérification des dossiers des soldats de la SNA, le respect de la politique des Nations Unies en matière de droits de l’homme, les formations obligatoires sur d’autres sujets, etc. », a dit M. Weiss.

« Jusqu’à présent, l’UNSOA a apporté son soutien à 3 600 [membres de la] SNA dans le secteur 3 et 1 000 [membres de la] SNA dans le secteur 4 à des fins de formation seulement. Nous nous attendons à ce que les soldats s’engagent dans des opérations conjointes avec l’AMISOM une fois leur formation terminée. Nous sommes sur le point de commencer la formation dans les secteurs 1 et 5 et nous attendons d’obtenir la confirmation de la SNA pour le soutien au secteur 2. Au total, un maximum de 10 900 soldats de la SNA bénéficieront du soutien [de l’UNSOA] dans les 12 premiers mois [du projet].

« Nous n’en sommes encore qu’à un stade précoce de ce projet de soutien de la SNA par l’UNSOA, mais nous nous attendons à ce que sa mise en ouvre s’accélère dans la seconde moitié de 2014 », a-t-il ajouté.

Loyauté clanique

M. Yaro ne croit pas que le faible salaire (100 dollars par mois plus 30 dollars pour la nourriture - des sommes versées par les États-Unis et l’Italie) ou la loyauté de ses soldats envers leur clan nuisent à leur capacité opérationnelle, mais les partenaires militaires de la SNA au sein de l’AMISOM ne sont pas du même avis.

« La loyauté clanique est un gros problème. Les opérations de la SNA sont limitées par l’influence des clans. Celle-ci est particulièrement forte au sein des forces de police, mais c’est un peu mieux au sein de l’armée. Le leadership de la SNA est aussi très faible », a dit à IRIN le colonel Gebrehaweria Fitwi, coordonnateur civilo-militaire de la force éthiopienne pour le secteur 3.

Il y a huit bataillons de la SNA dans le secteur 3 : quatre sont basés à Baidoa, deux à Bakool et deux à Gedo. Le bataillon se définit comme la plus petite formation militaire capable de mener des opérations indépendantes - pourvu qu’il dispose des équipements nécessaires - et peut être composé de 300 à 1 200 soldats.

« Il y a peut-être huit bataillons [de la SNA dans le secteur 3], mais le plus gros bataillon compte probablement 250 hommes et le plus petit, 150 soldats », a dit M. Fitwi, soulignant les effectifs restreints des bataillons de la SNA.

« Les soldats de la SNA travaillent souvent comme gardes de sécurité privés [pour compenser leur faible salaire] et ils nous demandent tout le temps des munitions. C’est un autre problème. Les soldats sont issus de clans et ce sont presque tous de nouvelles recrues. Ils n’ont pas de compétences tactiques et le commandement et le contrôle font cruellement défaut », a-t-il ajouté, précisant que les soldats de la SNA quittent leurs bases et y retournent quand ils veulent.

Les forces de l’AMISOM et la SNA ont réussi à reprendre de vastes pans du territoire des mains d’Al-Shabab, en particulier depuis l’adoption, en février 2012, du nouveau concept d’opérations (CONOPS) par les Nations Unies. Le nombre de soldats de l’AMISOM est alors passé de 12 000 à 17 731 personnels en uniformes.

Certains analystes disent que l’AMISOM se contente de « tondre le gazon », c’est-à-dire d’éliminer la menace immédiate sans s’attaquer aux causes sous-jacentes du conflit.

Changement de tactiques

Mohamed Mubarak, fondateur de l’ONG anti-corruption Marqaati et analyste sécuritaire vivant à Mogadiscio, a dit à IRIN que les victoires de l’AMISOM contre Al-Shabab étaient des épées à double tranchant, car « lorsqu’Al-Shabab aura été suffisamment neutralisé, l’AMISOM risque d’être considérée comme une force d’occupation. L’AMISOM ne voudra cependant pas quitter le pays tant qu’elle ne fera pas confiance à la capacité de la SNA ».

Selon M. Fitwi, la nature du conflit est également en train de changer. Al-Shabab ne confronte plus toujours directement l’AMISOM et s’est tourné vers des tactiques de guérilla, notamment en utilisant des engins explosifs improvisés (EEI) et des mines terrestres.

« Les tactiques [de l’AMISOM] doivent changer. Il serait temps de passer à l’utilisation de forces spéciales, mais l’AMISOM ne dispose pas de forces spéciales. Nous pourrions cependant utiliser des petites unités pour tendre des embuscades à Al-Shabab », a-t-il dit.

Tesfaye Gurmay, colonel de l’armée éthiopienne et chef opérationnel du secteur 3 pour l’AMISOM, a dit à IRIN que la situation sécuritaire dans le secteur n’était « pas alarmante » et que le principal problème sécuritaire était « le conflit profondément enraciné dans le système clanique, et non Al-Shabab ».

Dans un article publié en février dernier sur le site African Arguments, M. Mubarak a écrit : « Depuis l’époque du TNG, les gouvernements de transition de la Somalie ont donné des honneurs militaires aux chefs de clans et de milices rebelles simplement pour apaiser lesdits groupes [clans]. » [ http://africanarguments.org/2014/02... ]

« Cela a provoqué l’apparition d’une armée d’officiers semi-analphabètes à tous les niveaux : du seigneur de guerre vétéran Indha Adde, qui, en 2010, a été promu général par Sheikh Sharif [Ahmed, président somalien entre 2009 et 2012] aux anciens miliciens de l’UTI [Union des tribunaux islamiques] qui ont été promus capitaines et commandants à partir de 2009. »

« À cause de la politique clanique et des réalités de la Somalie pendant la guerre civile, certains clans sont mieux représentés dans les forces armées. Ils utilisent ainsi la SNA pour atteindre leurs objectifs », a dit M. Mubarak à IRIN.

« Dans l’armée somalienne d’aujourd’hui, la loyauté clanique passe avant l’identité nationale. Si rien n’est fait pour corriger la situation en réhabilitant et en désarmant les milices claniques, on risque d’alimenter les guerres de clans en continuant de fournir des armes à l’armée somalienne », a écrit M. Mubarak dans son article.

Prolifération des armes

Dans un compte-rendu de la situation publié en février 2014 - presque un an après la levée partielle de l’embargo sur les armes, qui était en vigueur depuis plus de 20 ans -, le Groupe de contrôle pour la Somalie et l’Érythrée a souligné « les abus systématiques et de haut niveau commis dans la gestion et la distribution des armes et des munitions ». L’embargo a été partiellement levé en mars 2013 afin de permettre à la Somalie de rééquiper ses forces de sécurité. [ http://somalianews.files.wordpress.... ]

« Le Groupe de contrôle a identifié, dans les structures du gouvernement fédéral somalien, au moins deux centres de gravité séparés fondés sur l’appartenance à un clan pour l’acquisition d’armes. Ces deux groupes d’intérêt semblent poursuivre les objectifs restreints de leur clan et leurs agissements, notamment la distribution d’armes à des forces de sécurité parallèles et des milices claniques ne faisant pas partie des forces de sécurité somaliennes, nuisent parfois au développement de la paix et de la sécurité en Somalie », indique le compte-rendu.

« Le Groupe de contrôle a en outre obtenu une preuve photographique séparée d’un nouveau fusil d’assaut AK correspondant au type exact d’arme fourni à la SNA par l’Éthiopie et vendu sur un marché illicite. Le numéro de série qui apparaît sur ce fusil fait partie de la séquence des numéros de série inscrits sur les fusils fournis par l’Éthiopie aux soldats stationnés à Halane [le principal camp militaire de Mogadiscio] », ajoute le document.

Les informations obtenues par le Groupe de contrôle ont mis en évidence le faible contrôle exercé sur les armes et les munitions. Par ailleurs, des « sources présentes sur les marchés ont indiqué que des armes sont acheminées à Galkacyo, une plaque tournante du trafic située au centre de la Somalie, et que d’autres armes sont vendues à Al-Shabab dans le Jubaland [une région du sud de la Somalie où les forces kényanes sont déployées].

« Les informateurs présents sur les marchés affirment aussi que la plupart des armes vendues avant novembre 2013 étaient issues du marché noir, alors que, selon les vendeurs, la majeure partie d’entre elles proviennent maintenant des stocks de la SNA. »

Source : http://www.irinnews.org

 
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