mardi, 11 décembre 2018
 

Somalie : La paix peut-elle durer à Kismayo ?

KISMAYO/NAIROBI - De nombreuses organisations d’aide humanitaire ont mis un terme au développement déjà prudent de leurs activités lorsque les balles ont ricoché dans les rues de Kismayo en juin dernier, faisant plus de 70 victimes. Des milices rivales se sont en effet battues à deux reprises pour le contrôle de la ville portuaire somalienne.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) est l’une des rares à être restées sur place.

« Pour nous, les conflits sont synonymes de victimes. Or, nous sommes des médecins ; nous devons être présents »,

a dit à IRIN Omar Saleh, coordinateur des situations d’urgence de l’OMS en Somalie.

La plupart des organisations internationales ont toutefois décidé que les violences du mois de juin étaient trop dangereuses pour poursuivre leurs activités. Nombre d’entre elles venaient tout juste de revenir à Kismayo à la suite du départ forcé des militants islamistes d’Al-Shabab, à la fin de l’année dernière.

En juillet, le retour de la stabilité a permis aux organisations de reprendre lentement leurs activités. Pourtant, les crises politique et sécuritaire qui ont alimenté les combats risquent encore de s’aggraver.

La question du Jubaland

Les récents conflits au sujet du Jubaland, [ http://www.irinnews.org/report/9786... ] un État dans l’État dont les leaders et les frontières ne sont pas reconnus par l’administration de Mogadiscio, mettent au banc d’essai les principes fédéraux énoncés dans la constitution provisoire de la Somalie. Le gouvernement central cherche également à contrôler et à tirer des revenus de la ville de Kismayo, la capitale de facto du Jubaland.

Dans son acception la plus large, le Jubaland englobe les régions de Gedo et du Bas et Moyen Juba, comprend 87 000 kilomètres carrés de terres fertiles et compte quelque 1,3 million d’habitants de diverses allégeances claniques.

La question du Jubaland complique aussi les relations entre le gouvernement central de Mogadiscio, l’Éthiopie et le Kenya voisins et la mission de l’Union africaine (UA) en Somalie (AMISOM). Al-Shabab pourrait par ailleurs profiter de la distraction temporaire des acteurs clés à Kismayo pour se regrouper.

Ces développements menacent les progrès réalisés cette année par les organisations d’aide humanitaire et risquent d’aggraver la situation humanitaire complexe qui prévaut dans la ville, où 60 000 personnes ont déjà besoin d’aide, selon des estimations du Bureau pour la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA).

« Chaque fois qu’un territoire est repris par le biais d’opérations militaires, il faut attendre un certain temps avant qu’une administration qui fonctionne soit en place. Ce délai entrave la capacité des humanitaires à venir en aide aux personnes qui en ont besoin »,

a dit à IRIN Philippe Lazzarini, le coordonnateur humanitaire des Nations Unies pour la Somalie.

« Le changement de pouvoir peut alimenter l’insécurité liée à la concurrence entre les factions rivales, comme nous l’avons vu à Kismayo et dans les régions du Juba »,

a-t-il ajouté.

Plusieurs années sous le contrôle des militants islamistes

Pendant plusieurs années, Kismayo, une ville située à 200 kilomètres au nord de la frontière kényane, était un bastion important et une source de revenus pour Al-Shabab. Les militants ont pris le contrôle de la ville en août 2008, après avoir défait la milice de Barre Adan Shire (mieux connu sous le nom de Hiiraale), et l’ont conservé jusqu’à leur défaite en septembre 2012.

Kismayo était une cible clé dans l’opération de l’AMISOM contre Al-Shabab - les militants contrôlaient le lucratif commerce de charbon de bois, qui transitait par le port, et imposaient des taxes sur les biens importés.

Selon les civils, il régnait une certaine stabilité dans la ville lorsqu’elle était sous le contrôle d’Al-Shabab, mais les moyens de subsistance étaient limités et l’accès à l’éducation et aux soins de santé, souvent difficile. Al-Shabab a également interdit la vaccination contre la polio à Kismayo et ailleurs dans le centre-sud de la Somalie. Par ailleurs, selon certains rapports, le groupe imposait des taxes et recrutait des membres parmi les résidents de la ville.

« Les conditions dans lesquelles vivait la population étaient très précaires sous Al-Shabab », a dit à IRIN Soldan Haji Aden, directeur du Centre Alikar pour la paix, les droits de l’homme et la démocratie, basé à Kismayo. « Parmi les résidents de Kismayo et les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays [PDIP] qui y ont afflué, certains n’ont pas pu obtenir des soins de santé, de l’eau, des vivres ou un abri ou trouver un quelconque moyen de subsistance. »

La ville de Kismayo et la région environnante ont été durement affectées par la crise alimentaire de 2011. L’état de famine n’a pas été déclaré dans le Bas Juba, mais la situation était malgré tout considérée comme une urgence humanitaire. Parmi les personnes qui ont été déplacées par la crise alimentaire, nombreuses sont celles qui ont traversé la frontière pour se rendre dans les camps de réfugiés de Dadaab, [ http://www.irinnews.org/report/9333... ]au Kenya. Des dizaines de milliers d’autres personnes ont fui à Kismayo, [ http://www.irinnews.org/report/9450... ] où de nombreux PDIP ont trouvé refuge depuis le début des années 1990.

« Quand Al-Shabab contrôlait Kismayo, il était très difficile d’obtenir de quoi nourrir ma famille », a dit à IRIN Fadumo el Moge, une mère de cinq enfants de Kismayo. « Il n’y avait pas de travail ; Al-Shabab contrôlait la ville et bloquait l’aide humanitaire. Je dépendais du soutien des membres de ma famille qui vivent à l’étranger. »

Une lueur d’espoir malgré les problèmes qui persistent

Les soldats kényans et somaliens - ces derniers opérant surtout au sein de la mission de l’UA - ont attaqué Kismayo en septembre 2012. [ http://www.irinnews.org/fr/report/9... ] Avec le soutien de la milice locale Ras Kamboni, la force mixte a lancé, le 28 septembre, un assaut terrestre, aérien et naval. Elle a rapidement réussi à chasser les militants islamistes de leur dernier bastion urbain d’importance.

En dépit des préoccupations importantes qui persistent en matière d’accès et de sécurité, les agences des Nations Unies et les ONG ont lancé une multitude de programmes et développé les programmes existants. Ceux-ci sont mis en oeuvre directement ou par l’intermédiaire de partenaires. Plusieurs organisations ont envoyé du personnel humanitaire pour des missions de courte durée et mené des évaluations des besoins humanitaires.

« Les défis à relever à Kismayo reflètent largement ceux que l’on retrouve dans l’ensemble du sud et du centre de la Somalie », a dit à IRIN M. Lazzarini, qui a fait sa première visite à Kismayo en tant que coordonnateur humanitaire en juillet 2013. « Les gens n’ont pas accès à des services de santé adéquats. Ils ont besoin d’eau potable, de services d’assainissement et d’éducation. »

Les principaux risques humanitaires incluent la possibilité d’une épidémie de polio liée à l’interdiction de la vaccination, la propagation de maladies hydriques et infectieuses dans les zones urbaines densément peuplées et les camps de PDIP et la menace persistante de conflit qui pèse sur la ville et les environs.

« La situation s’est améliorée à Kismayo », a dit M. Saleh, de l’OMS, qui gère des programmes de chirurgie d’urgence et de vaccination contre la polio. « Mais des problèmes importants subsistent. L’hôpital de Kismayo doit être entièrement rénové. Nous devons aussi établir de longues chaînes logistiques d’approvisionnement pour les fournitures et les médicaments et renforcer les capacités du personnel, car nous avons perdu beaucoup d’effectifs. Malgré tout, nous faisons des progrès, lentement mais sûrement. »

En janvier, le Programme alimentaire mondial (PAM) a lancé deux programmes de base mis en oeuvre par des partenaires locaux : la distribution de repas préparés dans cinq centres, pour un total de 15 000 bénéficiaires par jour, et un programme de nutrition pour traiter les femmes et les jeunes enfants souffrant de malnutrition sévère.

L’ONG Médecins Sans Frontières (MSF) - qui s’était retirée de Kismayo en 2008 à la suite du meurtre de trois de ses employés - était également active dans la ville, mais elle a récemment annoncé [ http://www.msf.org/article243/msf-f... ] qu’elle prévoyait de mettre un terme à tous ses programmes en Somalie en raison d’« attaques extrêmes » contre ses employés. D’autres organisations sont présentes sur le terrain, mais elles sont réticentes à partager les détails de leurs opérations.

Revers récents

La paix précaire qui régnait à Kismayo a été brisée par les affrontements qui ont éclaté en juin entre les milices rivales qui revendiquent la présidence du Jubaland. La violence a mis en lumière le caractère fragile du redressement rapide de Kismayo et les dangers qui continuent de planer sur la région.

« Les tensions auxquelles nous sommes confrontés constituent un revers important - surtout les combats des 28-30 juin, qui ont fait plus de 70 morts et des centaines de blessés parmi les civils »,

a dit M. Lazzarini.

Des affrontements ont d’abord éclaté début juin, puis encore à la fin du mois. Les factions rivales se sont battues pour obtenir le contrôle de la ville. L’OMS a rapporté une augmentation de 44 pour cent des blessures causées par des armes à Kismayo en juin. Les combats opposaient Ahmed Mohamed Islam « Madobe » - élu président du Jubaland en mai dans le cadre d’une conférence réunissant des représentants des clans - et sa milice, Ras Kamboni, et d’autres personnalités qui se sont eux aussi autodéclarés leaders de la région.

Human Rights Watch (HRW) a critiqué les milices pour le mépris de la sécurité des civils dont elles ont fait preuve. Dans une lettre adressée à l’UA - qui a fait l’objet d’une fuite -, le ministre somalien des Affaires étrangères Fawzia Yusuf a accusé l’armée kényane d’avoir soutenu la milice Ras Kamboni dans les affrontements du mois de juin et utilisé des armes lourdes dans des zones civiles. Selon certains analystes, le Kenya soutient la création du Jubaland, qui pourrait servir de zone tampon au niveau de sa frontière nord.

Le 4 août 2013, les chefs d’État régionaux réunis à Kampala, la capitale ougandaise, ont déclaré dans un communiqué que le contrôle de l’aéroport et du port de Kismayo devrait être remis au gouvernement fédéral, accordant du même coup leur soutien à Mogadiscio.

Les violences ont cependant déjà eu de lourdes conséquences. Il a fallu mettre un terme à une importante campagne de vaccination contre la polio, qui ciblait des dizaines de milliers d’enfants à risque. Les efforts ont repris en juillet, mais 100 cas de polio ont déjà été confirmés en Somalie en 2013.

Les distributions de vivres du PAM ont également été perturbées, menaçant du même coup les progrès réalisés en matière de sécurité alimentaire depuis la crise de 2011. « Le port est resté pratiquement inaccessible ; nous n’avons pu y acheminer des vivres pendant près de deux mois », a dit à IRIN Challiss McDonough, porte-parole du PAM. « Nous avons fait un échange avec une autre organisation, mais nous avons malgré tout dû cesser la distribution de repas préparés à la fin juillet. Nous sommes en train de faire venir des vivres et nous espérons pouvoir reprendre [nos programmes] d’ici la mi-août. »

L’instabilité à Kismayo ruine par ailleurs l’espoir d’un rapatriement imminent des réfugiés somaliens au Kenya. Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), quelque 96 000 réfugiés de Dadaab - soit plus de 35 pour cent de la population des camps - sont originaires du Bas Juba. Il est peu probable qu’ils acceptent d’y retourner, même sous certaines conditions, tant que la capitale de la région et la population civile seront menacées par les violences.

Certaines organisations demeurent optimistes en dépit des perspectives humanitaires pessimistes liées aux violences du mois de juin.

« Les autorités locales m’ont dit qu’elles étaient prêtes à assurer la sécurité des travailleurs humanitaires », a dit M. Lazzarini. « Nous redéployons le personnel. Nous continuerons de travailler dur pour développer nos activités, non seulement à Kismayo, mais dans tout le sud du pays. »

L’OCHA reconnaît que la situation dans la ville « demeure tendue ». Par ailleurs, comme le démontre le retrait récent de MSF du pays, les conditions pour l’activité humanitaire à Kismayo et ailleurs risquent d’être précaires pendant un certain temps encore.

Source : http://www.irinnews.org

 
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