mardi, 11 décembre 2018
 

SOMALIE : Mogadiscio se remet

MOGADISCIO - On est vendredi matin à Mogadiscio et la plage du Lido ressemble à toutes les stations balnéaires du monde. En haut de la plage, des femmes sont assises à côté de leurs marchandises et vendent de l’eau ou des esquimaux qu’elles gardent dans des glacières. Au milieu de la plage, des jeunes hommes jouent au football avec des buts en bois flotté. Au bord de l’eau, des garçons et des filles, empêtrées dans leurs longs vêtements flottants, se jettent dans les vagues ou flottent à la surface en rebondissant comme des pommes.

« Nous sommes en vacances, » dit Ibrahim, un Londonien d’une vingtaine d’années, originaire du nord de la Somalie. Ibrahim voyage avec un groupe de 20 personnes qui viennent toutes du Royaume-Uni. « Nous sommes venus ici pour les plages, » a t-il indiqué. Sur la route derrière lui, un panneau aux lettres bleues fait de la publicité pour l’Indian Ocean Star, un nouveau restaurant-bar sur le front de mer.

Bashir Osman organise des visites pour les journalistes depuis des années et a désormais l’intention de capitaliser sur le nombre grandissant de ces visiteurs qui, comme Ibrahim, choisissent de venir à Mogadiscio, cette ville criblée de balles, pour leurs affaires ou pour des raisons personnelles. M. Osman a acheté 500 mètres de front de mer à quelques kilomètres au sud de l’aéroport international ; il espère pouvoir y ouvrir un restaurant et si possible un hôtel. Son amour contagieux de Mogadiscio cache une forte tendance philanthropique.

Les gens reviennent et la reconstruction est en cours. Selon l’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR), 3 800 personnes sont rentrées à Mogadiscio, rien qu’en mars. De loin, la ville scintille avec ses nouveaux toits de zinc disséminés parmi les ruines et les camps poussiéreux. Des opérateurs privés vendent de l’électricité dans la vieille ville pour 30 dollars par mois. Les pêcheurs profitent de la forte demande d’ailerons de requin de Dubaï et du Moyen-Orient ; le prix pour un requin peut atteindre 500 dollars. Les matériaux de construction s’entassent en tas au coin des rues, où se tiennent les vendeurs de lait de chamelle et de cappuccino.

Les organisations non gouvernementales (ONG) internationales et les missions diplomatiques, elles aussi, sont de retour. Selon une source onusienne, la Grande-Bretagne, par exemple, a déjà identifié la parcelle destinée à sa base diplomatique permanente et les prix de l’immobilier ont explosé. D’après M. Osman, une parcelle de 100 mètres carrés près du K4 au centre ville s’est récemment vendue pour 2 millions de dollars.

« L’élément clé, c’est la sécurité, » a déclaré Abdullahi Godah Barre, ministre de la Planification et la Coopération internationale. Quoique les troupes de l’Union africaine se soient emparées d’une grande partie de Mogadiscio et continuent à avancer vers les limites de la ville pour sécuriser certaines zones périphériques où s’obstinent les combattants d’Al-Shabab, la capitale somalienne fonctionne toujours en mode anti-terrorisme et les enlèvements et les rançons, les engins explosifs artisanaux et les attaques-suicides à la bombe restent une menace journalière.

Les investisseurs turcs

Certains investisseurs sont toutefois prêts à fermer les yeux. « Nous avons beaucoup de parties intéressées, par exemple le gouvernement de Turquie et des hommes d’affaires turcs, » a expliqué Mohamed Ibrahim, Premier ministre suppléant du Gouvernement fédéral de transition (TFG) somalien. En mars, une délégation d’investisseurs turcs a rencontré des responsables somaliens pour discuter des opportunités [à exploiter]. « Ce sont les premiers investisseurs venant de Turquie qui soient prêts à faire quelque chose, » a dit M. Ibrahim.

On estime que 25 pour cent (voire plus de 50 pour cent selon certaines sources) du PIB de la Somalie provient des fonds envoyés de l’étranger. Pour la Banque mondiale, une interférence minimale avec le secteur privé somalien a permis à une forme d’économie sans Etat de prospérer.

La route 30 de Mogadiscio, qui était jusqu’à l’été dernier aux mains d’Al-Shabab est aujourd’hui l’une des routes les plus fréquentées du pays. Des employés du siège tout proche de Hormuud Telecom observent à travers des vitrages sans tain les ruines de la ville si souvent bombardée. La plus grande entreprise de télécommunications de Somalie, Hormuud, a enregistré un chiffre de ventes de 40 millions de dollars en 2010, un résultat assez stupéfiant quand on songe que, selon la Banque mondiale, 73 pour cent des 9 millions de Somaliens vivent avec moins de deux dollars par jour. L’entreprise distribue également de l’aide alimentaire d’urgence.

Comme beaucoup de membres du gouvernement, de la société civile et de la diaspora, M. Ibrahim veut que la Somalie devienne indépendante de la communauté internationale. La Somalie disposerait d’importantes réserves de pétrole et l’annonce cette année du projet de forage au Puntland, une région semi-autonome située dans le nord du pays, a suscité un grand intérêt. « La difficulté vient de la situation politique actuelle. Ce n’est pas vraiment le moment pour les investisseurs étrangers de venir ici, » a reconnu M. Ibrahim à propos de l’exploitation du pétrole somalien. Il a cependant ajouté que la Somalie se réjouissait de discuter avec tous les investisseurs.

« La diaspora revient au pays. Cela fait longtemps que nous les exhortons à le faire, » a indiqué Abdullahi Godah Barre.

Junaid Egale, 30 ans, qui a vécu auparavant à Londres, a ouvert cette année à Mogadiscio une entreprise de conseil en affaires internationales du nom de MIJ, enregistrée au Royaume-Uni. Il a des ambitions politiques et envisage même de se présenter comme candidat à la présidence. « Nous sommes ici aujourd’hui au service des projets du gouvernement somalien et des sociétés du secteur privé international, à savoir les ONG, les télécoms et la finance, » a t-il déclaré.

Cependant , M. Egale reste réaliste quant aux risques. Il rappelle que, tant que le mandat du gouvernement provisoire n’est pas terminé et qu’un nouveau mandat n’est pas en cours, l’investissement privé en provenance de l’étranger n’est pas viable. « D’un autre côté, je suis convaincu que les investissements, qu’ils proviennent du secteur privé ou de gouvernements étrangers sont, et devraient être, une alternative de financement pour la reconstruction de la Somalie préférable à l’aide des donateurs gérée par le PNUD [Programme des Nations unies pour le développement], » a t-il ajouté.

Corruption

Le gouvernement provisoire a cette année fait l’objet d’accusations de corruption et de manque de redevabilité.

Selon un rapport publié en février par l’International Crisis Group, « il n’existe pas de base de données fiable qui couvre tous les fonds pour le développement » en Somalie ; selon un audit mené par le Bureau du Premier ministre à Mogadiscio, jusqu’à 85 pour cent des revenus du gouvernement central ne sont jamais enregistrés.

Un rapport de 2011 du Center for American Progress, Twenty Years of Collapse and Counting (Vingt ans de délabrement et ce n’est pas fini), indique que, selon un audit confidentiel du TFG, « quelque 96 pour cent de l’aide bilatérale directe versée au gouvernement a tout simplement disparu, probablement dans la poche de fonctionnaires corrompus. »

Mais les responsables du TFG réfutent cette allégation. Le ministre pour la Constitution, Abdi Hosh, a déclaré : « Nous n’avons pas droit à l’aide bilatérale. » Les ports génèrent 2 millions de dollars par an pour le gouvernement. « Cela n’est rien au vu des dommages qu’a subis la ville, » a t-il dit.

Brad Parks, co-directeur de l’initiative pour la transparence AidData, rappelle sur son blog que les bénéfices récents sont à la fois fragiles et réversibles et que le TFG doit accélérer ses efforts de réformes nationales s’il veut avoir la moindre chance de mettre en place un Etat légitime. « On a, en particulier, de plus en plus le sentiment que le TFG doit appliquer à sa gestion des finances publiques des mesures de transparence et de discipline, » a t-il ajouté..

La Somalie reçoit très peu d’aide bilatérale, c’est-à-dire l’aide qui passe directement du donateur au gouvernement receveur. « Malheureusement, le TFG n’a pas réussi à prouver qu’il était capable de gérer les fonds de façon responsable, » a fait remarquer James Smith, directeur du projet Corne de l’Afrique pour le Rift Valley Institute. Une grande partie de l’aide bilatérale reçue par le TFG provient de donateurs non traditionnels du monde arabe, comme le Qatar et les Emirats Arabes Unis. Sur les 350 millions de dollars promis pour la Somalie par l’Organisation de la coopération islamique (OCI), moins de la moitié sont passés par les canaux multilatéraux, ce que le système humanitaire dans son ensemble a trouvé difficile à gérer.

« Si la capacité du TFG à mener des programmes de développement inspirait confiance, j’imagine que celui-ci aurait reçu un soutien financier nettement plus important. Si seulement elle parvient à garantir une certaine stabilité, Mogadiscio se reconstruira, » a indiqué M. Smith.

Source : http://www.irinnews.org

 
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