samedi, 15 décembre 2018
 

SOUDAN DU SUD : Rapport sur les violences dans le Jonglei

DJOUBA - Les affrontements impliquant des milliers de combattants dans l’État du Jonglei au Soudan du Sud ont affecté plus de 140 000 personnes et ont mis en lumière l’instabilité du pays le plus jeune du monde. Une offensive majeure devrait être déclenchée au début du mois de mars.

Qu’est-ce-que le Jonglei ?

D’une superficie de 123 000 km², le Jonglei est le plus grand et le plus densément peuplé des dix états que compte le Soudan du Sud. Il souffre d’un manque d’infrastructures de base, y compris de routes, et d’une insécurité chronique liée aux conflits pour les ressources et aux fréquentes inondations.

Les cultures agricoles représentent l’activité économique principale, mais l’élevage et la pêche contribuent largement aux moyens de subsistance. La seconde guerre civile soudanaise a commencé en 1983 dans l’État du Jonglei. La région accueille six groupes nilotiques : les Nuer, les Dinka, les Anyuak, les Murle, les Kachipo et les Jieh.

Le manque d’infrastructures a grandement limité l’intérêt des investisseurs étrangers ; le géant pétrolier français Total n’a pas pu explorer les concessions qu’il y possède. La stabilité est nécessaire au développement du potentiel touristique offert par l’une des plus grandes migrations d’animaux sauvages d’Afrique.

Qui sont les combattants ?

Ils appartiennent principalement à deux communautés : les Lou et les autres tribus des Nuer, qui combattent sous la nouvelle bannière de l’Armée blanche, sont des groupes de défense locaux qui, à l’origine, étaient chargées de protéger le bétail et les propriétés et qui ont été militarisés au cours de la guerre civile de 1983 à 2005 ; et les Murle, un groupe minoritaire principalement basé dans le comté de Pibor dans l’État du Jonglei.

Certains membres de la puissante communauté des Dinka ont rejoint l’Armée blanche.

Quelle est la cause de ce conflit ?

Le vol de bétail est une pratique courante chez les nombreuses communautés qui vivent de l’élevage sur des terres marginales, non loin les unes des autres, et chez les groupes rivaux du Jonglei qui ont décidé de prendre les armes pour se défendre contre ces raids.

La guerre civile a favorisé la prolifération des armes légères, car Khartoum et l’Armée de libération du peuple soudanais alors dirigée par les rebelles ont mobilisé plusieurs communautés et fomenté des conflits localisés, par procuration. Ce soutien aurait continué bien après la signature de l’Accord global de paix de 2005.

Ces dernières années, les raids de représailles se sont caractérisés par une sophistication croissante avec l’utilisation de téléphones satellitaires, d’armes modernes et de tactiques militaires.

Le nombre de décès survenus lors de ces raids a donc augmenté et les affrontements ont évolué : désormais, les jeunes gens armés ne sont plus les seules cibles, tout membre d’une communauté rivale est susceptible d’être attaqué ou - enlevé - y compris les femmes, les enfants et les personnes âgées.

En 2011, les violences intercommunautaires ont fait 1 100 victimes dans l’État du Jonglei.

D’autres facteurs sont également entrés en jeu : le manque d’autorité du gouvernement central, de sécurité, de mécanismes de développement et de justice, ainsi que l’évolution du tissu social qui s’est caractérisée par une perte d’influence des anciens sur les jeunes, dont beaucoup sont initiés au combat à un très jeune âge.

La dernière offensive de grande envergure menée par les Lou Nuer a été précédée par une déclaration indiquant que leur intention était « d’envahir le Murleland et de faire disparaître la tribu Murle de la surface de la terre ». Soutenant que le gouvernement de Djouba n’avait pas réussi à protéger leur bétail, leurs enfants et leurs femmes, ils ont indiqué qu’ils ont dû prendre les choses en main « par la force des armes ».

Les Murle soutiennent qu’ils font l’objet de discriminations, qu’ils sont tenus à l’écart des projets de développement et qu’ils sont sous-représentés dans la sphère politique. Au niveau du gouvernement de l’État, ils indiquent que les représentants n’ont que peu de pouvoir ou d’argent pour améliorer la situation, et que les autorités décrivent souvent les Murle comme des « personnes nuisibles » ou un « fléau ».

Le sous-développement est considéré comme un moteur de conflit. Seule une agence d’aide humanitaire intervient dans le vaste comté de Pibor pour fournir des services médicaux à plus de 160 000 personnes ; le comté manque également d’écoles et de perspectives d’emploi.

Suite aux nombreuses dévastations et au vol de quelque 80 000 têtes de bétail dans les zones habitées par la communauté Murle, des dizaines de milliers de personnes ont perdu leur domicile et dépendent d’organisations humanitaires déjà débordées pour se nourrir, les récoltes ayant été brûlées lors des attaques.

Quels sont les effets des violences ?

Le plus haut responsable du gouvernement du comté de Pibor a signalé 3 000 décès, un chiffre qu’il est impossible de confirmer étant donné la superficie de la zone concernée et les difficultés d’accès. Les survivants ont dit avoir vu des centaines de corps près des villages après les attaques.

Selon les Nations Unies, plus de 140 000 personnes, dont nombre de déplacés, ont besoin d’aide dans l’État du Jonglei.

Du bétail a été volé et des dizaines de milliers de personnes sont sans-abri. De vastes zones cultivées ont été brûlées.

Sans leurs vaches et sans les femmes qu’ils ont pu épouser après avoir économisé pendant des années pour avoir suffisamment de bétail pour se marier, les hommes sont démunis. Ils sont incapables ou à peine capables de restaurer un minimum de sécurité économique. Ce type de destruction est de nature à perpétuer le cycle de la violence.

Les récentes attaques ont provoqué la destruction délibérée et de grande ampleur des services essentiels de base, comme les points d’eau, les postes de santé et les écoles, et des centres d’aide humanitaires essentiels, qui ont été pillés. Cette destruction complique grandement le retour des populations déplacées.

Dans le comté de Pibor, l’organisation médicale Médecins Sans Frontières (MSF) a signalé un nombre élevé de cas de paludisme parmi les personnes qui dorment à l’extérieur et une augmentation des cas de malnutrition aigüe.

L’organisation MSF, qui a soigné de nombreuses blessures par balles et à l’arme blanche, s’est dite choquée par le nombre de femmes, d’enfants et de personnes âgées blessés dans les attaques, souvent en présence de membres de leur famille qui souffrent ensuite de traumatismes psychologiques.

Pourquoi les civils n’ont-ils pas été mieux protégés ?

La Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS) a été capable de repérer une colonne armée composée de 8 000 hommes marchant sur le village de Pibor avant le déclenchement de terribles violences. Mais avec seulement 400 soldats de la paix et 800 soldats des troupes gouvernementales sur place, elle n’a pas pu intervenir et a donc exhorté les habitants à fuir et à se réfugier derrière ses lignes défensives à Pibor. La MINUSS a également indiqué que la nature diffuse et imprévisible des attaques des villages éloignés a compromis sa capacité à protéger les civils.

La MINUSS a depuis renforcé sa présence dans l’État du Jonglei : quelque 1 100 soldats de la paix sont stationnés sur de nouvelles bases permanentes, soit environ la moitié des troupes prêtes au combat dans le pays. Elle a demandé au gouvernement de Djouba de déployer un « nombre significatif » de soldats pour combler d’importantes lacunes dans une zone tampon planifiée.

La capacité des forces des Nations Unies sera affectée par le départ en avril du contingent russe, qui fournit un bon nombre de pilotes et d’avions de la mission. À la fin de l’année 2011, les pilotes russes ont entamé une grève pour protester contre le harcèlement dont ils se disaient victimes de la part des forces de la SPLA dans le Jonglei.

L’armée a indiqué qu’elle enverrait jusqu’à 6 000 soldats dans le Jonglei - où, selon des responsables locaux, 3 000 soldats de la SPLA sont actuellement déployés, dont 1 000 dans la ville de Pibor. Les habitants de la ville disent que la présence des troupes ne leur offrira pas forcément une protection, particulièrement si les soldats sont issus de la même communauté que certains des combattants, ce qui pourrait les amener à remettre en cause leur volonté de combattre.

Que fait-on pour empêcher de nouvelles violences ?

Le gouvernement a indiqué que l’armée allait bientôt désarmer de force toutes les communautés de l’État du Jonglei. Selon les spécialistes de la sécurité, cette décision est prématurée et extrêmement dangereuse : le désarmement pourrait en effet déclencher des violences de masse s’il ne s’accompagne pas de discussions globales de paix et s’il n’est pas réalisé par des soldats n’appartenant à aucun des groupes ethniques impliqués dans les violences.

Ils disent qu’il faut tirer les enseignements des opérations précédentes - notamment le désarmement forcé de l’Armée blanche dans le Jonglei en 2006, qui s’est soldé par la mort de plusieurs centaines de jeunes Nuer - qui ont souvent exposé des communautés désarmées à des attaques et les ont finalement conduites à se procurer de nouvelles armes rapidement.

Aucun véritable dialogue n’a eu lieu entre les groupes rivaux, en dépit des appels répétés des chefs religieux, des anciens des communautés et des agences d’aide humanitaire.

La rhétorique est au contraire de plus en plus belliqueuse. L’« Armée blanche des Nuer et des Dinka » a récemment publié une déclaration selon laquelle quelques 30 000 « jeunes armés » des groupes Dinka et Nuer dans le Jonglei et 10 000 Nuer d’origine éthiopienne lanceraient l’« Operation Savanna Storm » au début du mois de mars afin de prévenir les prochains raids des jeunes Murle.

« L’opération se poursuivra jusqu’à ce que les Murle ne représentent plus aucun danger pour leurs voisins », a indiqué la déclaration.

Source : http://www.irinnews.org

 
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