mardi, 19 novembre 2019
 

Tanzanie : « Ubinadamu na mshikamano » (1)

La naturalisation en Tanzanie de plus 160.000 personnes : voilà un fait qui est passé quasiment inaperçu dans la presse occidentale. Il est vrai qu’il ne s’agissait ni de tueries, ni de massacres, mais d’une bonne nouvelle venant de l’Afrique et, qui plus est, dérangeante pour les dirigeants des pays riches. D’autant que l’ampleur et la manière dont elle s’est effectuée en fait une première mondiale. En effet, précédé par un débat qui a débouché sur un large consensus de la classe politique reflétant le sentiment de la population, cet octroi de la nationalité a impliqué largement les principales autorités locales.

Cette naturalisation massive concerne les réfugié-e-s qui ont fuit leur pays en 1972, le Burundi, où sévissait des conflits ethniques sanglants entre les Hutu et les Tutsi. La Tanzanie de l’époque était dirigée par Julius Nyerere, un ancien enseignant (d’où le sobriquet de mwalimu qui signifie « instituteur » et est couramment utilisé pour le nommer). Dirigeant du Tanganyika African National Union (TANU), panafricaniste convaincu, il est considéré comme le père de l’indépendance du pays. Il a tenté de construire un « socialisme » tenant compte des réalités africaines et du poids de l’agriculture dans l’économie du pays. C’est ainsi que le concept d’ujamaa a été développé dans la déclaration d’Arusha, document fondateur et programmatique. Les ujamaas sont des entités à partir des communautés de village où devait s’organiser l’activité économique et s’exercer le pouvoir. Souvent, lorsqu’on parle de « socialisme tanzanien », on évoque le socialisme des villages.

De nombreux reproches peuvent être adressés à Nyerere, notamment en matière de liberté et de démocratie. Ainsi les populations ont été victimes d’actes bureaucratiques du fait de la conception stalinienne du parti unique, partagé tant par le modèle soviétique que chinois, dont il s’est largement inspiré dans la réalité, en dépit des réflexions particulièrement intéressantes sur la nécessité de l’implication et de la participation des populations à la construction du socialisme (2). Mais en parallèle à ces critiques, il faut reconnaître qu’il fut un soutien sans faille pour les combattant-e-s anticolonialistes des pays africains encore sous la tutelle du Portugal, un soutien également pour les combattant-e-s anti-apartheid de l’Afrique australe. Ses convictions panafricanistes et anticolonialistes se sont concrétisées dans les actes, fait plutôt remarquable, alors que nous sommes tellement habitué-e-s au double langage de la part des dirigeant-e-s des pays africains qui, d’un coté, dans des discours lénifiants, prônent l’indépendance et l’unité du continent et, de l’autre, livrent leurs pays au pillage des multinationales occidentales. Le cas le plus flagrant en est donné par le colonel Kadhafi qui se targue de vouloir réunifier l’Afrique et dont les migrants africains sont aussi mal traités par l’administration en Lybie qu’en Europe.

La Tanzanie était une terre d’accueil pour les réfugié-e-s africain-e-s et, ainsi, les 160 000 réfugié-e-s dont, fait significatif, le nom officiel était de « résident-e-s invité-e-s », se sont vu-e-s offrir un lopin de terre qui leur a permis de développer une activité économique, d’être autosuffisant-e-s et ainsi de s’intégrer dans le pays sans aucune difficulté. Ce ne fut plus le cas pour la seconde vague de réfugié-e-s burundais-e-s des années 90 où ces dernier-e-s, comme dans la plupart des cas, ont été parquée- s dans des camps, survivant seulement grâce à l’aide internationale.

Cette naturalisation est une belle démonstration que la solidarité panafricaniste n’est pas qu’une utopie et qu’elle peut être réelle et partagée par les peuples, à condition évidemment que les dirigeant-e-s des pays ne mènent pas des politiques ethnicistes et xénophobes pour rester au pouvoir et que les conditions économiques permettent à chacun de vivre. A l’heure où en France les Sarkozy et les Bessons se refusent à régulariser les Sans-papiers, procèdent à des expulsions indignes et tentent de développer un climat xénophobe et ethniciste autour de l’identité nationale, la leçon d’humanité et de solidarité de la Tanzanie et de sa population est salutaire.

Paul Martial


(1) « Humanité et solidarité » en swahili (2) Notamment dans un de ces ouvrages « the varied paths to socialism » (les différentes voies vers le socialisme)

 
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