mercredi, 20 septembre 2017
 

Au Sahel, al-Qaïda a déjà gagné

Cinq Français enlevés le 16 septembre au Niger (ainsi qu’un Malgache et un Togolais). A Arlit, le sanctuaire d’Areva dans le Nord du Niger. La ville créée par les Français pour procéder à l’extraction d’uranium de la région ; 30 % de l’uranium des centrales françaises provient du Niger. Quel plus beau symbole de la présence française dans le Niger est-il possible de frapper ?

Si al Qaïda Maghreb Islamique (AQMI) est à l’origine de cette prise d’otages –selon des sources sécuritaires nigériennes, les otages auraient déjà été conduits par leurs ravisseurs dans le nord du Mali, tout comme l’avait été Michel Germaneau, exécuté par al Qaïda en juillet– il aura réussi une « magnifique opération ». Montrant ainsi l’incapacité des Occidentaux à protéger leurs ressortissants, partout dans le Sahel, même dans les bases qui semblent les plus inexpugnables.

Que des hommes armés puissent pénétrer dans cette petite ville sans provoquer de réactions des 350 soldats nigériens qui la protègent suscite l’étonnement. D’autant que les Français devaient être sur leur garde. Un otage français, Michel Germaneau, capturé dans la même région, a été assassiné en juillet. La France et la Mauritanie avaient tenté une opération militaire sanglante pour le libérer. Depuis lors Aqmi et la France affirment être en guerre.

Un message très clair

Mais quoi qu’il en soit, Aqmi a déjà réussi à faire passer un message très clair : au Sahel, les Français ne sont en sécurité nulle part. D’ailleurs avant même cette nouvelle prise d’otages, les Occidentaux sortaient de moins en moins des capitales des Etats sahéliens, notamment au Niger. Un Canadien avait été récemment enlevé et livré à Aqmi à quelques kilomètres à peine de Niamey.

Au lendemain de cette nouvelle prise d’otages Areva a commencé à rapatrier en France ses personnels expatriés. Au fond, le système de recrutement d’Aqmi est particulièrement souple et efficace : n’importe qui peut travailler pour eux sans être forcément militant d’al Qaïda. Il suffit d’aimer l’argent facile et d’avoir une conscience morale à géométrie variable. Tout le monde peut prendre en otage un « toubab » (un blanc) de préférence français et le revendre à al Qaïda.

Cette politique de recrutement a réussi à créer un climat de suspicion et de paranoïa grandissant. Qui dit que telle personne qui prétend être votre amie ne va pas vous vendre pour s’acheter un 4x4 flambant neuf afin de promener sa femme sur les bords du fleuve Niger ?

Le sort tragique des Britanniques et des Français

Le sujet de la trahison fait d’autant moins rire que l’issue des prises d’otages peut se révéler tragique, notamment pour les Britanniques ou les Français. Tout dépend du climat diplomatique du moment, mais comme les autorités anglaises n’ont pas la réputation de négocier, les émirs peuvent assassiner leurs compatriotes. Avec la France le contentieux d’Aqmi est très grand. La plupart des « émirs » d’Aqmi sont des islamistes algériens qui ont une sympathie très modérée pour la « patrie des lumières ».

Tout dépend aussi de la personnalité du commanditaire. L’un des chefs d’Aqmi, Abdelhamid Abou Zeid, a fait exécuter un otage britannique et le français Germeneau. Moins sanguinaire, un autre de ses chefs, Mokthar Belmokhtar, aime les trafics très lucratifs, notamment celui de cigarettes, au point d’avoir été surnommé « Mister Marlboro ».

Un otage espagnol ou italien peut se voir réserver un meilleur sort. Afin d’obtenir la libération des cinq Catalans capturés en Mauritanie en novembre 2009, Madrid aurait déboursé la somme de 7 millions d’euros, selon le quotidien El Mundo. L’enlèvement des Espagnols avait provoqué la stupéfaction des Mauritaniens. Il s’était produit en plein jour sur l’axe Nouakchott-Nouhadibou, la grande route qui traverse l’Ouest mauritanien. D’un côté, l’océan atlantique, de l’autre le désert. Des check points de militaires à tout bout de champ. Comment Aqmi a-t-il procédé ? Mystère. Mais avec du cash, on peut réaliser des miracles dans la région.

Tous sur le qui-vive

Quoi qu’il en soit depuis cette prise d’otages, les Occidentaux savent qu’il n’y a plus de lieux sûrs en Mauritanie, malgré la sympathie affichée par la majorité de la population. Aqmi –avec des moyens limités, estimés à quelques centaines d’hommes– a réussi à réduire considérablement l’influence occidentale dans tous les pays de la région.

Même les Américains sont sur leurs gardes. Il y a quelques années, les « peace corps » (coopérants) américains étaient omniprésents. Il était presque impossible de rentrer dans un cyber café d’une ville malienne sans tomber sur l’un d’eux. Aujourd’hui, même au Burkina Faso, les jeunes américains sont sur le qui-vive. Tout comme les coopérants français.

Autre conséquence des coups d’éclats d’al-Qaïda, le tourisme est moribond dans tout le Sahel. Les devises des touristes constituaient une ressource essentielle pour ces régions parmi les plus déshéritées d’Afrique. Le tourisme permettait également des contacts réguliers entre Occidentaux et populations locales. Comme il ne s’agissait pas d’un tourisme de masse, les relations étaient la plupart du temps chaleureuses.

Aqmi et touaregs

Aqmi a aussi réussi la prouesse de nouer des alliances avec les populations locales, notamment les touaregs. Au Niger, les touaregs entretiennent fréquemment des relations délétères avec le pouvoir central. Ils considèrent aussi que le « boom de l’uranium » ne leur a guère profité, alors même que les mines exploitées se trouvent sur les terres qu’ils fréquentent.

Avec Aqmi certains d’entre eux peuvent se livrer à des activités très lucratives, trafics en tout genre dans la bande sahélienne. Trafic de drogue –la cocaïne venue d’Amérique latine transite de plus en plus souvent par cette zone–, contrebande de cigarettes, passage de candidats à l’immigration clandestine. Afin de consolider ces alliances, leurs dirigeants ont parfois épousé des femmes touaregs.

Aqmi est d’autant plus à l’aise pour développer ses « business » que les pays de la région entretiennent des relations conflictuelles. Des différends frontaliers ont laissé des traces et la coopération entre les armées et les services de renseignement laisse à désirer. Autre succès, avoir réussi à s’attirer des sympathies au-delà des « cercles islamistes », même parmi des populations favorisées.

« Al-Qaïda a raison d’enlever des Occidentaux, même des humanitaires. Après tout, les Américains tuent des Musulmans en Irak et en Afghanistan. Il s’agit juste de représailles. C’est une guerre entre l’Occident et le monde musulman » m’a expliqué un homme d’affaires mauritanien qui vit une partie de l’année en Europe. Son opinion est loin d’être isolée.

A Nouakchott, la psychose se répand. « C’est dangereux d’aller à l’hôtel, là-bas les Occidentaux sont repérés. Quand un Européen circule en ville, il doit se cacher pour ne pas attirer l’attention » ont affirmé des habitants de Nouakchott, qui m’ont récemment hébergé chez eux. Un climat guère propice au dialogue entre les cultures.

Même au Sénégal, un sentiment diffus d’inquiétude se répand. Européens et Américains prennent des précautions de plus en plus grandes pour protéger leurs ambassades et centres culturels. Après avoir tué quatre Français dans le sud de la Mauritanie en décembre 2007, des militants d’Aqmi s’étaient réfugiés dans un quartier populaire de Dakar où ils disposaient d’une base arrière. Avant de se réfugier en Guinée Bissau. Encore plus au sud.

Dans le Sahel, la « poignée d’hommes » d’Aqmi a réussi un pari qui aurait semblé insensé, il y a quelques années. Dans cette région où l’on dit que « les Français se sentent chez eux », ils doivent désormais changer d’état d’esprit. Se préparer à partir.

Ou apprendre à vivre avec la peur.

Pierre Malet

 
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