mardi, 21 novembre 2017
 

Ebola - la culture est-elle le véritable danger ?

NAIROBI - Si elle fait le bonheur des touristes, la « culture africaine » s’avère catastrophique lorsqu’il s’agit de contenir Ebola -c’est tout du moins ce que certains spécialistes internationaux de la santé et le traitement médiatique de l’épidémie veulent nous faire croire.

Pourquoi les gens persistent-ils à observer des rites funéraires risqués, s’alimentent-ils de viande de brousse infectée par Ebola et s’en prennent-ils parfois au personnel de santé dépêché sur place pour leur venir en aide, est-on en droit de s’interroger à la lecture de l’actualité. Quelle est la valeur des « croyances traditionnelles » lorsque celles-ci sont préjudiciables : pourquoi les gens ne peuvent-ils pas simplement se comporter de manière plus rationnelle ?

La réponse est simple : posez la question aux communautés - le nombre croissant de chercheurs qui l’ont fait estiment que les populations se comportent le plus rationnellement qu’elles peuvent compte tenu des circonstances désespérées. L’absence de réponse véritablement efficace à l’épidémie d’Ebola et la fragilité des services de santé ont contraint les communautés à se débrouiller par elles-mêmes, tant bien que mal. Face aux lignes d’assistance téléphonique constamment occupées, aux unités de traitement anti-Ebola (ETU, pour Ebola Treatment Unit) surchargées et aux zones de quarantaine militarisées, les communautés ne demandent qu’à être mieux informées.

« En temps de crise, les communautés feront de leur mieux avec les ressources à disposition, même si se battre pour leur avenir implique d’aller à l’encontre de leur culture », révèle une étude récente consacrée aux réponses communautaires en milieu urbain au Liberia. Les dirigeants communautaires désirent être formés à inhumer leurs morts sans risque ; des jeunes hommes se mobilisent pour protéger leurs quartiers contre des menaces perçues ; et certaines personnes ont improvisé (à tort) des tenues de protection à l’aide d’imperméables et de sacs en plastique pour s’occuper des malades - est-il souligné dans l’étude.

Les communautés savent, en théorie, que la meilleure option consiste à se faire soigner à l’hôpital ou en ETU (bien que des soins palliatifs soient d’abord tentés à domicile), à confier le transport des malades aux équipes de soins, et à inhumer sans risque. « Mais en l’absence de cliniques et d’hôpitaux ouverts, les habitants tentent de s’occuper eux-mêmes de tous les aspects des soins de santé dans leurs communautés locales », indique l’étude, intitulée Community-Centered Responses to Ebola in Urban Liberia [Réponses à Ebola centrées sur les communautés en milieu urbain au Liberia].

Les communautés ont fait preuve d’une formidable résilience, ce qui peut sans le vouloir constituer une source de risque additionnelle avec un virus d’une telle virulence. Chaque jour apporte son lot de décisions traumatisantes : dois-je abandonner mon fils et le laisser mourir seul afin que le reste de la famille puisse survivre ? Comme l’a dit une femme citée par les chercheurs : « Il m’est inconcevable de refuser de toucher mon enfant ou mon mari malade. Je n’ai ni le courage, ni le cour à faire ça ».

Oublier les roussettes

La principale théorie sur les origines d’Ebola - le rapport avec la viande de brousse et la déforestation - s’est avérée une simplification hâtive. Mais les populations ont intégré le message, qu’il soit vrai ou non. Dans le cadre d’une étude réalisée ce mois-ci dans 25 villages de l’est et du centre de la Sierra Leone, la grande majorité des personnes interrogées ont cité la viande de brousse comme étant la cause principale de l’émergence du virus - ainsi que les contacts corporels et le lavement des cadavres avant l’inhumation comme étant les principales voies de transmission.

La proscription de la viande de brousse (ou « gibier », comme on l’appelle dans le reste du monde) a gravement affecté les moyens de subsistance ruraux et cette « sensibilisation inexacte, qui a ébranlé le mode de vie des populations, [a été accueillie] avec méfiance », indique un document d’information produit par Annie Wilkson et Melissa Leach, de l’Institut d’études pour le développement (Institute of Development Studies, IDS). Le problème ce sont les transmissions entre personnes, pas les roussettes.

Le slogan initial était « Ebola est réel » - il n’y a plus grand monde pour en douter aujourd’hui. « Mais les messages de santé en direction des communautés échouent à fournir le genre d’informations pratiques et de formations « de niveau supérieur » dont les communautés ont désespérément besoin - « Comment puis-je gérer une famille d’enfants, avec des nourrissons et des bébés, en quarantaine ? » « Comment dois-je transporter quelqu’un à l’hôpital ou à la clinique sans favoriser l’infection ? » « Que doit faire ma communauté d’un cadavre infecté et exposé lorsque les équipes sanitaires ne viennent pas le retirer ? », souligne l’étude menée au Libéria.

Mettre fin aux attitudes insultantes

Pour Fatou Mbow, un médecin spécialiste travaillant en Guinée, une meilleure réponse comportementale est observée lorsque la maladie est comprise par les communautés. En collaboration avec Save the Children et le gouvernement, elle anime des sessions de questions/réponses auprès des groupes les plus à risque - dont le personnel soignant, les guérisseurs traditionnels et les personnes chargées du transport.

« Les communications sur Ebola consistent essentiellement à énoncer quoi faire ou ne pas faire, mais il est rare que des explications soient fournies quant aux raisons d’agir de la sorte ou quant aux contradictions apparentes », a-t-elle dit à IRIN. « Il leur est demandé de se rendre dans les ETU, mais il leur est également dit qu’il n’existe pas de remède à Ebola ; il est fait grand cas - à juste titre - des cadavres, mais personne n’explique pourquoi ils sont si infectieux, davantage qu’avec d’autres maladies, alors les gens sont désorientés, et parfois soupçonneux. »

Mme Mbow juge « troublant » que le travail de son équipe soit quelque chose de nouveau. Le fait que « nous n’ayons pas commencé par ce niveau d’explication est insultant ». Un responsable humanitaire lui a demandé avec arrogance si les communautés étaient capables de comprendre les fondements scientifiques d’Ebola. Elle trouve pourtant que les questions posées lors des sessions sont « tout à fait rationnelles ».

Cyvette Gibson, la maire de Paynesville - une grande ville de la banlieue est de Monrovia, la capitale du Liberia - reconnaît qu’aux premiers temps de l’épidémie, les « messages n’étaient pas clairs ; nous n’étions même pas sûrs qu’ils soient avérés ». De plus, le gouvernement central a ignoré les autorités locales, limitant du même coup la portée de la stratégie de communication ; l’approche descendante n’a fait qu’affaiblir davantage son impact.

« Le gouvernement local entretient des liens avec la communauté, les informations ne sont pas parvenues jusqu’au niveau local parce les outils utilisés n’étaient pas les bons », a expliqué Mme Gibson. « Ce qu’il faut c’est maintenir le dialogue. J’ai vraiment le sentiment que c’est le seul moyen d’en finir avec ce virus, si nous nous y attelons au niveau local. »

Ebola a mis en lumière la crise de gouvernance en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone ; et l’inaptitude de la réponse internationale. Les actions et la débrouille à l’échelle locale ne peuvent pas remplacer une stratégie efficace de lutte contre l’épidémie. Les communautés qui se retrouvent à gérer seules la peur et la confusion liées à la maladie « ne sont pas autonomes, elles sont désespérées », souligne l’étude du Liberia.

 
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