mardi, 26 septembre 2017
 

Près de 25 millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire au Sahel

DAKAR, 30 octobre 2014 (IRIN) - Les taux d’insécurité alimentaire et de malnutrition se détériorent au Sahel. Selon le bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), cela se doit en partie au conflit et à l’instabilité en République centrafricaine (RCA), dans le nord du Mali et dans le nord-est du Nigeria.

Le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire a augmenté de près de cinq millions depuis le début de l’année, soit un total de 24,7 millions - plus du double par rapport à 2013, a estimé OCHA.

« La forte hausse de l’insécurité dans la région au cours de l’année passée a fait grimper en flèche le nombre de personnes nécessitant de l’aide alimentaire, un hébergement et des soins de santé, car on leur a arraché leurs moyens de subsistance et leurs maisons », a dit Robert Piper, coordinateur humanitaire régional des Nations Unies pour le Sahel. « Cela a bien sûr également eu un impact sur les marchés et les prix de certains aliments. »

Des mécanismes d’adaptations négatifs

Environ 6,5 millions de personnes ont franchi le seuil d’urgence, passant d’une insécurité alimentaire modérée à une crise alimentaire et des moyens de subsistance aiguë. Cela représente quatre millions de personnes de plus dans cette catégorie par rapport au mois de janvier.

« Il y a une grande différence entre la phase 2 [insécurité alimentaire modérée], dans laquelle vous êtes en insécurité alimentaire mais où vous réagissez par des mécanismes d’adaptation, et la phase 3 [crise alimentaire et des moyens de subsistance aiguë], dans laquelle vous commencez à avoir recours à des mécanismes d’adaptation négatifs qui peuvent avoir des conséquences à long terme très négatives », a dit M. Piper.

Les mécanismes d’adaptation négatifs sont par exemple le fait de faire un emprunt devant être remboursé grâce aux profits de la récolte de l’année suivante, ou de manger les semences qui devraient plutôt être mises de côté pour la saison des semailles à venir, ou encore de réduire le nombre de repas quotidiens de trois à deux, voire un seul.

« La situation s’aggrave dangereusement et cela nous préoccupe beaucoup », a dit M. Piper.

Une production alimentaire préoccupante

Selon les experts, il est encore trop tôt pour déterminer quel sera le rendement final des cultures cette année, mais les précipitations tardives et irrégulières dans une bonne partie de la région ont causé de nombreuses pertes de semences avant même que celles-ci aient eu le temps de germer. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), d’autres plantes n’ont pas pu arriver au terme de leur cycle de croissance.

« Nous continuons de surveiller la situation, car de nombreuses variables [combien de temps vont durer les précipitations, par exemple, ou qui à réussi à produire quelles plantes] doivent être prises en compte pour savoir ce que l’avenir réserve en matière de récoltes à la fin de cette saison agricole », a dit Patrick David, coordinateur adjoint de la FAO pour l’analyse de la sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest et au Sahel. « Mais la tendance est préoccupante dans certaines zones. »

Fin août, une évaluation conjointe préliminaire du Programme alimentaire mondial (PAM) et de la FAO a révélé que le déficit pluviométrique record enregistré le long de la côte atlantique - du sud de la Mauritanie jusqu’en Guinée-Bissau en passant par le nord du Ghana, du Bénin et du Togo - avait eu un impact négatif sur les activités agricoles.

Dans certaines régions comme la Côte d’Ivoire, le Mali et le Niger, les pluies ont été abondantes, ont endommagé les récoltes et ont entraîné des inondations.

Dans d’autres régions, les précipitations ont commencé tôt, mais ont peu duré et ne sont pas réapparues avant longtemps. Les fermiers qui avaient les moyens de ressemer l’ont fait, mais ce n’était pas le cas de tout le monde.

Selon le PAM, si l’on s’attendait à ce que la plupart des cultures atteignent leur pleine maturité dans une grande partie de la région fin juillet après le début des précipitations constantes, il était prévu que la production totale reste inférieure à la moyenne sur cinq ans en Guinée-Bissau, en Gambie, au Sénégal et en Mauritanie.

Selon le Réseau de systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWS NET), la RCA devrait aussi avoir une production alimentaire inférieure à la moyenne cette année, à cause de la guerre civile qui a interrompu les activités agricoles dans de nombreuses régions.

Des prix des denrées alimentaires variables

Selon les derniers chiffres de l’indice FAO des prix des produits alimentaires, à l’exception de la viande, les prix moyens des denrées alimentaires dans la région ont baissé en août pour le cinquième mois consécutif. Le prix moyen des céréales était de 11,7 pour cent inférieur à la moyenne d’août 2013.

Selon le PAM, pourtant, les prix sur certains marchés maliens, tchadiens et sénégalais sont supérieurs à la moyenne à cause de la période de soudure qui a été plus longue que d’habitude cette année. Les prix ont également augmenté sur les marchés de la région de Diffa, au Niger, en raison de l’arrivée ininterrompue de réfugiés du Nigeria.

« Cette [hausse des prix alimentaires] a certainement un impact pour de nombreux foyers et peut véritablement mettre en péril la sécurité alimentaire des foyers les plus vulnérables », a dit M. David.

Si l’épidémie d’Ebola n’a pas encore directement affecté les prix des produits alimentaires au Sahel, les fermetures de frontières et les restrictions concernant les déplacements ont eu un impact sur les flux commerciaux, notamment le long de la frontière entre le Sénégal et la Guinée, où la fermeture de 16 marchés a réduit le volume commercial de près de 50 pour cent, selon le PAM.

Le cas des éleveurs pastoraux

En raison de l’arrivée tardive des précipitations dans des régions comme la Mauritanie, le nord du Niger, le Tchad, le Sénégal et le nord du Cameroun, les éleveurs pastoraux ont connu en 2014 une période de soudure bien plus longue qu’à l’accoutumée.

« Ils attendaient leurs pâturages, car dès que les pluies arrivent, bien sûr, le fourrage commence à pousser et les bêtes sont nourries et il y a de l’eau pour boire », a dit M. Piper. « Mais ils ont dû attendre très très longtemps cette année. »

Certaines bêtes sont mortes. D’autres sont cependant devenues suffisamment grosses et vigoureuses pour être vendues à un prix convenable.

« Nous sommes maintenant sortis de la période difficile pour les éleveurs pastoraux et la situation s’est quelque peu améliorée », a dit M. David. « Mais ils ont traversé une période de grandes difficultés dans certaines zones et il est possible que cela ait des conséquences sur les revenus des plus vulnérables. »

En RCA, frontière clé dans les déplacements de bétail depuis et vers le Sahel et le nord du Nigeria et marché de premier plan pour l’achat et la vente de bêtes, la situation sécuritaire a empêché de nombreux éleveurs pastoraux de suivre leurs itinéraires commerciaux habituels.

Des problèmes de nutrition

Selon OCHA, on compte maintenant plus de 6,4 millions d’enfants de moins de cinq ans souffrant de malnutrition aiguë au Sahel, dont 1,6 million sont atteints de malnutrition sévère et 4,8 millions de malnutrition modérée.

« La malnutrition demeure obstinément élevée dans tous les pays, mais elle s’est aggravée de manière significative au niveau modéré dans le nord-est du Nigeria », a dit M. Pipier, ajoutant qu’environ 1,4 million d’enfants de plus étaient atteints de malnutrition depuis le début de l’année.

Cette hausse est majoritairement due à la situation dans le nord-est du Nigeria, où la violence et le conflit entre Boko Haram, les forces de sécurité nigérianes et les milices civiles continuent de déplacer un nombre considérable de personnes. Selon OCHA, on estime à 1,5 million le nombre de déplacés au Nigeria, principalement des femmes et des enfants.

Un déficit de financement

Plus de 1,9 milliard de dollars sont nécessaires pour répondre aux besoins humanitaires au Sahel cette année. On comptait 1,7 milliard en 2013 et 1,6 milliard en 2012, selon OCHA.

Au 17 octobre, l’appel pour le plan de réponse stratégique (PRS) d’OCHA n’était financé qu’à 39 pour cent. Trois cents millions de dollars ont en outre été promis en dehors du PRS pour des projets au Sahel, portant le total du financement de l’appel à 50 pour cent.

« Jusqu’à présent, plus d’un milliard de dollars ont été engagés pour le Sahel, mais au bout du compte, les chiffres continuent d’augmenter et notre budget continue donc lui aussi de monter », a dit M. Piper. « Il est manifestement insuffisant pour la tâche [qui doit être menée] cette année et nous a obligés à effectuer des coupures dans certains programmes », a-t-il ajouté.

Cela comprend notamment la réduction des rations pour les groupes de réfugiés, la suspension de l’aide aux femmes enceintes et allaitantes dans certains pays et des choix entre des mesures urgentes visant à sauver des vies et des besoins préventifs à long terme, importants mais souvent négligés, tels que l’investissement dans des programmes d’eau et d’assainissement.

« Dans toute la région, de plus en plus de personnes sont tellement vulnérables qu’il ne faut presque rien pour qu’elles passent d’une situation d’adaptation à une situation de crise », a dit M. Piper. « Cela constitue une crise humanitaire, mais aussi une crise de gouvernance et des difficultés de développement structurel bien plus profondes. Ce sont donc ces problèmes qui doivent être résolus afin de renverser ces tendances. »

 
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