lundi, 23 octobre 2017
 

Burkina Faso 2011 : Chronique d’un mouvement social

Dans une démarche à la fois thématique et chronologique, Lila Chouli décrit et analyse le vaste mouvement social de 2011 qui ébranla le pouvoir de Blaise Compaoré, bon élève de la Françafrique au Burkina Faso. Fluide, rigoureux, résolument anticapitaliste et anticolonialiste, ce livre, publié aux fort sympathiques éditions Tahin Party, relate les émeutes de 2011, leur déclenchement et leur évolution dans tous les secteurs de l’économie et de la société. Le tout dans un contexte de corruption, d’accaparement d’une bonne partie de l’économie par le clan Compaoré, de paupérisation de la population, de spoliation de terres au profit des suppôts du régime et de l’agrobusiness.

C’est là encore la mort d’un jeune homme, le collégien Justin Zongo, passé à tabac dans un commissariat, qui provoqua l’explosion de colère, le début du soulèvement populaire dans les écoles et les universités. La jeunesse envahit les rues, brûlant tous les symboles du pouvoir : villas des dignitaires du régime, bâtiments administratifs, locaux de la police.

La répression sanglante et la violence d’État qui s’ensuivirent ne firent qu’élargir la protestation, conduisant à une grève générale en avril, renforcée par la participation massive des acteurs de l’économie informelle (chômeurs, commerçants) ainsi que de la petite paysannerie.

Le pouvoir, acculé, joua la stratégie de la criminalisation, faisant passer les révolté(e)s pour des délinquant(e)s afin de dépolitiser le mouvement social qui le menaçait, allant jusqu’à utiliser la misère sociale et payer des milices issues du lumpenprolétariat pour infiltrer les manifestations et les discréditer : mensonges et manipulations.

Une fois encore, la France ne faillit pas à sa réputation d’expertise dans la répression, fidèle à sa tradition de pourvoyeuse de matériel de maintien de l’ordre. Au même moment, Michèle Alliot- Marie faisait la même offre de service pour éteindre l’embrasement qui mena à la chute de Ben Ali en Tunisie. Lila Chouli relève d’ailleurs d’étranges similitudes entre le destin des deux dirigeants : date d’accession au pouvoir, fonctionnement clanique, bourgeoisie mafieuse.

Au Burkina Faso, gouverné par le même président depuis vingtcinq ans et livré au néolibéralisme, les raisons du mécontentement sont multiples : violences policières, vie chère, conditions de travail inacceptables, affaires, clientélisme, népotisme.

De l’éducation, le soulèvement se propagea aux mines, à la justice, entraînant des grèves très suivies. Jusqu’au boycott de la production de coton par les paysans eux-mêmes, accusés alors de vouloir saboter et détruire l’économie du pays. Des mutineries, nées d’une banale affaire de moeurs mais révélant un malaise plus profond, éclatent au sein de l’armée, omniprésente dans ce pays fortement militarisé. Mais elles sont empreintes de corporatisme et ne conduisent pas à une convergence des révoltes.

L’exaspération populaire fit émerger une réactivité sociale extrêmement dynamique, et le mouvement insurrectionnel emporta l’adhésion populaire. Le front syndical en fut impacté, créant un lien entre radicalité populaire et organisations syndicales.

L’ouvrage aborde également la question des perspectives pour le Burkina, avec la bataille constitutionnelle autour de l’article 37 et la possibilité pour Compaoré de briguer un nouveau mandat. A moins qu’après avoir fait voter une loi d’amnistie pour se protéger, il ne pousse son frère François Compaoré au rang de successeur potentiel, à la manière du duo Poutine Medvedev. Le mouvement de 2011 a remporté quelques victoires sectorielles et mis à jour les bouleversements sociaux, syndicaux, internationaux qui agitent le pays.

La mobilisation, quoique affaiblie, ne semble pas terminée. L’auteur parle de trêve sociale. Elle constate l’émiettement de l’opposition, coupée du vécu des couches populaires ainsi que son absence sur le terrain des transformations sociales. La spécificité de cette séquence réside peut-être dans une perspective révolutionnaire de changement et non en un simple aménagement du système. Au Pays des hommes intègres, il y aura un avant et un après 2011.

Gisèle Felhendler

Lila Chouli, Burkina Faso 2011, Chronique d’un mouvement social, Éditions Tahin Party, 2012 8 € en Europe (3,40 €, en Afrique, soit 2227 F CFA).

 
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