mardi, 17 octobre 2017
 

Burkina Faso : Manifs militaires ce n’est plus l’armée c’est un vrai foutoir

Après plusieurs jours de tumulte qui ont vu la soldatesque mettre Ouagadougou et d’autres localités du Burkina en coupe réglée, le calme est revenu et on l’espère définitif. A l’origine de cette nouvelle poussée de fièvre kakie, de banales histoires de fesses, sanctionnées par des peines de prison ferme à l’encontre de six troufions à Ouaga et à Fada, entraînant l’insurrection de leurs camarades.

Voici donc les détenus libérés par le commandement dans la capitale, par les mutins à l’Est. Les affaires de mœurs et la libération de prisonniers se seront en fait finalement révélées, on l’a vu, un véritable cheval de Troie qui cachait des revendications corporatistes pour ne pas dire politiques. Voilà pour les faits, qui appellent un certain nombre de commentaires.

1 - On ne peut que se féliciter de la décision du chef de l’Etat de rencontrer les différentes couches socioprofessionnelles, notamment les militaires, et le voir discuter avec les petits caporaux et sergents avait quelque chose de surréaliste tant il semble avoir coupé les ponts avec la base, ne discutant qu’avec le sommet de la pyramide militaire. Il a pu donc être coupé des réalités de la troupe.

Sans doute dans ses rêves les plus fous, le soldat Tartampion n’avait jamais pu imaginer que, dans sa carrière, il aurait un jour l’occasion d’échanger mano à mano avec le patron de son mal-être. Pourvu seulement que ce tête-à-tête avec les porteurs de flingue ne soit pas uniquement pour les besoins de la com. afin de désamorcer la bombe, mais que le boss sache tirer les enseignements de ces confessions sous le béret pour réformer, si c’est encore possible, une institution qui en a bien besoin.

Sur le plan de la formation, par exemple, peut-on continuer en 2011 de former et de gérer des recrues souvent diplômées et ayant conscience de leurs droits comme on le faisait en 1980 avec des appelés analphabètes pour la plupart, taillables et corvéables à merci ?

2 - L’attitude des soldats est inqualifiable, et cette indiscipline caractérisée ne saurait bénéficier de circonstances atténuantes. Pendant plusieurs nuits, on n’a pas vu de respectables hommes de tenue, mais une horde de voyous, de pillards et de vandales détrousser des commerçants, violer des femmes et saccager des domiciles privés.

De vrais soudards. On a beau se convaincre que c’est une minorité qui est loin de représenter le gros de la troupe, de telles scènes donnent l’image d’une Armée devenue un ramassis de racaille. Et c’est bien triste.

Il faut cependant reconnaître que l’autorité politique et militaire est quelque part responsable de ce bordel qui s’est insidieusement installé dans la Grande Muette, devenue par trop bruyante.

Comment pourrait-il en être autrement quand on sait que les jeunes Turcs de la révolution sont venus “gnagamer” les casernes où de petits sous-officiers et hommes du rang, juste parce qu’ils ont fait le coup de feu du 4-Août et/ou du 15-Octobre se croyaient désormais intouchables, menaçant et humiliant des officiers obligés de raser les murs et se vantant de sauter la femme de tel ou tel gradé ?

Puis est venue l’époque des mutineries à répétition (parfois pour des raisons défendables comme les primes de l’équipée libérienne ou les retraites) que le commandement, par démagogie ou par lâcheté, à moins que ce ne soit les deux mon colonel, n’a pas eu le courage de réduire. Voici ce qui arrive quand on crée de dangereux précédents et c’est la rançon de ces turpitudes passées que nous payons en ce moment.

Ajoutons à ce mélange déjà explosif l’embourgeoisement quasi indécent de la hiérarchie et l’affairisme effrénée des galonnés dont certains sont devenus de véritables opérateurs économiques pendant que les subalternes bouffent la vache enragée et l’on comprend que ce qui est arrivé n’a rien de surprenant.

Quand ceux qui ont des barettes jusqu’à la mâchoire sont plus à l’aise un verre de whisky entre les mains qu’une kalachnikov en bandoulière, ça pose problème.

Quid de cette injustice horizontale avec d’un côté la garde prétorienne du Régiment de sécurité présidentielle, bien équipée dans tous les sens du terme, et les autres corps, de sorte qu’on n’a pas toujours le sentiment qu’ils font partie de la même institution ?

3 - Autant qu’on se souvienne, on n’a pas entendu la classe politique et la société civile, habituellement promptes du verbe, condamner dans le principe ces cas d’indiscipline caractérisée des bidasses, inacceptables en bonne République.

Certes la tentation peut être grande de faire dans l’incantation démagogique et de se réjouir des malheurs actuels de Blaise Compaoré ; mais quand on prétend avoir un destin national et qu’on aspire à gérer un jour le pouvoir d’Etat, on devrait avoir le courage, quand bien même on est dans l’opposition, de condamner de telles dérives.

Car que pourrait faire un opposant, de surcroît civil, s’il devait hériter d’un Etat où l’arme ne cède plus à la toge contrairement à l’adage latin arma cedant togae ?

4 - De la même manière, on devrait se garder de rire de ce qui est arrivé à Simon Compaoré, à Dominique Djindéré, à Auguste Barry, à Yéro Boly, à Alain Yoda ou à Odile Bonkoungou.

Qu’ont-ils fait de grave si ce n’est qu’ils sont du système et, de ce fait, des symboles, à différents degrés, et à l’image de nombreux autres gourous, des inégalités criardes, de l’injustice ou de l’insouciante allégresse dont on accable si souvent les tenants du pouvoir, à tort ou à raison ?

Mais est-ce un péché aussi inexpiable qu’il faille subir l’épreuve du feu pour exorciser le mal ? Non, les élèves (qui ont encore l’excuse de l’immaturité) et les troufions se sont rendus coupables d’actes pendables.

Et il faut d’autant moins les comprendre que s’ils peuvent, impunément, monter et exécuter des expéditions punitives contre le ministre de la Défense, le chef d’état-major général des armées ou le maire de la capitale, plus personne d’entre nous n’est à l’abri ; et du jour au lendemain, n’importe qui, pour un oui ou pour un non, peut être victime de la vindicte injuste des sans-grade qui nous terrorisent avec nos propres armes, puisque ce sont nos impôts qui ont contribué à les acheter.

On espère donc que le chef suprême des Armées saura renvoyer au “gnouf” les six bagnards libérés et que leurs camarades qui se sont rendus coupables d’actes répréhensibles recevront la juste récompense de leur forfait.

Car une armée où on ne sanctionne plus n’en est plus une et c’est parce qu’on a passé l’éponge jusque-là que le mal s’est gangrené. 5 - Mais pour être tout à fait honnête, on a un sentiment ambivalent quand les kodos font parler la poudre, car, eux au moins, se font entendre et même écouter.

On veut bien ne pas faire l’apologie de la violence, mais on a parfois l’impression que nos gouvernants ne comprennent que ce langage. Les syndicats ont beau parler et marcher, les élèves ont beau manifester, les opposants ont beau se ruiner en critiques, les journalistes ont beau noircir des pages, c’est souvent le mépris qui leur est opposé et ils sont, au choix, traités de vendus, d’aigris, de jaloux, de comploteurs, etc.

Tout au plus fait-on semblant, pour se donner bonne conscience, de dialoguer à un niveau ministériel ou premier ministériel. Le chef de l’Etat ? Il n’a pas le temps, occupé qu’il est à gérer les problèmes des autres. Mais dès que ça rafale, il sort de sa torpeur, car, militaire de son état, il est bien payé pour savoir qu’on ne badine pas avec ces choses-là. Il n’y a, pour s’en convaincre, que de voir la rapidité avec laquelle il est sorti de son mutisme et la célérité avec laquelle il a reçu ses frères d’armes.

A titre de comparaison, l’affaire Justin Zongo a éclaté le 20 février, mais ce n’est que le 13 mars que le président du Faso s’est exprimé, brièvement, là-dessus alors qu’il était en voyage à Addis-Abeba. Faut-il donc croire avec ses contempteurs qu’il ne se décarcasse pour les affaires domestiques que lorsque son naam est en jeu ?

Du coup, nombre de Burkinabè ne sont pas loin de penser qu’il est bon que les “milos” donnent de temps à autre des sueurs froides aux mandarins de la IVe République, qui sont parfois sur une autre planète. C’est une belle leçon d’humilité et de remise en cause de soi que ceux qui roulent des mécaniques, imbus de leur pouvoir et de leur avoir, soient dans leurs petits souliers, tremblant de toute leur carcasse.

6 - Reste une grande question, la fameuse théorie de l’instrumentalisation, déjà formulée par le CDP par suite des manifestations violentes des élèves et étudiants. Le mot est passé presque inaperçu l’autre mercredi, mais il est suffisamment fort, surtout sortant de la bouche du premier magistrat, pour avoir été prononcé au hasard.

Le locataire du palais de Kosyam a, en effet, parlé de cet engagement et de cette disponibilité patriotique des hommes et des femmes de bonne volonté qui ont toujours permis au peuple burkinabè “de résister victorieusement aux complots organisés pour l’aliénation de sa liberté...”

Doit-on comprendre que lui aussi, du haut de sa chaire, accrédite la thèse des mains invisibles intérieures ou extérieures qui attiseraient le feu allumé par les croquants, dont les préoccupations sont pourtant bien réelles ? Quoi qu’il en soit, il faut se garder de s’abriter derrière la complotite, qui est, bien souvent, un prétexte bien confortable pour faire la politique de l’autruche.

Ou alors, si les accusations plus ou moins voilées sont étayées par des preuves solides et irréfutables, qu’on ait le courage de poser clairement le problème au lieu de louvoyer.

7 - Maintenant qu’il a écouté les uns et les autres et qu’il a, de son propre aveu, “saisi le sens et la portée de la quête de bien-être, de vérité, de justice et de sécurité qui sous-tendent certaines manifestations”, n’y a-t-il pas lieu de procéder à une redistribution des cartes dans la hiérarchie militaire et au sein du gouvernement pour marquer un nouveau départ ?

Cela donnerait au moins l’illusion du changement, en attendant les prochaines désillusion.

La rédaction

L’Observateur Paalga

Source : http://www.lobservateur.bf/

 
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